Junior Peytavi
Posté le 10.10.2006 par cessenon

Junior sur la fin de sa vie
Photo Bruno Bastelica
J’ai longtemps ignoré son nom de famille, autour de moi je ne l’entendais appeler que Junior. Il habitait près de l’entrée du pont, une maison assez cossue pour l’époque. Une maison de maître disait-on. C’était un viticulteur, aisé sans plus, toutefois tellement économe qu’on pouvait considérer qu’il était riche. Il avait une petite propriété mais à cette époque on pouvait vivre avec 5 ou 600 hectolitres de vin. Il avait un cheval, le dernier en date, le seul que je lui ai connu, était roux.
J’ai même été témoin d’un accident qu’il avait eu avec sa charrette. C’était pendant les vendanges, à la fin de la journée. J’avais une dizaine d’années, je revenais de la vigne, juché sur le cadre de la bicyclette de mon père. La file des charrettes, chargées des comportes et des personnels qui étaient installés au-dessus, s’était arrêtée au passage à niveau de Limore pour laisser passer la Micheline qui venait de Saint-Chinian. Junior était descendu de la charrette pour tenir son cheval par la bride. Son pied se trouvait sous la roue gauche quand le cheval a malencontreusement avancé. Evidemment ce ne fut pas sans conséquence.
Junior était né en 1900. Il suivait donc le siècle. Il avait effectué son service militaire en Allemagne, en partie occupée après la guerre de 14-18. Il n’était pas marié et vivait avec sa mère et son frère, lequel était handicapé, tant au plan physique que mental. Son frère avait pour prénom Julien mais on l’appelait Coco-Bel-oeil. Il avait un regard sournois, assez vicieux. Le père avait dû mourir jeune car je n’ai aucun souvenir de lui. C’est la mère, « La Mamà », qui dirigeait la maison, et ce d’une main ferme.
Les circonstances de la vie ont fait que mon père s’était lié d’amitié avec lui et je tiens beaucoup de choses que je sais de Junior de la fréquentation qu’il en avait eue.
En fait il y a eu deux périodes dans la vie de Junior : avant et après la mort de La Mamà. La période que je connais le mieux c’est la deuxième. Avant, la vie de Junior gardait un peu de mystère, du moins un certain secret.
La Mamà ? Elle est morte âgée, à 96 ans et encore parce qu’elle s’était entravée à une caisse, où Junior mettait le bois, qu’il avait laissée au milieu de la cuisine. Elle s’était fracturée le col du fémur et ne s’en était pas remise. D’ailleurs Junior se culpabilisait à ce sujet estimant dix ans plus tard que s’il n’avait pas eu cette négligence « La Mamà seriá pas morta. » (La Maman ne serait pas morte.) Le frère lui était décédé peu de temps avant.
Le dernier cochon tué l’avait été quand La Mamà vivait mais longtemps après Junior préparait sa soupe en utilisant le lard, il devait être devenu rance, qui restait encore dans le saloir.
J’ai fini par savoir que Junior votait communiste et ce dès la création du parti communiste. Enfin aux élections de 1924 celui-ci n’était pas encore structuré et n’avait pas pu présenter de candidat. Mais l’intention y était, faisant état des gens dans sa situation, il disait : « Voterem Lenina ! » (Nous avons voté Lénine !)
Malgré ce vote il était très individualiste. D’ailleurs il continuait à vinifier sa récolte, en partie du moins, chez lui, bien après la création de la cave coopérative. J’ai vu fonctionner le pressoir dans le « magasin » situé en face de sa maison, de l’autre côté de la rue. Un magasin qui affichait sur la façade un panneau publicitaire de La Marseillaise. Mais ce n’était pas par militantisme qu’il avait accepté que ce panneau soit placé là. Cela lui avait donné droit gratuitement au journal pendant dix ans… et même plus car au terme du contrat on avait oublié d’arrêter de le lui servir !
