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Histoires de Cessenon et d'ailleurs, avec des textes d''actualité (cf. articles parus dans l'HdJ) Catégorie : Blog Journal intime Date de création :
27.04.2006 Dernière mise à jour :
08.09.2008
Nous étions au mois d’août 1960. Le capitaine Casademont qui commandait la BCS m’a accosté dans le cantonnement pour m’informer qu’on m’avait trouvé un emploi plus adapté à ma qualification. J’allais partir pour la Base Arrière située à Aïn El Hadjar où je devais travailler dans un bureau.
La Base Arrière ? Comme son nom l’indique c’était là qu’était entreposé tout un tas de matériel. Je revois une quantité incroyable de casques empilés les uns sur les autres ! Les diverses batteries venaient s’y approvisionner. Le site est devenu Ferme expérimentale d’état après l’indépendance.
Il existait à Aïn El Hadjar une papeterie qui fabriquait du papier de boucherie, épais et vert, comme on en utilisait autrefois. J’ai le souvenir d’une carriole, tirée par un âne, qui en était chargée. Dans « Bel-Ami » Maupassant fait décrire par Madeleine Forestier une aventure imaginée entre son héros et une ouvrière espagnole de cette manufacture d’alfa.
C’est un lieutenant, Guérin je crois, qui en avait le commandement. Il ne semblait pas avoir vraiment besoin d’un secrétaire. J’étais disposé à m’employer aux cuisines ou aux fournitures vestimentaires mais il considérait que c’eut été ne pas utiliser mes compétences !
J’ai donc été installé dans un bureau dans lequel je devais coucher pour répondre au téléphone, ce qu’au demeurant je ne savais pas faire ! J’étais donc dispensé de monter la garde, ce qui n’était pas rien. En fait la solitude c’était pire !
Fort heureusement je ne suis pas resté dans cette situation, on m’a envoyé avec les autres dans une grange immense reconvertie en dortoir. Nous devions être une soixantaine là-dedans.
J’ai quelques souvenirs de ce dortoir. Le matin on nous servait du café et… des boîtes de sardines ! Mais non nous ne trempions pas les sardines dans le café ! Je revois aussi le tube de lait concentré que je m’étais procuré pour améliorer les choses.
Je me rappelle aussi un numéro du Canard Enchaîné montrant de Gaulle en survêtement. Devant l’échec des Français aux Jeux Olympiques de Rome le dessinateur avait commenté « Dans ce pays, si on ne fait pas tout soi-même ! »
En fait j’ai été successivement dans deux bureaux. Arrivé dans le premier j’avais rempli un curriculum vitae que je soupçonnais destiné à la Sécurité Militaire. C’était bien cela et j’ai cru savoir qui à Cessenon s’occupait de répondre à l’enquête !
Pour l’heure je suis dans un des deux bureaux. Dans le second sans doute. L’adjudant chef qui en était responsable, un Maghrébin qui devait être complexé, avait eu l’occasion de m’agresser d’un « Ce n’est pas la peine d’être instituteur pour être si con ! »
Ben oui, j’ai beaucoup plus souffert des gradés que des fellaghas. Tiens à propos de fellaghas. Un jour le passage d’une katiba (une compagnie) de l’ALN a été signalé pas très loin de la Base Arrière. Grand branle-bas de combat chez nous. Tout le monde prend son arme et sus aux rebelles.
Tout le monde ? Non, je n’ai pas bronché ! Après coup le lieutenant m’a demandé des comptes. Je lui ai répondu que je n’avais pas reçu d’ordre. Je n’allais quand même pas faire du zèle ! Et si cela n’avait dépendu que de moi nous aurions présenté les armes aux hommes de la katiba !
Un autre ennui avec mes supérieurs a lieu un dimanche en fin d’après-midi. Je suis de garde à la porte d’entrée. Je suis à la fin de ma faction, il doit me rester une dizaine de minutes. Après moi il n’est pas prévu de relève. Je ferme la barrière et je me dirige vers le dortoir. Hélas je ne sais plus quel gradé m’a vu et m’a imposé de monter la garde une ou deux heures de plus !
Dans le deuxième bureau j’ai accès aux archives du régiment. C’est ainsi que j’ai trouvé sur une fiche le nom d’un Cessenonais : André Ibanez de deux ans plus âgé que moi. Je n’ai pas eu l’occasion de le lui dire.
Aucune explication ne m’a été donnée quand le lieutenant m’a annoncé mon départ de la Base Arrière. Je prenais sur-le-champ mon paquetage et mon fusil (j’avais encore mon Garand) et je remontais en zone opérationnelle. Je me suis naturellement douté de ce qui était en cause, le retour de l’enquête de la sécurité militaire !
Je n’étais plus là quand s’est déroulé le drame que je relaterai plus loin !
