Un personnage hors du commun
Posté le 03.05.2006 par cessenon

Il s’agit de Paul Louis Cros, qu’on appelait Louis Cros1, et c’est l’arrière-grand-père de l’auteur. Il est né en 1850 à Saint-Pons de Thomières et est mort en 1932 à Cessenon où il a passé l’essentiel de sa vie.
Son père, Jean Louis, était né également à Saint-Pons de Thomières, en 1823. Il était fileur mais il avait changé de vie et était descendu dans le pays bas, à Cessenon précisément, où il avait trouvé des terres à louer pour exercer le métier de jardinier. Les terres en question sont sur l’emplacement de l’actuel camping de la commune.
Cet arrière-arrière-grand-père était surnommé Lo Barba Blanc, sans doute à cause d’une barbe qu’il devait avoir fleurie. J’ai entendu parler de lui par un voisin qui l’avait connu. Je sais qu’il logeait de l’autre côté du pont dans une maison qu’on a longtemps appelé La Villa et qui est devenue par la suite propriété de la famille Enjalbert.
J’ai peu de détails sur ce Barba Blanc. Je sais cependant qu’en 1875, lors de la terrible crue du Vernazobre qui avait endeuillé Saint-Chinian (il y avait eu environ 90 morts), cet affluent de l’Orb avait traversé le lit de celui-ci et avait provisoirement trouvé un autre chemin, inondant au passage La Villa avant de rejoindre son récepteur. Dans l’affaire le cochon avait été noyé dans la porcherie.
Il est écrit dans l’extrait de naissance que quand Lo Barba Blanc est né, son père, Michel, avait 61 ans. Ce Michel Cros, le plus ancien des Cros dont nous avons trouvé trace en remontant la généalogie serait donc né en 1762. Il était brassier, c’est à dire ouvrier agricole. Il avait déjà un fils, Pierre, né en 1814 (mais là l’extrait de naissance indique que le père avait alors 56 ans, ce qui donnerait comme date de naissance 1758). L’épouse de ce Michel Cros, mort en 1848 (il avait 86 ou 90 ans), Marie-Anne Rouanet, était née au Soulié-Bas. Elle est décédée en 1854 à l’hospice de Saint-Pons de Thomières à l’âge de 71 ans. Elle aurait eu donc 21 ou 24 ans de moins que son mari !
J’ai un détail amusant sur le mariage de ce Jean Louis Cros. Celui-ci a lieu en 1849, l’épouse étant Marie Calmel de Riols. Comme témoin figure un certain Pierre Aussaresses ! Le même patronyme que le général qui s’est illustré récemment de manière si peu flatteuse. D’ici que nous traînions une tare ancestrale ! Le témoin, âgé de 34 ans, était foulon à Labastide Rouairoux indique l’acte de mariage.
Lo Barba Blanc a eu deux enfants, Paul Louis donc, dont je vais parler longuement et une fille, Rose, qui a été tuée par le train, au passage à niveau situé près de l’actuelle école maternelle du village. Cette Rose avait épousé un Albo, dont elle a eu trois enfants, deux garçons et une fille. L’aîné des garçons, Fernand, invalide de la guerre 14-18, avait eu un emploi de garde-champêtre, le second, Joseph, était facteur. La fille s’appelait Rose également. Rose Cros, épouse Albo, était devenue sourde avec l’âge, ce qui explique l’accident.
Quand Lo Barba Blanc décide de venir s’installer à Cessenon, son fils est employé comme secrétaire au Tribunal de Saint-Pons, ce qui, pour l’époque, est signe d’un certain degré d’instruction. Mais il doit quitter son emploi pour suivre son père et participer à l’exploitation des terres qui viennent d’être louées. Il sera, m’a-t-il semblé, aigri de l’obligation qui lui a été faite d’abandonner un statut social plus élevé que celui qu’on lui impose.
