Evocation du Cours Complémentaire
Posté le 02.07.2006 par cessenon

Aline je ne sais toujours pas si tu es partie ou si tu dois t’en aller. Mais de toute façon tu n’es déjà plus là. Comme dirait notre collègue, et néanmoins ami, Claude MANOIR : « Dans la salle des profs. depuis quelque temps on n’entend plus RADIO CESSENON, avec en particulier sa chronique nécrologique qui est, évidemment, la chronique la plus importante. »
Bon, alors tu bénéficies de ces dispositions, récemment arrachées - là, si j’ai mis le mot en caractère gras, ce qui m’a conduit, par souci pédagogique, à crier plus fort, c’est que ces dispositions ne sont pas venues seules - dispositions donc qui permettent, par le biais du Congé de Fin d’Activité, de partir dès l’âge de 58 ans, pourvu toutefois que l’on ait 37 annuités 1/2. Ah, tu n’en bénéficies pas pleinement ! Eh oui, si mes comptes sont bons on t’a volé un an. Pour toi en effet il aurait fallu obtenir ces mesures dès l’année dernière. Mais à cette date ce n’était pas l’abaissement de l’âge de la retraite, ni les 37 annuités 1/2, qui étaient à l’ordre du jour, c’était plutôt l’allongement de cet âge, via les 40 annuités demandées pour bénéficier à taux plein de la pension civile. J’engage chacun à réfléchir à cette donnée et à apprécier l’évolution des choses !
Il est bon parfois de prendre la mesure de certains avantages. La Hors Classe d’abord, la Cessation Progressive d’Activité ensuite, la Classe Exceptionnelle enfin, avec l’indice 731 à la clé, voilà des bonifications de fin de carrière dont plusieurs d’entre nous ici ne sont pas sûrs de pouvoir profiter. Je le dis en tant que syndicaliste : ce système de promotions est imparfait car il laisse sur la touche des collègues qui n’ont pourtant pas démérité. Mais rassure toi Aline, ce disant, je n’entends rien retrancher à tes qualités que j’ai ici en charge de mettre en exergue. Pour cela je vais prendre les choses à leur début.
Le souvenir le plus ancien que j’ai de toi c’est celui d’une élève de 5ème, blonde, installée au premier rang, à un pupitre qui s’ouvrait. Il y avait toi, ta voisine Andrée, et quelques autres peut-être, qui avaient droit à ce type de mobilier. Déjà une privilégiée en somme ! L’image que j’ai gardée c’est celle d’une écolière sage, sérieuse, appliquée, soignée. Allez, ferme tes oreilles Jacques, mais disons le tout de suite : j’étais un peu amoureux ! Rassure toi quand même, les garçons étaient d’un côté, les filles de l’autre. Et de plus je ne suis pas doué dans ce domaine ! C’était en 51/52. Aline avait 13 ans, j’en avais 10, j’étais en 6ème mais nous étions dans la même salle.
C’est qu’il n’y avait en tout et pour tout que deux salles pour l’ensemble du Cours Complémentaire. Il en résultait des situations cocasses : par exemple en Histoire Géographie le menu était le même pour tous les élèves, ceux de 6ème comme ceux de 5ème. C’est comme ça que j’ai fait en 6ème le programme de 5ème et en 5ème celui de 6ème. Aline, toi par contre, tu as dû subir cet avatar pour les Sciences Naturelles. On retrouvait le même principe de fonctionnement en 4ème et 3ème.
Il y avait déjà des élèves en situation d’échec mais à cette époque c’était moins dramatique qu’aujourd’hui. On avait toujours la ressource d’aller pousser des brouettes à la tuilerie. Celle-ci offrait en effet des emplois de manutention qui ne demandaient pas de compétence particulière. Ces élèves en situation d’échec ne manquaient pas par ailleurs d’un certain sens de l’organisation. Je me rappelle mon cousin Jean CROS, sanctionné pour je ne sais quelle faute, qui avait à faire 50 lignes. C’était long et fastidieux de lire et de recopier un document. Il avait trouvé une méthode plus économique. A partir d’un chapitre du livre de Sciences il avait improvisé un texte qui donnait : « La sauterelle... relle... relle... relle verte... verte... verte... a des pattes pattes pattes... ». Dommage que la méthode ait été récusée par M. ROUAIX !
En Education Physique et Sportive on réunissait, de la 6ème à la 3ème spéciale, d’un côté tous les garçons et de l’autre toutes les filles. Il y avait, les mercredis après-midi, d’interminables matchs de football au cours desquels les grands, certains avaient plus de 18 ans, qui dirigeaient les équipes, lançaient à l’assaut des buts adverses des meutes d’ailiers. C’est que nous étions bien plus que 11 dans chacune des deux équipes. Aussi, à certains postes, on ne lésinait pas sur le nombre de joueurs !