Convoi de camions ralliant Mers el-Kébir via le Murdjajo
Je me trouvais à Ghassoul, une manière d’oasis située au sud est de Géryville quand a commencé mon long rapatriement vers la France.
Ghassoul ? Qu’en dire ? Il y avait je crois un oued avec dans la vallée quelques cultures. Nous étions en avril et le printemps était là.
A côté du casernement, un village, aujourd’hui une commune de la Wilaya de El Bayadh, ex Géryville.
Je me rappelle avoir proposé d’aller déposer un chargement de poutres résultant d’une démolition non pas à la décharge comme prévu mais sur la place de ce village. J’avais obtenu satisfaction !
Il me semble que bien que le cessez-le-feu soit intervenu le 19 mars nous avons encore effectué des « opérations » dans le secteur. Le mot « opération » me semble d’ailleurs usurpé car une opération donne un résultat et des résultats…
Dans l’armée c’est colossal finesse. Il y avait un code, par exemple on pouvait entendre dans le poste radio « De roulettes… à ventilateur ». Là c’était un message envoyé depuis un camion à un hélicoptère.
Des fois ça compliquait la vie de celui à qui il était adressé. Ainsi à l’interrogation « Carmen-bolivien 43 ? » qui signifiait que le récepteur devait être le chef de la troisième section de la quatrième batterie du 1/66ème Régiment d’Artillerie il avait été répondu « Non, ici le maréchal des logis Ziouane » !
Notre cantonnement était en aplomb d’une espèce de ravin. Naturellement je comptais le nombre de « jours au jus. » J’étais là quand est arrivé le moment du départ.
J’avais glissé une cartouche dans une enveloppe, mis comme adresse celle de notre adjudant et déposé le tout dans la boîte à lettres. Heureusement que le vaguemestre n’a pas dû donner suite, j’aurais pu avoir des ennuis !
Nous sommes partis pour Géryville où nous avons dû rendre nos armes. Nous avons dû y passer une nuit. J’ai d’ailleurs oublié là la plaque qui nous avait été remise au moment de notre incorporation. Elle était perforée par le milieu et en cas de décès l’autorité militaire en envoyait une moitié à notre famille, l’autre moitié étant clouée sur le cercueil !
Nous avons rejoint Oran en camions, faisant me semble-t-il étape à la base arrière près d’Aïn el Hadjar où nous avons dû remettre l’essentiel de notre paquetage. Je revois des Maghrébins, incorporés dans l’armée comme appelés du contingent, cuisinant des tripes de mouton dans une poêle. J’ai su qu’ils avaient pu déserter peu de temps après. La France avait réussi ce tour de force de faire se battre les Algériens entre eux !
A Oran nous avons été hébergés au District de Transit où j’étais arrivé 26 mois plus tôt ! Ben oui, c’était long !
Nous entendions des fusillades dans la ville et en écho cela était reproduit par les postes à transistors. L’OAS tentait désespérément de remettre en cause les accords d’Evian ! L’état d’esprit qui régnait parmi les libérables était que nous n’avions pas à nous en mêler. J’aurais volontiers accepté d’en découdre !
Le lendemain matin une colonne de camions, précédée et suivie d’un half-track, survolée par un hélicoptère, a emmené les 800 hommes qui allaient embarquer dans le port militaire de Mers el-Kebir. C’est que la ville et le port d’Oran n’étaient pas sûrs. Nous avons donc traversé le Murdjajo et… ouf, nous nous sommes trouvés en sécurité dans l’enceinte de Mers El-Kebir.
C’était le 23 avril 1962 et je suis monté une nouvelle fois sur le « Ville d’Alger », direction Marseille où j’ai débarqué le 24.
Ah, il fallait changer la monnaie algérienne contre la monnaie française. Oui, l’Algérie c’était la France mais il y avait quand même une monnaie différente. A la descente du bateau il fallait donc faire la queue mais on n’avait droit qu’à changer 100 ou 200 f. Eh bien j’ai fait deux fois la queue et j’ai pu ainsi changer les deux billets algériens dont je disposais.
J’avais le projet de rendre visite aux parents de José Bianco qui habitaient le quartier des Crottes à Marseille. Comme je disposais d’un peu de temps avant le départ de mon train je m’y suis rendu. J’avais même offert une paire de babouches achetées à bon prix je ne sais plus où à la jeune sœur de José.
J’ai pris mon train et je suis arrivé dans la nuit à la gare de Béziers. Evidemment il n’y avait plus de car à cette heure là ! Je me suis arrêté à l’Agence de La Marseillaise et devant l’affiche : « Le fascisme ne passera pas ! » j’avais exprimé mon scepticisme. Il était déjà bien passé dans l’armée
Comme je demandais à deux messieurs où on pouvait trouver un taxi, ils ont été super sympathiques et m’ont emmené à Cessenon avec leur voiture. C’est que j’avais hâte de renter chez moi.
