A propos de la Maison familiale
Posté le 29.04.2006 par cessenon
L’appartement où vivaient mes parents quand je suis né, le 26 février 1940, était tout petit. Il ne comptait en fait que deux pièces : une cuisine, pas très spacieuse me semble-t-il, et une très grande chambre qui ne comportait je crois qu’un fenestron. Il était situé au fond d’une impasse qui doit s’appeler aujourd’hui l’impasse de Caville.
Je devais avoir environ quatre ans quand nous avons déménagé dans une maison que mes parents venaient d’acheter dans le quartier des Rues Basses. J’ai gardé quelques vagues souvenirs de la première demeure dans laquelle j’ai vécu. Je me revois en particulier, un jour où on m’avait laissé seul, descendant l’impasse qui était de terre battue avec quelques détritus, notamment des bouts de verre, en chemise de nuit et pieds nus. Je me rappelle aussi, mais je ne sais plus si c’est un rêve que j’avais fait où si c’était une réalité, d’une épave de camion qui aurait été abandonnée en haut de l’impasse, laquelle débouchait sur la campagne.
Un souvenir précis, c’est une petite voiture en celluloïd qui m’avait été offerte par ma marraine. Je jouais chez les voisins de la maison d’en dessous avec mon cadeau, sur la plaque de la cheminée dont j’appréciais la planéité pour la faire rouler. Le feu était allumé et tout d’un coup une étincelle a atteint ma petite voiture qui s’est enflammée et s’est volatilisée en quelques secondes. Il n’en restait rien et j’étais tellement surpris par le phénomène que cela a largement contribué à atténuer mon malheur. De plus j’étais déjà habitué à me confronter à lui et à accepter les vicissitudes de la vie.
Je revois, mais je l’ai raconté par ailleurs, une soirée où ma mère, malade s’était relevée pour cuire sur le gril, elle n’avait aucune matière grasse, des « sòfias » (de grosses ablettes) que mon père et mon frère, que j’avais d’ailleurs accompagnés, étaient allés pêcher en tendant un filet dans l’Orb un peu en aval de notre jardin.
Je n’étais pas « une forte bête » quand je suis né à la maternité de Béziers : 1,5 kg seulement et de plus ma mère n’avait pas de lait. On m’avait mis dans une boîte à chaussures et ma grand-mère paternelle qui était venue me voir avait lâché : « Qu’aquò es pichòtet ! » (Que cela est tout petit !) Plus tard on m’a montré le pot en terre dans lequel on préparait ma soupe en le plaçant contre les braises du feu de la cheminée. Il paraît que je surveillais cela en demandant : « Ça cuit ? »
Je me remémore une scène qui s’est passée avec mon frère le jour du déménagement. On m’avait confié à sa garde et il tenait absolument à ce que je me lave consciencieusement. Il avait d’ailleurs menacé : « Si tu ne te laves pas les oreilles il y aura de la saleté dedans et des plantes vont y pousser » A l’appui de ses dires il avait habilement « sorti » desdites oreilles une tomate mûre. Je dois l’avouer, j’avais été pleinement convaincu !
Le déménagement s’était effectué avec un chariot à bras. J’imagine qu’il n’a pas été nécessaire de faire de nombreux voyages. La maison où nous arrivions avait deux étages identiques. A chacun d’eux une cuisine, deux chambres et une autre pièce que, au premier du moins que nous occupions, nous utilisions l’été comme salle à manger. Le potager qui était dans la cuisine en service a été rapidement supprimé. Il n’y avait pas l’eau à l’évier mais elle n’a pas tardé à être mise.
Naturellement il n’y avait pas de salle d’eau et question cabinet nous utilisions une cour à ciel ouvert qui servait aussi à la réception des divers déchets. Les pissadors (les vases de nuit) étaient régulièrement vidés sur l’ensemble, depuis les fenêtres des chambres qui donnaient sur cette cour. Il y a eu des accidents à ce sujet avec la personne qui se trouvait en bas en train de faire ses besoins ! De temps en temps le contenu du tas était transporté au jardin où il servait d’engrais.
La stratégie en matière d’évacuation des matières fécales n’était guère meilleure ailleurs dans le quartier. Beaucoup de femmes en effet descendaient leurs seaux hygiéniques jusqu’à l’Orb dans lequel le contenu était vidé. Ils étaient ensuite rincés et un petit balai était passé à l’intérieur.