Après la disparition de La Mamà, Junior avait requis les services d’une certaine Nina… dont les prestations ne se limitaient pas aux seules tâches du ménage. Cette Nina avait fait la Une du journal Midi Libre car elle avait retrouvé sa mère, cinquante ans après l’avoir perdue de vue.
Il y avait dans la famille de Nina une histoire sordide. Le père qui habitait Cessenon avait tué, je ne sais pour quel mobile, un voisin d’un coup de hache. Un oncle par alliance, parent avec le meurtrier avait eu l’occasion de lui rendre visite à Lyon où il avait été incarcéré et où lui-même faisait étape en rejoignant le front. Nina avait alors deux ans et la mère, Albérine, s’était prostituée. Pendant la guerre de 14-18 les Cessenonais qui se saluaient alors qu’ils étaient mobilisés faisaient part de leur rencontre avec Albérine : « Veni de veire l’Alberina » (Je viens de voir l’Albérine.) On avait l’impression qu’elle couvrait tout l’espace entre Dunkerque et Les Dardanelles ! Nina avait, elle aussi, vécu semble-t-il, de cette activité.
Junior employait un ouvrier, Roger Marcoul, qui avait connu l’époque stricte pendant laquelle La Mamà dirigeait la maison. Avec sa disparition il y avait évidemment un certain relâchement dans les moeurs. Roger avait donc apostrophé son patron d’un : « Me sembla Juniòr que se La Mamà sortissiá… » (Il me semble Junior que si La Maman sortait…) A quoi Junior, conscient de la dégradation des choses, avait répliqué « Paure enfant, se La Mamà sortissiá, veriás quanes còps de balaja ! » (Mon pauvre enfant, si La Maman sortait, tu verrais quels coups de balai !)
Le dimanche La Nina était invitée à manger chez Junior et en général celui-ci préparait un potage qu’il servait dans un plat en terre, une jatte plus précisément, ébréchée mais qui était disait-il commode pour l’appliquer contre le pot où avait eu lieu la cuisson afin d’en retirer les légumes et la viande. Comme du liquide coulait il construisait avec les poireaux ou le céleri une espèce de digue afin de le contenir. Una passièra commentait mon père qui se trouvait souvent là au moment de l’opération !
Mon père avait droit à quelques détails de la vie intime de Junior. Il y avait eu cette appréciation générale : « N’ai margat de pus polidas me n’ai margat que l’eran pas tant » (j’en ai emmanché de plus jolies mais j’en ai emmanché qui l’étaient moins !) Une autre fois il avait reçu cette confidence : « Uèi avem fatch aquò sus potatgièr » (Aujourd’hui nous avons fait cela sur le potager.) A quoi mon père avait répondu : « Vos cal ensajar sus la pendula ! » (il vous faut essayer sur la pendule !) Plus tard, mon père était à l’agonie et Junior était venu lui rendre visite comme il le faisait très régulièrement. S’installant sur une chaise dans la chambre du mourant, il avait eu cette entrée en matière : « Veni d’aveire de relacions sexualas » (Je viens d’avoir des relations sexuelles.) Mon père qui ne pouvait plus parler mais qui était encore conscient avait eu un sourire jusqu’aux oreilles. Il faut dire que Junior avait alors quelque 82 ans. Ce n’était d’ailleurs plus Nina qui était en cause, elle avait été placée d’autorité dans un hôpital car, souvent ivre, elle offrait, aux gens de Cessenon, aux jeunes notamment, un spectacle assez peu ragoûtant !
Junior racontait volontiers à Roger Marcoul qu’il n’avait pas été très heureux dans la vie avec son frère fada. Il évoquait notamment l’histoire de l’expédition à Saint-Chinian où il conduisait son cheval à ferrer. Oui, ce cheval étant vieux il fallait un travail pour le soutenir pendant l’opération et les maréchaux-ferrants de Cessenon n’en disposaient pas. Rendez-vous était donc pris et c’était un événement que de partir à Saint-Chinian distant d’une dizaine de kilomètres. Hélas toute la nuit Coco-Bel-¼il tapait à la cloison de la chambre de son frère en lui rappelant « Juniòr, pensas que deman te cal anar faire farrar lo chaval ? » (Junior tu penses que demain il te faut aller faire ferrer le cheval ?) Et Junior qui voulait dormir en était ainsi empêché. Roger s’était permis un conseil : « Me sembla que se l’aviatz tustat… » (Il me semble que si vous l’aviez frappé…) A quoi Junior avait répondu : « Tustat ? Paure enfant, un ase n’i seriá mort ! » (Frappé ? Mon pauvre, un âne en serait mort !)