Il était tard et la maison était naturellement fermée. J’étais jeune et j’ai escaladé la façade pour atteindre le premier étage où la fenêtre de la cuisine avait été laissée entrebâillée. J’ai donc pu rejoindre mon lit et la personne qui l’occupait !
Quelques jours plus tard les gendarmes de Saint-Chinian sont venus récupérer les affaires militaires que j’avais encore avec moi : un pantalon, un blouson, une chemise, une cravate et des chaussures. Il n’y a pas eu de problème avec le fait que je n’avais pas ma plaque matricule.
La vie est ainsi faite que j’ai fini par évacuer de mon esprit cette période de ma jeunesse. A l’occasion du récit que j’en fais les souvenirs reviennent !
Après les classes effectuées à Oran j'ai donc été envoyé en sone opérationnelle près d’Aïn el Hadjar, une commune située au sud de Saïda. Nous étions cantonnés à côté d’une ferme, logés dans des baraquements en tôle ondulée doublés à l’intérieur d’une manière de bâche. Je suppose que l’altitude devait être d’environ 1000 m.
Tout autour du cantonnement c’était des champs de blé, quasiment à perte de vue. Toutefois bordant la route qui y arrivait il y avait une vigne. Des cigognes nichaient sur les cheminées des bâtiments de la ferme.
Peut-être que l’endroit s’appelait Bou Rached mais à vrai dire je n’en sais rien. Nous le désignons sous le vocable de BCS, c'est-à-dire Batterie de Commandement et de Services. C’était là qu’étaient le lieutenant-colonel Singer et le chef d’escadron Guyot.
Il faut dire qu’en application des directives de l’Etat-major chaque régiment dispersait ses unités au maximum pour occuper tout l’espace possible. C’est ainsi que les quatre batteries du 1/66ème RA étaient étalées sur une centaine de kilomètres.
J’étais arrivé là en juin 1960 et j’avais presque deux ans de service à effectuer. Il valait mieux essayer de ne pas y penser ! Le soir vers l’ouest on voyait des lumières qui me rappelaient celles de Prades s/ Vernazobres que l’on apercevait depuis Cessenon !
A la radio passait une émission qui avait pour titre « En Alger il y a cent ans ! ». On y évoquait la visite de Napoléon III.
L’eau était très calcaire et nous étions ravitaillés par une remorque qui nous permettait d’avoir une boisson qui l’était moins. Malheureusement comme elle restait exposée au soleil ce que nous buvions était vraiment tiédasse !
Ah, les latrines ? Une tranchée avec des planches en travers… et des mouches qui n’avaient pas la patience d’attendre la fin des opérations. Les officiers avaient droit à une cabane. Détail pittoresque, un jour celle-ci était occupée et le capitaine était entré dans les WC collectifs. Un idiot avait crié « A vos rangs, fixe ! »
Lors de ma première opération j’étais en protection du lieutenant-colonel. Il y a eu une fusillade mais c’était quand même loin, je ne me suis pas senti en danger.
Je n’avais pas de fonction particulière dans cette BCS, j’étais « en section » c'est-à-dire employé aux tâches les plus variées qui soient. C’est ainsi que j’ai été amené à garder des prisonniers. Ils avaient été arrêtés dans un douar situé à côté de la ligne téléphonique qui reliait la Première Batterie à la BCS. A ce niveau les poteaux avaient été coupés. Il n’en fallait pas plus pour rendre suspects les habitants du lieu. En fait ces prisonniers avaient été tabassés toute la nuit et le matin ils étaient dans un piteux état quand on me les a confiés. J’essayais dans mon regard d’exprimer ma compassion.
Plus tard les choses se sont « améliorées », on a construit, en dehors du camp, une salle affectée aux « interrogatoires » !
Cette après-midi là, ou une autre je ne sais plus, certains avaient été employés à des travaux près d’immenses meules de paille. J’étais toujours de service, mon fusil, un Garant, en bandoulière. Parmi mes prisonniers se trouvait un jeune qui en avait sûrement fait plus que les autres. Pour l’heure je le surveillais et une jeune fille qui m’a déclaré être sa sœur s’était approchée des fils de fer barbelés et m’avait demandé l’autorisation de donner des pâtisseries à son frère, autorisation que j’avais accordée, prenant quelques risques avec l’autorité militaire. D’après ce qui m’a été rapporté par la suite ce garçon a eu une fin tragique. On lui avait proposé de s’enrôler dans l’armée française et fourni une mitraillette. Il avait tiré sur les gendarmes de la brigade d’Aïn el Hadjar et avait été abattu.
La chose la plus pénible était de monter la garde. Nous le faisions une nuit sur trois ! Quelle barbe qu’une faction de deux heures. Nous allions d’ailleurs la monter dans un village qui s’appelait Wagram et qui était à quelques kilomètres de la BCS. Avec l’indépendance, le village a changé de nom et s’est appelé Moulay Larbi.
