Les étés de mon enfance
Posté le 20.05.2006 par cessenon
L’Orb y jouait un grand rôle. Il permettait la pêche bien sûr, j’en parle par ailleurs, la baignade aussi. A cette époque les piscines n’existaient pratiquement pas, aussi les jeunes de Cessenon étaient privilégiés car ils avaient « la rivière ».
Tout le monde ou presque apprenait à nager tout seul. Personnellement c’est l’été de mes sept ans que j’ai découvert que je flottais naturellement, sans rien faire de vraiment précis pour cela. Je revois l’endroit, qu’on appelait « Les arbres de Berlan » et où la profondeur ne devait guère dépasser 50 cm. La tête sous l’eau, entraîné par le courant, je venais de m’apercevoir que je savais nager. Il restait bien encore à savoir le faire en sortant la tête hors de l’eau mais cela n’a pas tardé à se réaliser.
Il y avait un test qui permettait de pouvoir affirmer que l’on savait nager : la traversée d’un gouffre de quelques mètres de longueur, où on n’avait pas pied, située en face du jardin de mes parents et que nous appelions La Vache. Pourquoi ce nom ? Je ne l’ai jamais su. Ici il y avait les vestiges d’un chenal qui avait été construit pour faire tourner les meules d’un moulin situé sur la route de Saint-Chinian. Celui-ci n’a jamais fonctionné, l’eau est bien arrivée jusqu’aux pales mais elles n’ont pas eu suffisamment de force pour les entraîner. Le tracé de ce chenal est resté longtemps visible depuis le sommet de Forcas Esquinas (Echine Fourchue) qui, sur la rive droite, domine la vallée.
Un deuxième test, plus significatif encore, consistait à franchir l’Orb au niveau du vieux rempart du village, devant lequel se trouve aujourd’hui le camping. Plonger la tête la première du haut du rempart avait valeur initiatique. Je ne l’ai fait qu’une fois, beaucoup plus tard. Sauter les pieds en avant était beaucoup plus banal.
Le lieu de baignade privilégié des adolescents était le Baus, qu’on rejoignait le plus souvent à bicyclette car il était à un ou deux kilomètres du village, en amont. Comme son nom l’indique c’est un endroit rocheux. Il y avait une retenue d’eau formée par una paissièra (on disait pansièra et cela désigne une digue) qui alimentait une petite centrale hydroélectrique, qu’on a toujours appelée la turbine, laquelle fournissait du courant électrique au domaine de la Grange-Neuve. L’installation a été détruite par la crue de 1953.
Quelques privilégiés se procuraient des chambres à air de camion, désaffectées, qui leur servaient de bouées. On pouvait aussi réaliser des radeaux avec des fagots de typha. Evidemment ces radeaux supportaient le poids d’un enfant à condition que celui-ci soit quand même largement immergé !
Bien que nous n’en soyons qu’à 35 km, je n’ai pas souvent vu la mer. On pouvait certes par temps clair l’apercevoir depuis certaines hauteurs mais y aller n’était pas tout à fait évident. Mon père estimait que « la rivière c’était la mer du pauvre. » Et comme nous rentrions dans cette catégorie sociale…
Je suis allé à Valras Plage pour la première fois peut-être le 20 juillet 1947. J’ai pu retrouver cette date car je crois me rappeler que ce jour-là Robic gagnait le Tour de France au cours de la dernière étape et que l’information, reçue par les postes de TSF, circulait dans les rues de la station balnéaire. Mais je ne jure de rien. Je pense même que c’était plus tard alors que j’avais une dizaine d’années.
Mes parents et moi avions pris le matin un autobus, parti de Saint-Chinian, qui devait nous ramener à Cessenon le soir peu avant minuit. Le chauffeur était bien connu des Cessenonais car en semaine il faisait la ligne Béziers / Saint-Chinian. Il s’appelait Antoine et était assez obèse.
J’ai encore dans ma tête l’image du passage sous une arche du pont canal. Plus loin quand j’ai vu la mer, j’ai eu l’impression qu’elle était au-dessus de ma tête. « Ce toit tranquille… » a écrit Paul Valéry !
Pour ce premier contact avec la Méditerranée le temps a été assez variable. Il y a eu un peu de pluie, un peu de vent, un peu de soleil aussi. Et nous avons mangé au restaurant. Mon père avait demandé conseil à une connaissance, un pêcheur de Valras qui venait vendre son poisson à Cessenon et s’installait devant l’église à côté de l’endroit où mes parents tenaient également le marché avec du plançon et des légumes. C’était plutôt la femme du pêcheur qui gardait l’étal. Une personne très grosse qu’on désignait sous le nom de Louisette « de la mer ». Je crois par ailleurs que le mari de cette marchande de poisson et mon père avaient des affinités idéologiques.
Pour préciser les choses à ce sujet il avait fait part de son sentiment négatif sur le fait que certains allaient jouer de l’argent au Casino tandis que d’autres partaient en mer sur leurs barques de pêche pour gagner leur vie. Mais peut-être qu’il avait fait cette diatribe à ce moment là parce qu’il était tout simplement de mauvaise humeur car au fond cette sortie ne l’intéressait guère. Je crois avoir compris que ma mère n’avait pas apprécié qu’il gâche ainsi la journée.
Le repas au restaurant ne fut pas du tout du goût de mon père. Nous eûmes droit en effet à des courgettes, un plat qu’il tenait en parfait mépris ! C’est peut-être de cette époque que date mon aversion pour les restaurants ? Pourtant j’aime bien les courgettes !
Pendant plusieurs années je ne suis pas revenu à Valras. Je fis plus tard une expédition avec mon frère dans des conditions dont je n’avais absolument pas la maîtrise. Je n’en ai pas gardé un bon souvenir, nous sommes en effet revenus à Cessenon de nuit en faisant du stop. C’est peut-être à cette occasion que j’ai acquis certains blocages !
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