Le temps des restrictions
Posté le 28.05.2006 par cessenon

Al cafe de l’Escopinha
(La Lolotte est le deuxième à partir de la gauche)
Au Café de l’Escopinha le souvenir du temps des restrictions revenait de manière récurrente dans les discussions. A vrai dire j’ai entendu cent fois plutôt qu’une les histoires que je vais raconter ici.
L’un des conteurs les plus constants sur le sujet était un certain Léon qu’on appelait Lolo et même La Lolotte. Il faisait état d’un fromage sur lequel était écrit « 0% de matière grasse », une information qu’il commentait d’un « Et il n’y en avait pas plus ! »
Un autre de ses souvenirs avait trait à un ersatz d’huile. La bouteille portait l’inscription « Garanti sans huile » ce qui l’amenait à dire « Ils n’avaient pas besoin de te le garantir ! »
Il avait une s½ur qui tenait une épicerie à Puisserguier. Elle lui avait procuré une boîte dont les indications étaient écrites en Anglais. Ayant mangé du corned-beef pendant son service militaire il rêvait d’un contenu carné. D’ailleurs cette boîte avait été longtemps soustraite à son appétit par sa mère qui la gardait pour des temps plus difficiles. Enfin le jour où elle devait s’ouvrir est arrivé. Hélas ! De viande point, nageaient dans du jus, des rondelles de carottes ! La colère l’avait emporté sur la déception et Lolo répétait à l’envi « Si j’avais tenu un Américain, je l’étranglais ! »
Il se racontait aussi un échange de propos qui avaient été tenus entre lui et mon père après un repas ordinaire qui n’avait pas permis d’atteindre les sommets de la gastronomie. « Qu’as-tu mangé aujourd’hui ? - Rutabagas bouillis, et toi ? - Topinambours rôtis ! »
On braconnait de diverses façons pour tenter d’améliorer l’ordinaire. Lolo rendait compte régulièrement du drame qu’il avait vécu en ces circonstances. C’était la nuit, une expédition de pêche avait été organisée. Signe qu’il faisait froid, « L’aiga era verda ! » (L’eau était verte !) Un filet avait été mis en travers de la rivière et la Lolotte avait été chargé de faire du bruit en aval pour effrayer le poisson et le faire remonter vers le piège. Il s’était donc dévêtu mais hélas, sa mission terminée, dans l’obscurité, il ne retrouvait pas l’endroit où il avait laissé ses habits « Trapi pas la farda » ce qui lui avait valu un minimum de commisération de la part de ses coéquipiers « Paure enfant ! »
Personnellement j’ai quelques souvenirs plus ou moins précis de cette période. Je devais avoir quatre ans, mon frère treize. Ma mère était malade et était allée se coucher sans que nous ayons mangé. Tenaillé par la faim mon frère avait suggéré à mon père d’aller « faire un coup de filet. » Pour ne pas me laisser seul avec ma mère j’avais été emmené. Eh bien l’affaire avait marché, nous étions revenus avec des « sofias » (de grosses ablettes) Ma mère s’était relevée et n’ayant aucune matière grasse à sa disposition les avait cuites à la braise, sur le gril.
Je me rappelle le pain fait avec de la farine de maïs, quelques pailles bien jaunes apparaissant dans la mie. Les miettes ne restaient pas sur la table, je me revois en train de m’en saisir une à une !
Ah, l’assiette de saindoux bien blanc qu’un certain Avérous avait donné à mon père en échange d’une friture de petits poissons attrapés au « baganaud » ! J’en avais fait des tartines absolument délicieuses.
L’épisode du sucre ne manque pas de… saveur ! Ma mère nous distribuait notre ration au compte-gouttes. J’ai dû hériter de mon grand-père aveyronnais mon côté « fourmi. » C’est ainsi que je gardais une partie des morceaux de sucre auquel j’avais droit et je l’entreposais dans le tiroir de la table de nuit. De temps en temps je pouvais contempler mon trésor jusqu’au jour où… il avait disparu. Eh oui, mon frère qui était en pleine adolescence, devait avoir très faim. Et par ailleurs il n’a jamais été vraiment économe !
Ma première banane ? Je devais avoir cinq ans et j’étais donc à l’école maternelle. Certains jours on nous fournissait le goûter et d’autres non. Dans ce dernier cas on l’emportait en s’y rendant. Ma mère ne savait plus si ce jour-là le goûter était prévu par l’école ou non. Moi je savais qu’il devait l’être mais je n’en avais rien dit. J’avais donc eu droit à une banane et il m’avait été recommandé de la rapporter pour le cas où le goûter nous serait servi. Sur le chemin de l’école je n’ai pas attendu longtemps avant d’éplucher et de manger cette banane. Je revois le lieu précis où cela s’est fait, dans la rue qui coupe à angle droit celle où nous habitions. Ce fut une révélation, je ne crois pas avoir jamais consommé de banane aussi savoureuse !
On a eu mangé de tout chez moi : du hérisson, très bon le hérisson, de l’écureuil, en civet cela avait un fumet ! On a même mangé du… renard que ma mère avait laissé un certain temps à dégorger dans la rivière pour que l’odeur et le goût de sauvagine soit un peu atténués !
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