Le poste de garde était l’école du village et j’ai le souvenir d’avoir retrouvé un texte que je connaissais dans un livre de lecture. Il y était question d’un méridional exilé dans le Nord qui « aurait pleuré si pleurer n’était pas quelque peu ridicule, en songeant que jamais plus sans doute il ne mangerait de cerises sur un cerisier. »
Je me rappelle aussi avoir écrit au tableau la célèbre phrase « Un peuple qui en opprime un autre ne saurait être un peuple libre » Personne n’avait réagi et si le brigadier Rettier, que nous ne manquions pas d’appeler Ratier, s’en était pris à moi, je n’en connais plus le motif. Il m’avait quand même menacé de la gégène ! Le pauvre, brigadier à 40 ou 45 ans, ce n’était pas le signe d’une forte personnalité !
Je revois aussi, mais c’est très vague, le jour de marché à Wagram avec les dromadaires, les marchands, la foule…
J’ai eu l’occasion, j’avais encore des velléités, d’aller courir tout seul, sans arme, un peu loin du cantonnement. Il y avait quelques oueds avec de l’eau où plongeaient quelques tortues aquatiques à mon passage.
Mais revenons aux baraquements en tôle. Plusieurs d’entre nous avaient des postes de radio à transistors. Quelqu’un avait laissé le sien en marche et tout le monde devait dormir dans la chambrée. C’est ainsi que j’ai entendu dans un silence total le récit de l’incendie du Reichstag dans le cadre d’une émission sur l’histoire où devaient sévir Alain Decaux et André Castelot.
Quelques autres souvenirs de ce premier séjour à la BCS ? Oui, le 31 juillet 1960. Nous étions allés sécuriser un bal qui avait lieu à Aïn el Hadjar. Nous qui, sur le plan affectif, étions particulièrement sous-alimentés, nous assurions la protection de la jeunesse européenne du coin. Belles filles, beaux gars… et moi qui n’ai jamais dansé de ma vie, en train de monter la garde à 1500 km de Cessenon pour dissuader les terroristes éventuels de l’envoi d’une grenade sur la piste de bal. Je ne suis ni méchant ni rancunier mais sans doute que si une grenade avait éclaté là je n’en aurais guère été traumatisé ! Dans ce pays les Européens avaient construit leur sécurité sur la base d’un rapport de forces favorable. C’était évidemment une conception des choses parfaitement illusoire.
D’autres souvenirs encore ? Un dromadaire, une femelle qui était en état de gestation, dépecé par un appelé qui était boucher dans le civil, et qui était destiné à améliorer l’ordinaire.
Oui, je m’en rends compte, mon récit est décousu, c’est qu’il y a, au moment où je le rédige, 47 années qui se sont écoulées !
Ceci étant, je continue. Ah, là, j’étais encore chargé de surveiller les prisonniers qui nourrissaient des cochons pour le bénéfice de… allez, bien que je ne sois sûr de rien je pense que ce devaient être des gradés ! J’ai l’image d’un cochon noir qui éjaculait pendant je ne sais combien de temps ! Très fort l’animal !
J’entends aussi les commentaires du chef d’escadron Guyot passant devant une équipe occupée à entretenir une route. Elle était commandée par un Pied Noir : « Ces cons là, ils sont tous chefs de chantier ! » Oui, ça commençait à se dégrader du côté de l’état d’esprit « Algérie française ! »
Cette fois nous étions en protection de la moisson. Tiens voilà une escouade d’employés des PTT qui viennent s’occuper de la ligne du téléphone qui passe dans le secteur. De petites gens, j’entends les propos de l’un d’eux concernant le programme du concours qu’il fallait passer pour monter en grade dans son administration : « Ils te demandent : Les effets du courant électrique ? » J’ai eu l’occasion plus tard de repenser à lui en intitulant ainsi un des chapitres de mon cours de physique !
Il y a aussi l’histoire de ce Corse qui s’était blessé au pied avec une balle en montant la garde. Il n’est pas impossible, il est même probable, que ce n’était pas un accident ! Et cet autre, toujours zélé pour aller voir ce que contenaient les caches. Eh oui, il a dû être amputé d’un pied déchiqueté par une mine. Je ne sais plus pour lequel des deux j’étais « d’intervention » quand il a fallu l’emmener à l’hôpital de Saïda !
On pouvait toujours se blesser, voire se détruire, sans trop se compliquer la vie. Celui-ci, ayant je pense reçu de mauvaises nouvelles de chez lui, n’avait même pas dégagé son arme du câble terminé par un cadenas qui la maintenait dans le râtelier. Sans plus de cérémonie il s’était suicidé devant ses camarades impuissants à intervenir !
