Nom du blog :
cessenon Description du blog :
Histoires de Cessenon et d'ailleurs, avec des textes d''actualité (cf. articles parus dans l'HdJ) Catégorie : Blog Journal intime Date de création :
27.04.2006 Dernière mise à jour :
19.08.2008
Il était courant autrefois dans les villages d’appeler les gens non pas leurs noms mais par leurs surnoms. Une pratique telle que des fois on ne connaissait pas réellement le vrai patronyme.
J’ai longtemps cru que le voisin de terre de mes parents s’appelait Sabier. Ils ne le désignaient en effet, quand ils parlaient de lui, que sous le vocable de Jules Sabier. En fait, mais je ne l’ai su que beaucoup plus tard, son patronyme était Peytavi. L’origine de ce surnom ? Quand il était enfant, on l’appelait Jules de Xavier, Xavier étant le prénom de son père.
C’était une pratique assez largement répandue que d’accoler au prénom d’un jeune celui de son père. Ainsi j’ai connu Denis et Paul de Tancrède, deux frères qui n’avaient rien de noble même si la particule et le côté moyenâgeux du prénom de leur père pouvaient me laisser des doutes. Dans le même registre je me souviens d’un Paulet de Martí.
Les surnoms pouvaient passer d’une génération à une autre. J’ai connu le vieux « Malgache ». Il s’était porté volontaire pour aller, à la fin du siècle dernier, et sous les ordres de Gallieni, coloniser Madagascar. A ses parents inquiets de le voir partir si loin, il avait affirmé, que par temps clair, on pouvait voir Madagascar depuis Valras ! Après lui son fils, puis son petit-fils, qui est à peu près de mon âge, ont été appelés « Le Malgache ».
Nous avions « Lo Cabil », un surnom rapporté de Kabylie par un Cessenonais qui y avait fait son service militaire et qui parlait des Kabyles à tout propos.
La genèse de « La Youska », le surnom que portaient les membres d’une famille Cahuzac, est assez amusante. A l’époque il y avait à Cessenon un orphéon (aujourd’hui on dirait plutôt une chorale). Celui-ci était allé concourir à Oran et en était revenu avec un prix : pas le premier certes, mais un accessit honorable. Parmi les épreuves il fallait déchiffrer un texte musical inconnu et le présenter au jury. Les gens de Cessenon étaient allés à la gare pour un accueil triomphal de l’orphéon. Les chanteurs avaient fait cercle sur la place publique et avaient alors interprété le morceau qu’ils avaient eu à déchiffrer. Un soliste, le futur « La Youska », chantait « Dans les rues du Caire... » et, à intervalles réguliers, le ch½ur reprenait « La Youska, la Youska ».
Il ne fallait pas confondre « La Youska » avec « La Youyou » mais je n’ai aucune idée de l’origine de ce dernier surnom porté par un personnage connu pour être un travailleur acharné et... économe.
Certains surnoms portaient la griffe d’une particularité physique de celui qui en était affublé. Ainsi « Lapinon » était un homme particulièrement petit. « Lo Cap Blanc » était blond mais « La Cap Blanca » ne l’était pas. « Gauta Roja » avait le visage très coloré. Il y avait aussi « Lo Conflat », « Lo Frisat », « Lo Garrel »... Je n’ai d’ailleurs personnellement connu que « La Garelle », qui était la veuve du Garrel, et qui elle, ne boitait pas !
Par contre j’ai bien connu « El Cojo de Malaga », handicapé à vie à la suite d’une poliomyélite qu’il avait eue au moment de l’adolescence. Il n’avait pas d’attache avec la ville de Malaga mais « ça sonnait bien » d’adjoindre son nom à celui de « El Cojo ». Par la suite le surnom avait été déformé en « Le Coco de Malaga » puis tout simplement « Le Coco ». A ne pas confondre avec « Coco Bel ¼il » lequel n’avait de son côté rien à voir avec « L'¼il de Moscou » qui était d’ailleurs une femme.
Le surnom pouvait également rendre compte d’un trait de caractère. Ainsi « Lo Sergent d'Aiga Roja », qui était le beau-père d’un peintre biterrois à la notoriété établie, devait son surnom à son caractère autoritaire et au fait qu’il avait des vignes au bord de l’Orb, en un endroit où le lit du fleuve est rouge à cause des oxydes fer qui s’y trouvent.