Je revois les rangs d’élèves attendant quelquefois, au passage à niveau qui précédait l’accès au stade, que la locomotive en ait fini avec ses manoeuvres, près de la gare, sur les voies de la ligne de chemin de fer d’intérêt local qui reliait alors BEZIERS à SAINT CHINIAN.
Ah ce n’était pas, comme aujourd’hui, une époque opaque. Tout y était clair. Il y avait au village quelque 300 ouvriers agricoles et à peu près autant de chevaux. Ton père conduisait l’un d’eux : un cheval gris pommelé. C’était un homme de petite taille, avec me semble-t-il una faja autour de la taille, comme en portaient les Espagnols. Je ne sais pas s’il était taciturne mais je crois bien ne l’avoir jamais entendu parler. Je me rappelle le logement que vous occupiez alors, un logement de fonction dirait-on aujourd’hui, le ramonétage disait-on alors, près de la Fontaine Sucrée. Mais non, l’eau n’y donnait pas le diabète. Elle y était certes calcaire mais fraîche surtout. Une qualité précieuse l’été, en un temps où les réfrigérateurs n’avaient pas encore fait leur entrée dans les maisons. Il est amusant de noter qu’après avoir abreuvé des générations de Cessenonais elle ait été par la suite déclarée NON POTABLE.
J’ai aussi en mémoire le souvenir de tes deux frères, l’aîné Ernest, que tu as perdu très tôt, et le second Georges qui formait, avec les jeunes de sa classe d’âge, une bande dont la forte personnalité m’impressionnait. Je les entends entonner : « La Marche des trieurs de phosphate de GAFSA », une chanson qu’ils avaient créée, en référence aux événements de 1907, avec la mutinerie du 17ème de ligne, ainsi qu’en signe d’opposition à la Guerre d’ALGERIE, laquelle préoccupait notre génération.
Revenons à notre scolarité. Nous nous sommes revus deux ans plus tard, dans... l’autre salle. Tu étais en 3ème, j’étais en 4ème. Nous avions le même programme en sciences naturelles et en sciences physiques. Nous faisions les mêmes dictées et, en Espagnol, les mêmes versions. Dans cette matière, et dans les autres aussi sans doute, la pédagogie était assez limitée : le mardi M. COMBES, le Directeur, nous donnait la traduction d’un texte qu’il nous avait dicté le vendredi puis il nous en dictait un deuxième. La même méthode était appliquée le vendredi. C’est que, s’il n’y avait que deux salles, il n’y avait aussi que trois « professeurs » (là j’ai mis en italique et entre guillemets) pour l’ensemble des matières.
Je ne vais pas tout raconter, je crois que je pourrais, il me faudrait toutefois du temps et de la place. Le mieux serait que j’écrive un livre mais ce n’est pas l’objectif d’aujourd’hui ! Au risque d’allonger qu’on me permette cependant d’ajouter qu’à partir de la 6ème les filles passaient leurs récréations sans surveillance, sur un stade en dehors de la cour intérieure. Pour les garçons cette liberté quasi totale ne commençait qu’en 4ème. Nous en profitions raisonnablement. Serge ROCA par exemple, qui venait chaque matin à bicyclette depuis LE MEYNARD, partait vers 10 H pour le centre du village où il achetait, pour ses commanditaires, petits pains, croissants ou autres brioches. Il nous arrivait aussi de piquer du carbure de calcium dans le compendium de chimie. Au contact de l’eau retenue par une petite digue de terre formant un bassin circulaire nous obtenions de l’acétylène que nous recueillions dans une boîte de conserve renversée, percée d’un trou. Il suffisait de l’enflammer au dessus du trou, nous obtenions, avec l’explosion du gaz, une propulsion de la boîte jusqu’à une hauteur quelquefois spectaculaire.
Après la classe de 3ème il y avait, dans les Cours Complémentaires, une 3ème spéciale où on préparait divers concours. La mutation du monde agricole et rural était amorcée et CESSENON fournissait en ce temps là à la FRANCE une quantité incroyable de fonctionnaires : employés des PTT, de la SNCF, des Douanes, des Impôts,... d’enseignants aussi. Mais là c’était plus rare. On ne présentait, où ne se présentaient, à l’Ecole Normale, que les meilleurs. Tu en étais !
Résultat plus qu’honorable, la première année tu as été reçue à l’écrit. Nous nous sommes retrouvés à la rentrée 1954 dans cette 3ème spéciale, avec pour objectif commun la préparation du concours d’entrée à l’Ecole Normale. Cela semblait une gageure, il y avait neuf ans que personne de CESSENON n’avait été reçu. Et après nous il a fallu attendre neuf ans pour qu’il y en ait un autre.