Bon, j’ai dit que nous étions dans une grande misère sexuelle ! Eh bien cela n’a pas été sans conséquences. Un soir, mais j’étais de garde, je n’ai pas assisté à la scène, un jeune, il était communiste et il était resté longtemps avec un seul verre à ses lunettes, l’autre était cassé mais non remplacé, s’était occupé avec efficacité d’en soulager publiquement quelques-uns dans la chambrée !
Comme disait De Gaulle : « C’est beau, c’est grand, c’est généreux la France ! »
Quelques-uns des maîtres-chiens quarante ans plus tard
Photo Malou Bertomère
Il s’appelait Donjon, Bernard Donjon. Je l’ai connu quand je me suis porté volontaire pour être maître-chien. Lui aussi avait été candidat à cette fonction.
C’était un garçon pas très grand, bien physiquement, avec une moustache. Il était Parisien. Il habitait la même rue que Jean-Paul Sartre et avait l’occasion de le croiser. Dans le civil il avait été ajusteur je crois et avait travaillé dans une usine qui fabriquait des compteurs de voiture, des compteurs Jaeger me semble-t-il.
Il avait été sinon au parti communiste du moins aux jeunesses communistes et il avait effectué une partie de son service militaire, 14 mois, en Allemagne.
Après notre stage de maître-chien à Mostaganem nous avions été affectés tous les deux à la 4ème batterie du 1/66ème Régiment d’Artillerie, au cantonnement de Bou-Ktoub plus précisément. Nous partagions la même chambre à côté de ce qui tenait lieu de chenil.
Il avait une guitare et en jouait quelquefois, chantant notamment une chanson de Jacques Brel :
Sur la place chauffée au soleil / Une fille s'est mise à danser
…/…
L'amoureux l'appelle l'amour / Le mendiant la charité / Le soleil l'appelle le jour
Ainsi qu’une autre de Jean Ferrat :
Ma môme, ell' joue pas les starlettes / Ell' met pas des lunettes / De soleil / Ell' pos' pas pour les magazines / Ell' travaille en usine / A Créteil
Il avait aussi fait des poèmes. Je vais essayer de retrouver une partie du texte de l’un d’eux :
Cigarette dorée au bout des doigts vernis,
Chaussures Milano et bas que l’on soupçonne,
On pourrait croire qu’elle vit presque complètement.
Il lui arrivait aussi de peindre. C’étaient de petits tableaux non figuratifs et j’étais chargé de leur trouver des titres. Je me rappelle que pour l’un d’eux je lui en avais proposé deux : dans le sens horizontal, « Le passage de la Bérézina », dans le sens vertical « la défenestration de Prague » !
Il était réfractaire à toute contrainte mais curieusement il s’en sortait toujours. Par exemple le matin les maîtres-chiens étions assez régulièrement embauchés pour les pluches. Il traînait, traînait, n’arrivant que quand nous étions sur la fin. Il se faisait naturellement sermonner par le maréchal des logis de semaine. Il avait une parade : « J’écrivais à ma fiancée. C’est que si je ne lui écris pas, elle ne me répond pas et si je n’ai pas de nouvelle je n’ai pas le moral. Vous savez ce que c’est, un soldat qui n’a pas le moral… »
Au début il feintait les diverses revues prétextant qu’elles avaient lieu au moment où nous sortions les chiens et qu’il ne fallait pas les perturber dans l’organisation de leurs activités. Ce n’est pas qu’il ne souhaitait pas faire la revue, au contraire disait-il « Il aimait savoir où il en était de ses affaires ! » Naturellement cela n’a duré qu’un temps.
Une fois je ne sais quel gradé voulait que nous graissions ou cirions le dessous de nos rangers il avait ostensiblement attiré l’attention sur lui en soulevant ses pieds et montrant ses semelles, déclamant à la cantonade « Moi chef, moi… »
Un jour, au cours d’une opération, il était chef de pièce, c'est-à-dire qu’il commandait l’équipe chargée d’un fusil mitrailleur. Un sanglier avait déboulé devant la section. Il avait fait tirer sur l’animal, lequel s’en était d’ailleurs sorti sans une égratignure. A l’adjudant qui demandait qui était le responsable il avait montré le soleil en disant que c’était lui, il faisait vraiment trop chaud.
Il avait relevé dans une revue assez bourge des adresses de jeunes filles qui se proposaient pour être marraines de guerre. Il avait écrit et avait reçu un colis avec je me rappelle des asperges en boîte ! Il s’était accommodé de la chose d’un « Ça commence par des colis mais ça va suivre avec des mandats ! »
A propos de la misère de notre vie affective il avait ce commentaire : « On ne pourrait pas s’empêcher de faire des avances à une chèvre qui aurait un tablier à fleurs ! »
Comme il était plus ancien que moi j’avais encore quelques mois à effectuer après son départ. A partir de là j’ai commencé à ne plus être protégé par la chance insolente qui était la sienne et dont je bénéficiais. Ben oui quelques jours après j’écopais de huit jours de prison pour avoir abandonné quelque temps mon poste alors que je montais la garde. Huit jours que je n’ai d’ailleurs jamais faits !