L’escais avait parfois sa source dans le village d’origine de celui qui le portait. « Lo Berlonais » par exemple était natif de Berlou.
Les affinités idéologiques pouvaient également conduire à se voir surnommé du nom de son idole. Je suppose que le « Garibaldi » (mettre l’accent tonique sur l’avant-dernière syllabe !) que j’ai connu avait de l’admiration pour le célèbre révolutionnaire Italien. Tel autre qui s’était présenté aux élections cantonales sous l’étiquette du « Parti Radical » n’avait pas gagné le siège de conseiller général mais le surnom de « Daladier ».
Le surnom résultait quelquefois de l’état, souvent ancien, de celui qu’il désignait. C’est avec un certain mépris qu’un ex cordonnier continuait à être appelé « Lo Pegòt ». « Lo Gafet » lui, avait été longtemps apprenti.
« La Marie du B½uf » s’appelait effectivement Marie et devait le complément à son prénom au fait que pendant la dernière guerre son époux conduisait, pour les travaux viticoles, charroi ou labour, un b½uf à la place d’un cheval. Oui, un b½uf était plus facile à nourrir qu’un cheval, car il se contentait de l’herbe qu’il trouvait sur les talus, et on en voyait circuler dans le village.
Chez quelques-uns il y avait abondance de signifiants. Un nommé Grasset pouvait répondre à l’appel de « Cocanas », de « Piquòbora » et de « Lo Baron dels Crostets ».
Si beaucoup, par exemple « La Rouille », dont le visage était criblé de taches de rousseur, n’avaient aucune réticence à se faire appeler par leur surnom (c’est lui-même qui s’était baptisé ainsi), d’autres au contraire étaient particulièrement hostiles à leur emploi. C’était le cas d’un certain « Zio », un viticulteur qui employait un ouvrier agricole. Un matin celui-ci demande à son patron quel est le programme de la journée : « De qué fasen uèi Monsen Zio ? ». Fâché d’être appelé par son surnom, le patron le congédie sur-le-champ : « Zio Zao, vai-t-en à l'ostal ! ».
Des surnoms évoquaient le temps ou les calamités naturelles : « Lo Jalat », « Ploviá », « La Secada », ce dernier ayant donné chez le fils « Lo Secado ».
« Bonne Poire » résultait du fait que le premier individu ainsi surnommé avait été pris deux fois, à quelques jours d’intervalles seulement, en train de braconner, par les gendarmes. Il racontait ses malheurs en déclarant qu’il avait été une aubaine pour la maréchaussée : « sòi una bona pera ».
Dans ma propre famille nous avions un surnom, « Patiras », que le père et les oncles de ma grand-mère paternelle, avaient apporté avec eux lorsqu’ils étaient descendus de la Montagne Noire pour s’installer à Cessenon. L’origine ? Ils étaient domestiques dans la ferme de Patiras près de Saint-Amans-Soult et lorsqu’ils descendaient « en ville », notamment au café, on disait : «Los Patiras davalon ». Mon frère et moi avons été appelés « Patiras » quand nous allions à l’école et en ce qui me concerne j’avais droit à une manière de diminutif, « Pati ». Il n’y avait rien de péjoratif là dedans, c’était plutôt affectueux.
Nous avions d’ailleurs hérité du premier mari de mon arrière-grand-mère, outre d’un jardin qui m’appartient aujourd’hui, du surnom de « Lo Pesolh » c’est à dire « Le Pou ». Contrairement à ce qu’avait prétendu le beau-père d’un mien cousin qui reprochait à son gendre d’être issu d’une famille peu reluisante, cela n’avait rien à voir avec le niveau social du premier des « Pesolh ». Et de plus nous n’étions pas parents avec lui ! Il avait effectué son service militaire à Vesoul et quand on demandait à son père où était son fils il répondait « à Pesoul».
Il a plus de 90 ans mais « Lo Varlet de Còr » vit encore. Il doit son surnom au fait qu’il ressemblait, vraiment, à la figurine de la carte à jouer du même nom.
On pourrait continuer encore longtemps à évoquer ainsi tout un monde et toute une époque. Mais je craindrais de tomber dans de la nostalgie, ce qui n’est pas mon but !