Les crieurs publics
Posté le 12.06.2006 par cessenon
Chaque village d’importance en avait un, équipé d’un tambour, d’une corne ou d’un autre instrument.
Raphaël, celui de Murviel, avait le défaut majeur d’être bègue m’a appris l’ami Pepone. Avec son remplacement par le système moderne des hauts-parleurs, c’est le garde-champêtre qui officiait au micro. L’annonce de l’installation sur la place du marché d’un charcutier venu d’ailleurs ne manquait pas de redondances : « Saucisses sèches, à l’ancienne, fabriquées comme autrefois » A sa décharge le garde-champêtre expliquait qu’il ne faisait que lire ce qui était écrit.
A Montblanc m’a raconté Henri Galtier c’est assez tôt que le crieur public a été remplacé par le dispositif des hauts-parleurs. Ici, invariablement, la personne chargée de publier le programme de fin de semaine à la salle de cinéma ne manquait pas d’annoncer, quels que soient le titre et le sujet, qu’il s’agissait d’un : « Grand film d’action et d’amour » !
Le même Henri Galtier m’a indiqué que le crieur public de Pézenas prononçait son « Avis » de manière inaudible. Cela donnait quelque chose comme « Awouit ! » à tel point que le père d’Henri, receveur des Postes dans la localité, ne manquait pas de l’imiter en se moquant.
A Cessenon j’ai connu deux crieurs publics. L’un était « La Jacquetoune », c’est à dire la femme de Jacquetou. En fait elle s’appelait Margot. C’était une figure. Elle parcourait les rues du village avec sa corne et se plaçait aux points stratégiques pour faire les annonces.
Je crois qu’elle ne savait pas lire et qu’elle apprenait ses textes par c½ur pour les réciter. En tout cas elle n’avait pas de papier à la main. Elle n’articulait pas clairement mais quand on lui faisait répéter ce qu’elle venait d’annoncer elle se fâchait. « De qu’as dit Margòt ? – De mèrda ! » (Qu’as-tu dit Margot ? – de la merde !)
Son mari la surveillait et lui réclamait de l’argent pour aller boire. Voici ce que donnait le dialogue « Vailò me de mil – n’ai pas – t’ai entendut crida ! » (donne-moi de l’argent – je n’en ai pas – je t’ai entendu crier !)
Les annonces pouvaient devenir parfaitement comiques dans certains cas. J’ai le souvenir de celle-ci : « Ce soir au cinéma Palace, un grand film d’amour, Le mensonge de Nina Pétrovnia ». Je ne garantis pas l’orthographe et n’ai aucun souvenir de ce film. Mais le « Pétrovnia » prononcé par La Jacquetoune avait beaucoup de saveur !
Il y avait des raccourcis qui auraient pu conduire à l’émeute. Par exemple une marchande ambulante de chaussures avait une fourgonnette à l’enseigne « La révolution sandalière. » Eh bien une fois l’annonce de La Jacquetoune avait donné « La Révolution vient d’arriver sur la place. »
La Jacquetoune faisait des efforts pour s’exprimer en Français mais ça n’allait pas toujours de soi. En témoigne cette demande au boucher : « Combien que vous vendez ce feche (ce foie) pendu à ce claveau (ce clou) ? » Ou encore : « Vous me donnerez pour deux sous de morre de porcel qu’amb aquò me recatarai Lo Jacquet » (de museau de cochon qu’avec ça je régalerai le Jacquet).
Oui, La Jacquetoune soignait quand même son mari. Ainsi le voyant à l’agonie elle avait pris une initiative qu’elle avait par la suite jugée heureuse. « Fotut per fotut, qual sap s’ensajavi de le vailar un pauc de vin ? » (Fichu pour fichu, qui sait si j’essayais de lui donner un peu de vin ?) Elle avait introduit le goulot d’une bouteille entre les lèvres du mourant et avait été satisfaite du résultat : « Se reviscocolet ! » (il s’était ragaillardi). Bien sûr le lendemain il était quand même décédé.
L’autre crieur public était Charles Garreilla. Il était handicapé d’un bras mais arrivait quand même à gagner sa vie de divers petits métiers. Le samedi et le dimanche en particulier il tenait, au café du Helder, un jeu d’argent, « Le biribi ». Des cartes, collées sur une planche qui se repliait, étaient présentées sur une table. Dans un sac étaient entreposés des cylindres de laiton contenant, enroulées, des cartes plus petites, identiques à celles qui étaient exposées. Après qu’une main neutre, celle d’un enfant souvent, ait plongé dans le sac et choisi un cylindre, Charles sortait la carte de son étui à l’aide d’une petite tige et celui qui avait misé sur la carte de même valeur avait gagné vingt fois la mise.
Pour Noël, le Premier de l’An, Charles organisait des tombolas, faisant gagner notamment des bourriches d’huîtres.
Charles était au parti communiste et d’ailleurs les réunions de cellule avaient lieu chez lui. Une année les communistes du village n’étaient pas vraiment satisfaits du candidat que le parti présentait dans le canton car il y avait été parachuté. Charles était quand même décidé à voter pour lui, indiquant : « I metriatz un ase, votería per aquel ase ! » (Vous y mettriez un âne, je voterai pour cet âne !)
Un certain André Déjean, un communiste lui aussi, l’avait sollicité comme crieur public pour une mission un peu particulière. Un jour ce Déjean revenait de la vigne avec son cheval attelé à sa charrette. Une bâche, déposée sur la charrette, avait manqué à l’appel à l’arrivée au village. Elle avait dû glisser. Déjean était revenu sur ses pas mais ne l’avait pas retrouvée. Il avait par contre remarqué la présence dans le secteur d’un nommé Pétesquoy, connu pour « prendre avec la main tout ce qui ne nécessitait pas d’échelle » ! Ledit Pétesquoy était donc fortement soupçonné d’avoir récupéré la bâche perdue.
Charles avait été chargé d’annoncer que celui qui aurait trouvé une bâche… était prié de la rapporter… Déjean n’avait pas lésiné sur la dépense, il avait payé à Charles le prix d’une tournée complète du village mais avait ajouté qu’il suffisait de faire l’annonce devant la maison du Pétesquoy. Celui-ci, qui était dans la rue, avait bien entendu l’annonce mais n’avait pas bronché. Déjean qui surveillait sa réaction l’avait interpellé d’un : « As ausit ? » (Tu as entendu ?)
A Cessenon encore, traditionnellement, quand un époux ou une épouse s’interrogeait sur l’endroit où pouvait se trouver son conjoint on lui conseillait de « le faire publier » !
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