Avec notre peu d’enthousiasme l’armée française n’avait aucune chance de gagner la guerre mais nous pouvons cependant nous vanter d’avoir contribué à faire flotter le drapeau tricolore aux confins du Sahara !
J’avais eu l’occasion de rendre visite à ce copain de régiment, et de manger chez lui, lors d’une réunion syndicale qui s’était tenue à Paris en 1972. Il était alors marié, avait un garçon et habitait un tout petit appartement près du Luxembourg. Il avait changé de métier et s’occupait de coller des affiches.
Je l’ai perdu de vue quelque temps plus tard et en avril 2000 quand les maîtres-chiens du 1/66ème RA nous nous sommes retrouvés du côté de Parthenay pour fêter les soixante ans de l’un d’entre nous il était le seul absent.
On s’ennuyait ferme au bordj de Bou-Ktoub. Un bordj ? C’est un fort. Celui-ci avait dû être construit au début de la conquête de l’Algérie.
Bou-Ktoub est sur les hauts plateaux du Sud Oranais à 1026 m d’altitude. Ce n’est pas encore le désert mais c’est presque désespérément que le regard cherche un arbre. Ici c’est le pays de l’alfa. Géryville, la sous-préfecture, située à une centaine de kilomètres au sud est, est la capitale de cette graminée utilisée pour la fabrication d’un papier de luxe. Elle nourrissait aussi des troupeaux de moutons, de chèvres et de dromadaires.
A Bou-Ktoub on emballait l’alfa récolté dans le secteur et un dispositif permettait de tresser des cordages avec la plante. Celui qui le servait courait toute la journée !
A une dizaine de kilomètres au nord, de l’autre côté de l’étranglement du Chott Ech Chergui, est Le Kreider, petite oasis qui possédait une caserne plus importante et surtout une piscine alimentée par une source naturelle d’eau chaude. A vrai dire à Bou-Ktoub aussi il y avait de l’eau chaude qui était pompée et qui alimentait un établissement public de douches où nous allions une fois par semaine.
La ville comportait une station de chemin de fer sur la ligne à voie étroite qui reliait Perrégaux à Aïn Sefra (et peut-être antérieurement Colomb-Béchar). Le train qui l’empruntait était appelé La Rafale et des wagons étaient placés à l’avant de la locomotrice pour réduire les risques provoqués par une mine.
Je ne sais pas combien il restait d’Européens à Bou-Ktoub en dehors des deux familles qui tenaient les bistrots situés face à notre cantonnement. Le cimetière dont ils disposaient était envahi par le sable et sans doute désaffecté.
Il y avait un village en dur fait de mechtas et un douar formé de tentes qu’on appelait des raïmas, peut-être un village dit de regroupement. Il y avait aussi une SAS (Section Administrative spécialisée) avec laquelle nous n’avions pas de contact. Une harka avait été recrutée et a dû compter une trentaine de supplétifs.
En dehors de la cour du bordj était un espace sablonneux entouré de fil de fer barbelé. C’est dans cet espace qu’étaient installés les deux canons de 105 mm dont nous disposions. Ils n’ont jamais guère quitté leur emplacement.
Comment s’appelait-il ? Je ne sais plus ! Sicard peut-être m’a soufflé Lucien Dugardin, maréchal des logis dont j’ai retrouvé la trace 45 années plus tard. Selon lui, Sicard, si c’est son nom, était originaire de la Creuse.
Ce qui est sûr par contre c’est que dans le civil il cultivait des champignons de Paris dans les galeries d’une ancienne carrière. L’ennui, et le mal du pays aidant, il avait réalisé une champignonnière miniature avec des tôles cintrées en principe destinées à servir d’abri. Il s’était procuré du fumier de cheval, sans doute auprès d’un régiment de spahis qui était cantonné dans le secteur, s’était fait envoyer de chez lui du mycélium et avait obtenu quelques spécimens d’Agaricus bisporus.
Le capitaine qui commandait la 4ème batterie avait manifesté beaucoup d’intérêt pour l’expérience clandestine ainsi menée. Aussi, avec l’aide du spécialiste, la grande culture du champignon de Paris avait été entreprise… au sous-sol.
Enfin le sous-sol il avait fallu le créer. Deux galeries d’une douzaine de mètres avaient été creusées dans le tuf que recouvrait un sable moins compact. Cela n’alla pas très vite car planqué dans la fraîcheur du chantier on n’était pas obligé de faire du zèle. Je me rappelle un Corse, remontant à la surface à l’heure du déjeuner, avoir avoué qu’il n’avait donné que deux coups de pelle dans toute la matinée !