Le voisin qui m’avait parlé du Barba Blanc m’a raconté un épisode qui éclaire les relations entre le fils et le père. Celui-ci avait recommandé à celui-là de ne pas toucher aux pêches d’un jeune pêcher chargé de fruits, il les réservait pour le propriétaire du terrain. La recommandation fut suivie à la lettre mais non dans l’esprit. Alors qu’il faisait un repas avec ses amis, le fils avait en effet présenté l’arbre, scié à sa base, à la table où étaient les convives. Formellement il n’avait pas touché aux pêches !
Nous sommes vers les années 70. En ce temps là on tire au sort pour savoir si on doit effectuer son service militaire ou si on en est dispensé. J’ai cru comprendre que mon arrière-grand-père avait tiré un bon numéro. Je pense qu’il s’est vendu auprès de quelqu’un de plus fortuné qui, ayant tiré un mauvais numéro, avait les moyens d’acheter un homme pour le remplacer. Quoi qu’il en soit, il se retrouve soldat.
Comme il est instruit, il devient sergent et est même sergent fourrier, c’est à dire qu’il tient la caisse de la compagnie. Je crois savoir qu’il avait quelque peu participé à la Guerre de 70 mais je n’ai guère de précision à ce sujet. J’ai aussi entendu dire qu’il avait eu l’occasion d’attacher son cheval à l’auberge de Peyrebelle en Ardèche, célèbre pour les crimes qui s’y étaient déroulés (cf. le film « L’auberge rouge »).
C’est pendant son service militaire que, pour mon arrière-grand-père, les choses vont basculer. J’ai fini, à l’aide des informations que m’avait données mon père puis par celles, communiquées plus tard par ma grand-mère paternelle, laquelle était la belle-fille de Paul Louis Cros, par reconstituer son histoire. Du moins je crois que les choses se sont déroulées comme je vais tenter de les décrire. Sur l’essentiel elles étaient restées longtemps secrètes au sein de ma famille.
Les événements débutent au troisième étage d’une caserne de Montpellier où Paul Louis Cros est en garnison. Il se dispute et se bat avec un autre sergent. Tous les deux roulent dans l’escalier et au bas de celui-ci le sergent avec lequel mon arrière-grand-père vient de faire le coup de poing se retrouve mort.
Panique, affolement, Paul Louis Cros prend la caisse de la compagnie dont il est dépositaire et s’enfuit en Espagne. Avec lui se trouve un compagnon auquel la famille fait parvenir de l’argent. Paul Louis Cros reste en Espagne tout le temps que le contenu de la caisse lui permet de vivre. Quand celle-ci est épuisée, il rentre à Cessenon où il reprend le travail au jardin de son père.
Les gendarmes ne tardent pas à se présenter, ce qui intrigue ce dernier. Mais le fils lui, sait évidemment de quoi il retourne. Fort heureusement nous sommes en temps de paix. Paul Louis Cros ne passe pas en Conseil de Guerre mais devant un Tribunal Militaire. Il m’a été dit qu’il avait aggravé son cas en insultant le président. Quelque chose du genre : « Tu as menti par ta grande gueule ».
Paul Louis Cros se retrouve dans un bataillon d’Afrique, un bataillon disciplinaire comme il se doit. A son retour il n’est pas très jeune. Il épouse une veuve : Albine Marcouïre laquelle hérite de son premier mari de quelques biens dont un jardin qui m’appartient aujourd’hui.
Nous avions également hérité de ce premier mari d’un surnom dont l’origine, contrairement aux apparences, ne traduit pas un niveau social très bas. Le surnom ? C’était Pesol (prononcer pésoul), ce qui signifie Pou. En fait le premier mari de l’arrière-grand-mère effectuait son service militaire à Vesoul et quand on demandait au père où se trouvait le fils il répondait : « A Pésoul ». C’est qu’en Occitan le v se prononce b et le e se prononce é. Aussi, sachant que Bésoul n’irait pas, il adaptait à sa façon.
Paul Louis Cros devait verser une pension au beau-père de sa femme. Un contrat de mariage dresse la liste des biens, fonciers, mobiliers et immobiliers et précise la rente dont doit bénéficier le père du défunt, somme d’argent et avantages en nature. Le pauvre n’a pas reçu grand chose. Il paraît que quand il venait réclamer son dû au jardin il se faisait renvoyer sans ménagement par le second mari de sa belle-fille.