Tu dois avoir le souvenir des problèmes posés, à la fin du premier trimestre de cette année scolaire, par le départ de Bébert que ses parents avaient envoyé à BEZIERS, au Cours complémentaire Louis BLANC, à cause des conditions matérielles dans lesquelles nous nous trouvions. C’est qu’en effet nous étions tous, élèves de 4ème, de 3ème et de 3ème spéciale, dans la même salle. Et qu’en plus était arrivé, en cours de trimestre, le fils du pharmacien, en situation d’échec dans les filières nobles de lycée, dont le comportement était source de désordre. Andrée, elle, était partie dès la rentrée, tenter sa chance à SAINT PONS.
La Direction du Cours Complémentaire a alors pris la décision d’ouvrir une autre classe. Ce n’était pas encore l’ère des préfabriqués, dont l’Education Nationale s’est fait par la suite une spécialité. Non, notre nouvelle salle, réservée à ceux qui préparaient le concours d’entrée à l’Ecole Normale, ce fut la cuisine du logement de fonction du Directeur. Il faut vous dire que celui-ci avait connu, suite aux fluctuations des états d’âme de son épouse, des allers retours entre ce logement et celui de ses beaux-parents qui habitaient au village. Pour l’heure le logement, et donc la cuisine, était libre. Après le départ de Bébert nous n’étions que cinq, plus ou moins surveillés par M. BOURDIER, aux heures où nous n’étions pas avec les 4ème et 3ème pour nos versions, nos dictées, ou pour suivre le cours de mathématiques de 3ème de M. ROUAIX.
On doit à la vérité de dire que nos « Professeurs » ont fait de leur mieux et nous de même je crois. Te rappelles-tu qu’un jeudi après-midi nous sommes allés à bicyclette jusqu’au chef-lieu de canton pour obtenir l’extrait du casier judiciaire qui était nécessaire à la constitution de notre dossier de candidature ? Enfin, nous avons été reçus, pas dans les premiers tout de même, 17 ème et 18 ème seulement ! Quand je dis nous je n’inclue ni Georgette, ni Annette, ni Danielle, qui se sont retrouvés Postières. C’est à peu près ce qui nous attendait en cas d’échec à l’Ecole Normale. Tiens Aline, je t’aurais très bien vue en Postière. Si elles avaient vécu quelques années plus tard ces trois là auraient sans doute passé leur bac, même si Danielle avait parlé dans un devoir d’Histoire du Général « Lissime JOFFRE ». Il y a d’ailleurs d’autres perles qui sont restées célèbres, comme celle de René BLANC qui décrivait, sans avoir la maîtrise des mots, l’expérience du bouillant de FRANKLIN. Oui, dans cette expérience on verse de l’eau froide sur un ballon contenant de l’eau encore chaude. Cela a pour effet de condenser la vapeur d’eau et donc de diminuer la pression. A une pression plus faible le point d’ébullition de l’eau est abaissée. Comme l’eau est encore chaude, elle se met à bouillir, le côté paradoxal de l’expérience c’est qu’on obtient l’ébullition en refroidissant. Et bien dans sa description du phénomène René BLANC versait de l’eau froide sur le côté paradoxal du ballon. Mais ne vous inquiétez pas pour lui je l’ai revu récemment, il gagne plus que moi ! C’est qu’à cette époque on n’avait pas le bac mais on avait du travail. N’en déduisez pas de manière hâtive que je suis contre les diplômes ou contre une formation de qualité !
Je ne sais pas ce qu’a été pour toi l’été 1955. Je sais que nous avions discuté, c’était au bord de l’ORB, près de mon jardin, aux arbres de BERLAN plus précisément, sur le commentaire de texte que nous avions eu au concours. Un texte de BALZAC, dans lequel GRANDET annonce à son neveu, le cousin d’Eugénie, que son père s’est suicidé et surtout qu’il est ruiné. Ah, il fallait dire qu’il était cynique ! Ce fut pour moi un été exceptionnel.
A la rentrée, pour ce qui me concerne, j’ai assez rapidement déchanté. La vie à MONTPELLIER et la scolarité à l’Ecole Normale où nous étions internes, c’était un tout autre univers que celui que nous avions connu. Nous nous revoyions en cours d’Espagnol. Les cours de langue étaient en effet les seuls qui étaient mixtes. Mlle SAINT ANDRE, que nous appelions LA TITE, était extraordinairement consciencieuse mais avait des à priori contre quelques garçons, notamment un certain Jean-Marie SICARD. Ça donnait par exemple : « Quiere hacer el favor de venir aca, a ver... SICARD ». Par ailleurs il y avait beaucoup de pudeur dans son enseignement. A propos des Majas de GOYA, elle nous parlait de « la Maja vestida y... de la otra ». Mais elle avait le souci de notre culture et nous présentait les reproductions des toiles, y compris La Maja desnuda, en nous faisant remarquer le réalisme du dessin,... en particulier « le détail du pied » !