On était loin des kilomètres de galeries dont disposait notre champignonniste de profession mais enfin l’affaire fut menée à bien et j’ai le souvenir d’avoir vu un soir flotter des champignons de Paris dans la soupe qui nous avait été servie.
Quand une autorité passait dans le secteur on ne manquait pas de lui faire visiter la champignonnière, le responsable prenant un malin plaisir à le faire patauger dans du grésil pour éviter toute contamination de sa culture.
L’ambition affichée de notre capitaine, qui souhaitait qu’à terme son unité n’émarge plus au budget de la défense ne fut toutefois pas réalisée. Un jour, une nuit plutôt, une des deux galeries, non étayées, s’effondra, sans toutefois faire de victime, il n’y avait personne à l’intérieur.
Notre ordinaire n’en fut pas vraiment affecté mais peut-être que bien boisées ces galeries auraient pu être généralisées à l’ensemble des hauts plateaux, voire au Sahara tout entier.
La relance de l’économie de l’Algérie par la culture du champignon de Paris nous aurait qui sait permis de gagner la guerre !
Je ne suis pas exactement sûr de la chronologie dans le récit que je vais faire de ces événements que j’ai vécus en tant qu’appelé du contingent.
Le samedi 22 avril, en fin d’après-midi en revenant de la piscine du Kreider qui se trouve à une dizaine de kilomètres au nord de Bou-Ktoub où était cantonnée la moitié de la 4ème batterie du 1/66ème régiment d’artillerie, j’ai appris la nouvelle de la tentative de putsch qui venait d’avoir lieu à Alger.
Ce soir-là nous n’avons pas bougé. Le lendemain les langues allaient bon train dans le bordj de Bou-Ktoub où était une garnison d’une cinquantaine de soldats, essentiellement des appelés du contingent. Le capitaine était un certain Giscard d’Estaing et était je crois un oncle du futur président de la république. Ceux qui servaient au mess des officiers nous avaient signalé qu’il avait fait enlever la photo du général de Gaulle aux murs de celui-ci.
Le dimanche après-midi nous avons décidé de rédiger une déclaration exprimant notre volonté de rester fidèle au gouvernement légal. J’ai été chargé de la rédaction du texte et Bernard Donjon, l’autre maître-chien de l’unité, s’est occupé de le recopier.
Nous avons présenté cette déclaration à la signature de tous. Nous avons recueilli me semble-t-il 47 signatures. Parmi le contingent il n’y a pratiquement pas eu de refus, sauf celui du chauffeur du capitaine, lequel, selon le mot de Donjon pratiquait de manière constante l’alliance du volant et du goupillon. Oui il ne manquait pas la messe le dimanche !
N’avait pas non plus signé un maréchal des logis d’origine bretonne, dont le nom était peut-être Hascouet ou quelque chose d’approchant et qui avait paraît-il le projet de s’engager dans les CRS.
Par contre un autre maréchal des logis, un certain Dugardin, originaire du Nord et communiste, de « semaine » selon l’expression en usage dans l’armée, nous avait fait distribuer la totalité de nos munitions. Oui, pour des raisons de sécurité, on ne nous en laissait qu’une partie.
Dans l’après-midi du dimanche des camions de la Légion sont passés, montant sans doute vers Oran. Il y en avait un grand nombre, peut-être un régiment complet, et nous n’aurions pas été en mesure de nous opposer à quoi que ce soit.
Je pense que c’est le dimanche en fin d’après-midi qu’un train rempli de libérables parti de Méchéria qui est à quelques dizaines de kilomètres au sud de Bou-Ktoub avait été renvoyé depuis Saïda ou Perrégaux vers son lieu de départ et avait stationné quelque temps dans la gare de notre localité. Nous étions allés essayer de convaincre ces libérables de protester mais ils étaient trop accablés pour réagir.
Le dimanche soir j’étais de garde. Pendant cette période les postes à transistors ont joué un rôle important pour faire passer les informations. Nous avions entendu, sur je ne sais plus quelle station, que le lieutenant colonel Singer qui commandait le 1/66ème R.A. avait rallié les putschistes. Nous n’avons jamais pu le vérifier.
Au milieu de la nuit il y a eu l’appel de Michel Debré précédé de La Marseillaise. Comme j’étais à ce moment là au poste de police je me suis mis ostensiblement au garde-à-vous ! On sentait de l’angoisse dans la voix du Premier Ministre !
Le lundi nous avons fait partir notre pétition à notre lieutenant colonel qui se trouvait à la Batterie de Commandement et de Services située près de Saïda. Nous avons également envoyé un double dans les batteries où nous avions des contacts.
