De quelques autres professeurs de l'EN
Posté le 04.01.2007 par cessenon

Dans la collection des professeurs qui exerçaient à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Montpellier au milieu des années soixante il faut citer Arnavielle, le prof de gym qui avait été baptisé Nestor par nos prédécesseurs.
Des rumeurs circulaient sur son compte, l’une affirmant qu’il avait été consul de France au Libéria, l’autre qu’il avait bien été au Libéria mais qu’il y vendait des savonnettes !
Ce qui est sûr c’est que nous ne l’avons pratiquement jamais vu en survêtement. L’hiver il était vêtu d’une canadienne et l’été il arborait une casquette à visière. Il avait le don d’employer des phrases qui se gravaient dans les mémoires, du genre « Loubet montrez-nous comment il ne faut pas faire ! » après que l’élève ainsi appelé ait raté l’exercice demandé. Ou encore « Il fait beau, marchons au pas ». Il nous en était resté l’expression « Il fait un temps à marcher au pas ».
A la fin de la quatrième année d’Ecole Normale, l’année de Formation Professionnelle, certains présentaient le concours du CREPS. Plusieurs étaient reçus dans les premiers. Les collègues de notre prof de gym lui demandaient quelles étaient ses méthodes d’enseignement. « Un peu de méthode Hébert et beaucoup de méthode naturelle » répondait-il.
Mme Poulenard, que nous appelions La Poule, était notre prof de maths. En 1955 elle s’excusait de ne pas avoir ses cours à jour car elle avait perdu ses préparations dans un bombardement en 1944.
Busine, professeur de français de son état, avait carrément perdu la raison. Il avait pour surnom Nastou. Une légende prétendait que c’est parce qu’il écrivait des romans policiers sous le pseudonyme d’Athanase. Le seul cours que nous avons dû suivre a été le premier. A cette occasion Buisine avait lu en déclamant avec conviction l’épigramme de François Villon que voici :
Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait
A Montfaucon Semblançay l'âme rendre,
Lequel des deux, à votre avis, tenait
Meilleur maintien ? Pour le vous faire entendre,
Maillard semblait homme qui mort va prendre,
Et Semblançay fut si ferme vieillard,
Que l'on cuidait pour vrai, qu'il mena pendre,
A Montfaucon, le lieutenant Maillard
J’ai quand même quelques souvenirs de ses autres cours. En fin de trimestre la lecture de « L’homme invisible » et de « Ubu Roi » ainsi qu’une méthode pour bourrer et fumer la pipe. Des pipes, on pouvait s’en procurer en abattant une panthère avec laquelle, tenue par la queue, on effectuait un cercle complet. On obtenait ainsi « Deux Pi panthères ».
Il paraît, mais ce n’était pas vérifiable, que dans les années précédentes un élève avait eu une note correcte à une dissertation dans laquelle il avait raconté un match de football entre les Parnassiens et les Romantiques. Quelque chose qui donnait « Leconte de Lisle drible Victor Hugo, centre sur José-Maria de Heredia qui de la tête trompe Lamartine » On prétendait en effet qu’il ne lisait pas les copies !
J’ai retrouvé Buisine en classe de FP (Formation Professionnelle). Nous avions passé plusieurs mois sur la première strophe du Cimetière Marin de Paul Valéry :
Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
O récompense après une pensée
Qu'un long regard sur le calme des dieux!
Il fut à plusieurs reprises victime d’élèves qui jetaient de la grenaille de plomb sur l’estrade, provoquant un bruit angoissant dont il n’a jamais sans doute su l’origine et qui aurait pu lui provoquer une crise cardiaque.
Le jeudi nous le retrouvions à City Sports en train de jouer au flipper avec un air passionné.
Lecuanet, que naturellement nous désignions sous le vocable de La Couenne, me faisait véritablement peur. Nous l’avions en atelier et en agriculture. En atelier il y avait deux options : reliure et menuiserie. Ceux qui ne réussissaient pas très bien en reliure, option qui avait la faveur de la majorité, étaient envoyés en menuiserie comme une manière de condamnation accompagnée de la sentence « Vous irez au bois ». Ce qui avait emmené Rami à chanter « Nous irons tous au bois ».