Paul Louis Cros et son épouse auront deux enfants, l’aîné, Louis Joseph, mon grand-père, que j’ai toujours entendu appelé Joseph et un second, Clément, qui a une quinzaine d’années de moins que son aîné. Je vais donner tout de suite un développement particulier sur ce Clément Cros.
Albine Marcouïre meurt alors que Clément est encore très jeune. Il doit avoir deux ans environ. La vie ne sera pas facile pour lui. Le père aimant aller au café, il prend le fils dans une couverture, le pose sur une banquette et le reprend pour le ramener à la maison quand la nuit est déjà assez avancée ! Aussi Clément quitte le domicile familial dès qu’il peut. Il se loue comme domestique (c’est ainsi qu’on désignait les ouvriers agricoles qui étaient logés et nourris par leur patron) à Cazelles un hameau de la commune d’Aigues-Vives. Mon père avait repéré le logement qu’il occupait et je crois l’avoir identifié d’après la description qu’il m’en avait faite.
J’ai cru comprendre que Clément Cros s’était trouvé une promise à Cazelles. J’ai déduit cela d’une correspondance qu’il avait eue avec, m’a-t-il semblé, la fille de son patron. Celle-ci expliquait dans une carte que si sa chère Marthe n’avait pas répondu à ses derniers courriers c’est qu’elle avait eu des malheurs. Son frère, qui était sur le front, avait été déchiqueté avec d’autres par des bombes (sans doute des grenades) qu’il portait dans sa musette. On avait d’ailleurs enterré ensemble les corps car il était difficile de savoir auxquels appartenaient les morceaux.
Le hasard fait que Clément et son frère Joseph, lui aussi mobilisé pendant la guerre de 14-18, se retrouvent en permission au même moment. Plutôt que d’aller chez son père qui vit seul, Clément est hébergé chez son frère qui est déjà marié et a trois enfants. Sa belle-s½ur lui lave son linge, lui enlève ses poux, le fait manger et… mon père m’a souvent raconté la scène qui suit.
Clairon au 6ème Bataillon de Chasseurs à Pied, Clément a bourlingué un peu partout depuis le début des hostilités : Haute Alsace d’abord, Bizerte et Corfou ensuite, le pire enfin. Il ne veut pas se faire tuer et affirme son intention de déserter et de partir en Espagne à la fin de sa permission. Son frère aîné lui fait alors une leçon de morale, déclare qu’il ne le recevra plus chez lui s’il met son projet à exécution. Clément repart les oreilles basses et… meurt à Cerisy, dans la Somme, le 11 septembre 1916. Sa vie durant, mon père, qui a toujours été très antimilitariste, m’a souvent dit que si on avait laissé son oncle choisir, il ne serait sans doute pas mort.
Lettre de Louis Cros à son fils Clément
Envoyée à Bizerte elle est réceptionnée à Corfou où se trouve alors le destinataire
Revenons à Paul Louis Cros que je vais à partir d’ici appeler plus simplement Louis Cros. Il exploite le jardin que sa femme a hérité de son premier mari. En fait il a un créneau particulier. A une époque où presque tout le monde au village a un jardin potager, il est surtout plançonnier. C’est à dire qu’il produit et vend du plançon de tomates, aubergines, poivrons, choux, choux-fleurs, cardons, céleris, oignons, poireaux… Il n’a pour tout dispositif d’arrosage qu’une poselanca (un chadouf) que mon père, son petit-fils, va actionner le dimanche matin, se faisant ainsi un peu d’argent de poche. Quant à la fumure, il utilise surtout l’onguent de Saint Fiacre, une mixture liquide dans laquelle entrent en bonne proportion des excréments humains !