Junior s’était offert un poste de télévision couleur à une époque où c’était encore une rareté. Aussi dans le quartier plusieurs personnes, dont mon père, allaient voir la télévision chez Junior. Une manière de télé-club en somme. Junior aimait cette compagnie et les absences étaient remarquées. La Lolotte, le copain de mon père, était passionné par une émission pour les enfants dans laquelle entraient en scène Croque-Tout le renard, Sidonie une jeune truie naïve et Agénor un coq (ou un jars ?) Un soir La Lolotte n’était pas au rendez-vous quotidien d’avant « souper. » Le lendemain des quasi-reproches avaient été formulées par le maître des lieux. «Siás pas vengut ièr al ser, i aviá lo rainal ! » (Tu n’es pas venu hier soir, il y avait le renard !)
Le télé-club était fréquenté par une voisine, Jeanne, l’épouse de Denis Jean, qui, quand passait l’émission « La Piste aux Etoiles », ne manquait pas de dire, devant les numéros de trapèze ou autre, avec une voix peu féminine, « Je ne le ferais pas ça moi ! » Elle avait été soupçonnée, peut-être non sans raison, d’avoir volé un ½uf dans le réfrigérateur de Junior. Si elle était coupable elle avait été bien maladroite. Au lieu de prendre un ½uf au bout de la rangée, elle l’avait pris vers le milieu laissant ainsi une alvéole béante, parfaitement évidente !
Quand mon père partait chez Junior avant le « souper » il annonçait « M’en vòi veire Garcimore » (Je m’en vais voir Garcimore.) C’est ainsi qu’il avait pendant un temps, baptisé son ami Junior, en référence à un magicien espagnol de ce nom qui se produisait régulièrement sur l’antenne.
Détail pittoresque, Junior allait chaque semaine chez le coiffeur Martial Azorin pour se faire raser et ce dernier avait gardé, spécialement à son intention, un fer à friser les moustaches qu’il chauffait préalablement avant de s’en servir.
Tout économe qu’il était Junior pouvait engager des dépenses importantes quand l’envie lui en prenait. Cela avait été le cas avec le poste de télévision couleur. Mais cela pouvait se produire en d’autres circonstances. C’est ainsi qu’un soir, accompagné de la fille d’un copain de régiment et du mari de celle-ci il était allé dîner à Londres ! L’affaire avait coûté 5000 F !
Pour Noël ou le Jour de l’An il payait le restaurant à ce couple et en enfilade, du moins les derniers temps de sa vie, il allait « au porno » (c’était l’expression qu’il employait) c’est à dire qu’il allait voir un film X dans une salle de Béziers.
Le compte en banque de Junior était assez garni. Je ne sais pas comment mon père avait eu l’information mais il avait fait état de plus de 400 000 F. Il y avait d’ailleurs dans la chambre de Junior, encastré dans une cloison, un coffre-fort. Un jour Junior était malade et mon père était allé lui rendre visite. Intrigué par la porte de ce coffre-fort, dispositif assez rare sans doute dans le village (chez nous il n’y aurait pas eu grand chose à mettre dedans !) mon père avait regardé les choses de près. Il s’était fait sermonner d’un : « T’apròcha pas ! » (Ne t’approche pas !) C’est du moins la version que mon père nous avait rapportée, mais je me méfie car il savait très bien enjoliver les histoires !
--
:: Poster un commentaire
Ce
blog est hébérgé par centerblog. Créer un blog c'est simple, rapide et gratuit sur centerblog.net !
Signaler un abus