Cela n’empêchait pas que des pêcheurs s’installent là pour en sortir diverses espèces de poissons. Les mauvaises langues prétendaient qu’ainsi les prises n’avaient pas trop besoin de matière grasse pour être cuisinées.
Les fenêtres de ces chambres donnaient en fait sur le mur d’une maison voisine aujourd’hui démolie. C’est seulement au grenier qu’une portalièra permettait d’avoir, par-dessus le mur, une vue sur l’ouest. J’ai dans ma tête quelques images du spectacle que j’étais allé voir là-haut lors de l’incendie qui avait eu lieu la nuit au domaine de La Grange-Neuve en juillet 1944. Vers l’est la cuisine et la salle à manger donnaient sur la rue qui s’appelle aujourd’hui Rue de l’Orb. Au second étage, du même côté, les fenêtres étaient pratiquement au niveau des toits des maisons d’en face.
Une installation électrique avait été réalisée, sans doute peu avant que nous ne prenions possession des locaux, mais elle était limitée au premier étage et à la cave. De plus à cette époque le cuivre étant rare, c’est du fil d’aluminium qui avait été utilisé, placé sous une gaine de bois. La puissance autorisée était limitée et un dispositif situé sur la façade provoquait un clignotement général des lampes quand il y en avait trop en service.
Nous n’avions pas de cuisinière à gaz et ma mère cuisinait sur le feu de la cheminée en utilisant des sarments. Mais j’ai raconté cela par ailleurs. C’est aussi ainsi que nous nous chauffions. Il y avait certes un poêle mais, je ne sais pas pourquoi, il n’était pas souvent en service. Si on se plaçait devant la cheminée on se brûlait à l’avant et on se gelait à l’arrière. Mon père avait la sale manie d’abaisser la lampe et de l’accrocher au manteau de la cheminée pour y lire son journal, plongeant le reste de la cuisine dans la pénombre.
Les chambres n’étaient nullement chauffées et quand il faisait froid on mettait dans les lits des fers à repasser que l’on avait préalablement laissés quelque temps sur la plaque de la cheminée, devant le feu. Eventuellement on pouvait utiliser une brique. Il était arrivé aussi qu’on bassine le lit avec une chaufferette contenant des braises.
Pour moi, et jusqu’à un certain âge la toilette du matin, se faisait à côté du feu de la cheminée, debout les pieds sur une planche, devant une cuvette métallique, que nous appelions une conque, contenant de l’eau chaude. Quand il y avait pénurie de savon, ma mère utilisait, exceptionnellement, le savon à barbe de mon père ! J’étais récuré de fond en comble et même une fois vigoureusement au niveau de taches de rousseur sur mon abdomen que ma mère avait prises pour des chiures de mouche !
Parfois mon père profitait du feu pour griller des tranches de pain qu’il maintenait verticalement à l’aide de couteaux dans la lame desquels il les plantait.
La rue sur laquelle ouvrait notre maison était un cul-de-sac. Au début elle était de terre battue, il n’y avait pas vraiment de caniveaux, l’eau circulait dans des rigoles qu’elle formait spontanément, dans le sol. Ce n’est que quelque temps plus tard qu’elle a été cimentée.
Au fond il fallait utiliser une échelle pour accéder au rempart qui nous séparait de l’Orb. Très souvent un voisin ou un autre en laissait une dans la journée, appuyée contre le mur. Les jeunes savaient trouver des prises pour grimper sans échelle.
J’ai été témoin, depuis la fenêtre de la cuisine de ce qui aurait pu provoquer un drame. Une jument, sans doute en chaleur, s’était échappée d’un campement de gitans et, poursuivie par un étalon, a dévalé la rue, son propriétaire à ses trousses. Celui-ci a pu maîtriser ses chevaux quand ils sont arrivés au fond devant le mur. J’avais vu sur son visage qu’il avait connu une forte angoisse !
Sur la bande de terrain que limitait le rempart était la ligne de chemin de fer d’intérêt local qui reliait Béziers à Saint-Chinian. Il y avait huit passages de train par jour, quatre dans un sens et quatre dans l’autre. Le premier se faisait alors que je n’étais pas encore levé. La maison tout entière en tremblait. La ligne a été supprimée vers 1968 mais depuis quelques années déjà ne circulait plus qu’une locomotrice tractant un seul wagon !
Comme pour beaucoup d’enfants la rue était souvent le théâtre des divers jeux auxquels ils se livraient. Mais la question des jeux pourra faire l’objet d’un développement particulier.
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