Comme ce n’est peut-être pas suffisant pour vivre, Louis Cros prend, à forfait, des travaux réputés pénibles et même dangereux : il creuse des puits. Il aura d’ailleurs ainsi un accident de travail consécutif à l’effondrement d’une excavation. Il sera obligé de s’aliter quelques jours. Celui qui l’avait employé ayant voulu lui apporter un écu (une pièce de 5 F) pour le dédommager fut bien mal reçu. Considérant que c’était une aumône, Louis Cros eut assez de force pour envoyer violemment la pièce à la tête de celui qui la lui offrait, provoquant une entaille profonde à l’arcade sourcilière !
En fait son travail de jardinier et ses autres activités devaient être assez rémunératrices car Louis Cros a pu acheter une maison dans le vieux Cessenon, dans la rue du Barry d’Orb plus précisément. La date de 1673 figure sur la porte d’entrée, une porte cloutée qui paraît-il aurait de la valeur. Bien qu’à cause de son environnement, dans le quartier des « Rues basses » où le soleil est rare, cette maison soit aujourd’hui dévaluée, elle avait été au Moyen Age la demeure d’un riche Cessenonais. En faisant des travaux, l’oncle Aimé, qui en avait hérité, avait trouvé dans les murs de la cave des ossements de bébé. C’est que, en l’absence de contraception, on était expéditif quand le maître avait engrossé une servante !
Un détail sur l’un des précédents propriétaires de la maison en question. Il s’appelait « de Saint-Victor » et comme il était noceur, il s’était ruiné. Il avait trouvé une parade pour assurer ses vieux jours, il était rentré dans les Ordres. Ne voulant pas reconnaître la vraie raison de sa conversion il avait déclaré à une connaissance qui l’avait rencontré en habit de moine : « Je me suis mis là pour sauver mon âme ! ».
Pour compléter la question de l’aisance de Louis Cros je vais ajouter ici une anecdote. Je ne sais pas à quel moment de sa vie mais il a été très malade. Se croyant sur le point de mourir il avait confié à son fils Joseph l’endroit où il cachait son magot : au grenier, dans une bonbonne. S’y trouvait paraît-il une somme de neuf mille francs-or. Louis Cros se remit mais il semble que l’argent ne fut pas restitué, ce qui provoqua une brouille entre le père et le fils.
Louis Cros affichait volontiers des opinions anticléricales, peut-être même était-il Franc-Maçon. Ce que je sais, c’est que le Vendredi Saint, avec des amis, ils revêtaient des chemises rouges et passaient de façon délibérément provocatrice devant l’église à l’heure de la sortie de l’office, portant un pot de tripes qui allaient être mangées à l’un des repas du jour. Malgré sans doute des instructions laissées à ses amis il n’a cependant pas été enterré civilement.
Mon père a été très marqué par son grand-père si original. Il le côtoyait au café quand lui-même faisait sa jeunesse. C’est que Louis Cros y passait une bonne partie de ses soirées lesquelles se terminaient souvent par un reganhon (réveillon) avec ses copains. Il était très alerte et s’appuyant, sur une canne en bambou, il était capable, à près de 80 ans, de casser une ampoule, suspendue à son fil, d’un coup de pied. Un spectacle qui devait être apprécié, sauf sans doute du propriétaire des lieux !
Ladite canne, que j’ai pu voir chez mon oncle et ma tante, lesquels avaient hérité de la maison du Barry d’Orb, avait été percée jusqu’au fond à l’aide d’un tisonnier chauffé au rouge et Louis Cros la faisait remplir de fine par le cafetier. Elle avait la capacité d’une bouteille de limonette (ces petites bouteilles d’1/4 de litre, fermées par un bouchon de porcelaine, qui contenaient de la limonade). L’arrière-grand-père servait sa tournée lui-même à l’aide de sa canne. Quand il allait au jardin il la faisait évidemment suivre et pouvait ainsi boire sa fine à toute heure de la journée.
Afin que cette histoire, que je tiens pour l’essentiel de mon père, Clément Louis Cros, décédé en 1982, ne tombe pas dans l’oubli, j’ai choisi de rédiger ce document et de le faire connaître aux descendants de Louis Cros, cet arrière-grand-père à la si forte personnalité, que je n’ai bien sûr pas connu.
1 En fait il semble que le prénom accolé au nom, ici le deuxième, était le prénom principal.
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