Assassinats à Montblanc
Posté le 14.09.2006 par cessenon

Le four banal de Montblanc
Qu’on se rassure, il s’agit d’une histoire ancienne, elle date du 4 août 1789, pendant la période de la Grande Peur qui a succédé à la prise de la Bastille. Plus précisément pourrait-on dire le jour (la nuit plutôt) de l’abolition des privilèges.
Quelles sont les victimes ? Henri de Nauthon, conseiller au sénéchal de Béziers et propriétaire du domaine de Bellevue et son postillon François Loupy (ou Deloupy).
Voici un extrait des faits qui ont été rapportés par le subdélégué de Béziers : « Le sieur Nauthon… venant de sa campagne située dans le terroir de Montblanc fut assassiné hier soir à l’entrée de la nuit dans sa voiture, de même que son domestique qui lui servait de postillon, sur le grand chemin de Pézenas à Béziers. Ce magistrat… reçut deux coups de fusil à balle, le domestique un coup à mitraille ».
Quelle est la situation politique et sociale à Montblanc à cette époque ? Une délibération du conseil municipal donne, rétrospectivement (elle date du 2 février 1792), le climat au moment de l’abolition des privilèges : «… dans un temps où l’esprit de supériorité régnait et rendait pour ainsi dire tout permis, parce que le despotisme était parvenu chez les personnes revêtues de quelques fonctions publiques à un si haut degré que leurs inférieurs n’osaient ni les contredire ni encore moins leur résister… »
En 1789 un contentieux oppose une partie de la communauté de Montblanc à M. de Nauthon au sujet de communaux devenus vacants que celui-ci a acquis et mis en culture. L’affaire se cristallise en une querelle politique entre le parti noir dans lequel se rassemblent les notables du village et le parti blanc où se retrouvent des bergers et des forains (c'est-à-dire des personnes ne résidant pas à Montblanc).
Les soupçons s’orientent rapidement du côté du parti des blancs. L’enquête fait état de menaces de mort qui auraient été proférées par plusieurs de ses sympathisants à l’encontre du conseiller Nauthon. Citons un certain Laux, qui se prétend premier consul depuis le mois de mai, « Il se prépare une sauce pour un noir dont il ne pourra faire la digestion ».
Le témoignage le plus important est celui de Vieu, charretier de Saint-Chinian venu charger des pierres à la carrière de Saint Adrien, qui a assisté à la scène et remarqué les chapeaux des assassins. On l’interroge : « L’un d’eux n’avait-il pas un lambeau de toile sur son chapeau ? » Mais ce témoin fera défaut quand il sera convoqué ultérieurement.
Le 19 septembre 1789 on arrête Jean-Baptiste Vassal, ménager (il gère un domaine) de Montblanc. Cette arrestation se fait avec le concours de la maréchaussée, d’une compagnie de grenadiers du régiment du Médoc et de cinquante autres soldats en garnison à Béziers. Prévenus, les autres accusés ont pris la fuite.
L’étude de l’instruction est une source de renseignements précieux sur le quotidien dans un village méridional à la fin de l’Ancien Régime. Par exemple Vassal donne son emploi du temps de la journée du 4 août : « dans l’après-midi il labourait un champ du bourgeois Amiel… avant de rentrer chez lui il a salué la femme du chirurgien Derois, son voisin, puis a mené son troupeau paître dans la prairie de l’abbé de Rives, en attendant l’heure de s’allonger sur l’herbe pour… passer la nuit, comme il avait coutume de le faire depuis le retour de la belle saison et de rentrer chez lui à 5 h du matin, avant de repartir labourer ».
Vassal met en cause plusieurs des témoins à charge : Jean-Baptiste Amiel n’a-t-il pas été décrété de prise de corps pour avoir « assassiné » Blaise Feuillé ? Jean Devès a déserté de son régiment. Routié est prévenu de vol avec effraction. La s½ur d’Amiel a été décrétée d’ajournement pour vol de raisins muscats. Sébastien Castan a été décrété au corps pour vol au presbytère et il est « malfamé » (cependant il a été « blanchi » de ce vol de jeunesse : un poulet !) Quelle est la valeur de la déposition de la demoiselle Rigal qui a eu trois enfants de trois personnes différentes même si elle considère qu’elle a eu le malheur dès l’âge de seize ans de se laisser séduire mais qu’elle s’est bien conduite depuis ?
La situation évolue et le parti des blancs est entré à la municipalité. Malgré la tentative des noirs de créer un club, la Société Populaire des Amis de la Liberté, il y sera majoritaire jusqu’à la Restauration. Y a-t-il une relation ? Les témoins à charge deviennent plus évasifs ! Si les blancs ont été débarrassés de Nauthon, les noirs n’ont-ils pas saisi l’occasion de les faire passer pour coupables ?
Le 11 juin 1791 1’accusateur prononce un réquisitoire modéré. Le jugement rendu le même jour par le tribunal de Béziers relaxe Vassal dont le nom sera « rayé et biffé sur le livre de geôle » et le concierge de la prison sera tenu de lui en ouvrir les portes.
Mais il y a appel des parties civiles. Finalement la sentence du tribunal de Lodève sera l’acquittement de Vassal le 11 janvier 1792. Le prévenu est resté dix-huit mois incarcéré. Le fils d’Henri de Nauthon et la veuve du cocher seront déboutés et condamnés aux dépens et au versement d’une indemnité à l’accusé qu’apparemment celui-ci n’a jamais perçue. Quant aux auteurs des assassinats, nous n’en savons pas plus.
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