En agriculture nous avions déterminé la nature du sol du jardin potager qu’abritait l’enceinte de l’Ecole Normale. Nous avions effectué un prélèvement que nous avions consciencieusement malaxé, fait agir sur lui un acide, sans doute chlorhydrique. La quantité de dioxyde carbone dégagé avait été pesée et nous en avions déduit la teneur en calcaire. A cette occasion nous avions appris le principe philosophique qui préside à la double pesée : « Les mêmes causes produisent les mêmes effets » principe que je n’avais pas manqué de citer lorsque, trois ans plus tard (j’ai toujours eu bonne mémoire), en classe de formation professionnelle, il avait à nouveau été question de double pesée. Eh non, entre temps la formulation du principe avait évolué et était devenue « Les mêmes effets sont produits par les mêmes causes ».
Lecuanet officiait en pédagogie de l’arithmétique et dans les sciences d’observation. Il avait une façon particulière d’interroger les élèves maîtres en commençant par ceux qui réussissaient le moins et en poursuivant jusqu’à ceux qui arrivaient à répondre correctement. Il menait son affaire avec lenteur et efficacité. Je crois que c’est avec lui que j’ai appris à rassembler sur un sujet donné tout ce que j’en savais avant de l’approfondir.
En formation professionnelle il avait encore en charge l’enseignement de l’agriculture. A ce titre nous étions allés déterrer un pêcher qui n’avait pas démarré au départ de la végétation. On soupçonnait les vers blancs de l’avoir tué et nous devions en voir des quantités autour de ses racines. En fait nous n’en vîmes aucun et La Couenne avait commenté : « Cet arbre n’était probablement pas mort ».
Il venait à l’EN avec un invraisemblable engin à deux roues qu’il avait comparé avec la superbe moto que possédait un surveillant. Il avait interpellé celui-ci d’un « Avec votre cylindrée vous devez bien faire du 60 km/h ». Et le surveillant qui devait rouler régulièrement à 100 km/h avait concédé « J’atteins même les 80 km/h ». A quoi Lecuanet avait rétorqué : « Pour plus de prudence j’ai bloqué mes gaz à 40 km/h ».
Pierre Monteils, que nous appelions Pétrus, était notre professeur de physique. Ses cours n’étaient ni structurés ni structurants mais on ne va pas l’accabler, j’ai quand même fini ma carrière d’enseignant comme certifié de physique chimie ! Les mêmes blagues étaient ressorties chaque année aux élèves. A titre d’exemple on va citer l’histoire de φ. Dans une démonstration il supprimait une quantité négligeable qui était un flux qu’il désignait par φ. Nous avions droit à un « Je fais fi de phi ». Cela provoquait un rire collectif et bruyant savamment amplifié par la classe.
J’ai par ailleurs parlé de Mme Saint André, le professeur d’espagnol, particulièrement sérieuse dans son travail. Je ne sais pas pourquoi elle avait été surnommée La Tita tandis que l’assistante était La Titita.
Je crois, mais je ne jure de rien, que la dame qui nous enseignait la musique s’appelait Mlle Gaumont. Nous l’appelions Nana. Elle faisait de son mieux et nous invitait à écouter de la musique classique dans la grande salle en affichant le programme dans le hall. Ah, l’annonce de l’½uvre célèbre de Smetana avait quelque peu été falsifiée par Delcung qui l’avait complétée, ce qui donnait « La Moldau » Florine.
En histoire géographie Pfister, militant de la CFTC puis de la CFDT, faisait quasiment figure de prof normal. Particularité, quand il s’était présenté, il avait écrit son nom au tableau, ce que je n’ai pas manqué de faire chaque année à la rentrée scolaire lors de mon premier contact avec une classe.
Je ne sais plus le nom de celui qui officiait en dessin. Je sais par contre qu’il m’avait mis à dessiner des chaises pendant que d’autres reproduisaient des statues. Son successeur qui s’appelait De Crecenzo m’avait adressé des reproches en ces termes : « Voyons Crô (oui il escamotait le « s », sois logique avec toi-même ! »
Oui, musique, dessin, travail manuel… je n’étais vraiment pas doué. Ou du moins je n’ai jamais réussi !
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