En 1959 à la sortie de l’Ecole Normale nous nous sommes un peu perdus de vue. C’est que je n’ai pas tardé à partir faire flotter le drapeau Français aux confins du SAHARA. Pendant ce temps tu prenais ton premier poste à l’Ecole de Filles de SAINT CHINIAN puis, l’année suivante, tu étais nommée au Cours Complémentaire de la même ville, où tu as retrouvé, en tant que Directeur, M. DONNADIEU que nous avions eu comme « professeur ». Tu as ensuite, de 1961 à 1963, été affectée à CESSENON, au Cours Complémentaire, lequel n’a pas tardé, comme tous les établissements de ce type, à devenir un CEG. On te retrouve à NISSAN de 1963 à 1970. Entre temps, 63/64, tu t’es mariée et Nathalie est née. J’ai encore refait les calculs, il n’y a pas d’anomalie ! 1970/1971, tu es à OLONZAC, l’année suivante à MURVIEL. De 72 à 75 tu effectues un séjour à HENRI IV avant de prendre ton dernier poste à Jean PERRIN où tu vas rester 22 ans et un « petit chouia ».
C’est là qu’en 1987 je t’ai retrouvée, comme collègue, et que... RADIO CESSENON a commencé à émettre. J’avais cependant l’occasion avant cette date de te rencontrer, notamment le dimanche, quand tu revenais du jardin en compagnie de ta mère, de ton mari et de ta fille, très souvent chargée de légumes ou d’un bouquet de fleurs. Je t’avais revue ailleurs bien sûr, tiens, et ça m’avait fait plaisir, en mars 1977, au Palais des Congrès, à l’occasion de l’élection d’un Maire pour lequel j’avais beaucoup de sympathie ! Même si cela n’a pas eu pour toi les mêmes conséquences que pour moi, j’avais noté que tu avais gardé, du milieu dont tu es issue, ce que nous appelons dans notre jargon une certaine conscience de classe. Au fait, j’y ai réfléchi depuis, « nous étions un peu cousins puisque mon père travaillait pour le demi-frère du patron de ton père ».
Je ne vais pas développer longuement tes qualités professionnelles. J’ai envie cependant de préciser, pour t’avoir observée à l’occasion d’une formation que j’avais assurée en informatique, dans le domaine du traitement de texte plus particulièrement, que tu as l’esprit vif et logique. Par ailleurs ce que j’ai dit concernant le côté consciencieux que j’avais remarqué chez toi dès la classe de 5ème a été une constante tout au long de ta carrière. Assez souvent on t’a vue, en salle des professeurs, accablée par le déphasage entre tes exigences et celles de tes élèves. La situation en la matière, résultat de tout un faisceau de raisons objectives, s’est dégradée au point de devenir quasiment surréaliste. Et devant cet état de fait, prendre sa retraite aujourd’hui est vécu par de nombreux enseignants comme un profond soulagement. C’est révélateur de l’ampleur de la crise de notre société : nous sommes très loin de la nostalgie qui prévalait autrefois au moment de cette étape importante de l’existence.
Bon voilà, j’arrive au bout. Mon discours a été long, je m’en excuse. S’il n’a pas l’éclat de la lampe qui t’est offerte, j’ose espérer qu’il aura éclairé, fusse d’une faible lueur, une tranche de vie, un monde et une époque que peut-être quelques uns ici, notamment les plus jeunes, ne connaissaient pas.
Aline tu vas disposer à présent de tout ton temps. Repose toi, occupe toi de Manuel et de Mathilde. Ah, évite quand même de jouer les super-mamy comme tu l’as fait le soir du 17 décembre 94 quand on t’a pris ton sac à l’arraché. Si cela devait se reproduire, abandonne ton sac, je n’ai pas envie, pour cause de décès, de refaire un discours. Profite de ton appartement du CAP D’AGDE, entretiens moi ce jardin de CESSENON, va ramasser des poireaux, de la salade ou des asperges de campagne. Bref tâche de bien remplir une retraite que je te souhaite active... A présent tu n’auras aucune excuse pour ne pas participer aux randos que j’organise, même quand je les annoncerai comme un peu longues, voire sportives. Pour tout dire je n’accepterai plus que tu feintes.
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