Nous avons également avisé les deux sous-lieutenants, des appelés, qui étaient en poste l’un à Bou-Ktoub l’autre au Kreider que nous leur confierions le commandement s’il s’avérait que notre capitaine prenait partie contre le gouvernement légal. Quoiqu’en désaccord avec les putschistes ils étaient dans l’expectative ! L’aspirant responsable du service de santé avait lui par contre signé notre déclaration de principe, fustigeant avec insistance et détermination les généraux félons !
Le lundi ou le mardi soir je ne sais plus, nous avons tenu une réunion dans une pièce qui servait de salle de classe. Oui l’armée faisait du social à bon compte avec les appelés du contingent qui étaient instituteurs dans le civil et même avec ceux qui n’avaient pas de formation particulière en la matière.
Nous étions un groupe assez décidé. Le responsable du magasin d’entretien, peintre dans le civil, était d’accord pour nous fournir de la peinture afin d’aller badigeonner les murs de la ville d’inscriptions donnant notre position sur le putsch. Comme j’étais surveillé il fut convenu que l’opération se ferait le mercredi où je devais être de garde à nouveau. Mais le mercredi c’était la reddition des putschistes !
Il y avait deux bistrots à Bou-Ktoub, l’un très exactement devant l’entrée du bordj, l’autre guère plus loin, en face du chenil. Les propriétaires avaient pavoisé et mis un drapeau tricolore sur la devanture de leurs établissements. Le maréchal des logis qui n’avait pas signé notre pétition voulut se rattraper. Il subtilisa le drapeau qui était le plus éloigné de l’entrée du bordj… et me le remit !
Qu’en faire ? Je l’ai finalement planqué dans une espèce de galetas qui était au-dessus de la chambre des deux maîtres-chiens. J’étais un peu inquiet car il y était pendant que s’effectuait une revue de munitions étalées sur nos lits. Oui, comme il y en avait qui étaient subtilisées et qu’elles arrivaient sans doute dans les mains des combattants de l’ALN ces contrôles étaient fréquents. Au passage je dois dire que ce n’était pas très exaltant d’enlever les 8 fois 25 cartouches de nos chargeurs de mitraillette et de les remettre après la revue. Aussi Donjon les laissait dans un chapeau d’où il les sortait à la demande ! Pour un peu il serait parti en opération avec des bouteilles de bière dans ses sacoches à la place de ses chargeurs, arguant qu’en cas d’accrochage il se contenterait de les décapsuler !
Quelques jours après la fin du putsch le chef d’escadron Guyot qui commandait en second fit une visite dans notre cantonnement. Nous étions tous rassemblés dans la cour du bordj quand l’adjudant Chassaigne me fit sortir des rangs afin que je sois présenté à l’autorité en visite. Je n’en menais pas large ! Il y eut simplement un discours au terme duquel on nous assura que nous n’aurions en aucun cas été entraîné dans une aventure ! Après coup c’était facile de le dire !
Après ces événements nous ne revîmes plus notre capitaine Giscard d’Estaing. Sans doute fut-il muté de manière disciplinaire. Nous reçûmes en remplacement le capitaine Casademont que j’avais connu à la BCS avant de la quitter pour devenir maître-chien. Le bruit courait qu’il était chargé de la sécurité militaire et qu’il enquêtait pour savoir qui était à l’origine de la pétition.
Ce n’était pas mon écriture qui figurait sur celle-ci j’étais donc un peu à l’abri. Donjon était tellement farfelu qu’on ne pensait pas à lui. Il était pourtant communiste ! Les soupçons s’étaient portés sur un certain José Bianco, originaire de Marseille lui aussi aux jeunesses communistes et fils de républicain espagnol. Là c’est un maréchal des logis, un engagé, qui avait tenté de trouver le responsable, faisant venir les choses de loin dans le style : « Vous, Bianco si vos parents sont partis d’Espagne c’est à cause du régime ? » A quoi Donjon, qui assistait à l’interrogatoire, avait répondu ! « Mais non, c’est à cause du climat et de la nourriture ! »
Ah non, nous n’étions pas encore au bout de nos peines, j’ai dû subir l’absurdité de cette guerre pendant encore un an !
Trois vues d’Oran :
Le fort de Santa-Cruz ; le port ; le quartier d’Eckmühl avec les arènes
A peine débarquées du Ville d’Alger les nouvelles recrues étaient embarquées dans des camions militaires direction le District de Transit situé dans le quartier d’Eckmühl.
De la traversée d’Oran j’ai encore dans ma tête l’image, elle est floue à présent, d’un Algérien vêtu d’un pantalon qui pendait entre les jambes.
Au District de Transit on se serait cru dans un camp de concentration nazi. Le haut-parleur donnait le ton en aboyant les ordres.
La caserne du 1/66ème régiment d’artillerie dans lequel j’étais affecté n’était pas très loin. C’était un bâtiment neuf, blanc, avec une architecture particulière permettant de l’aérer par temps chaud. J’ai su qu’après l’indépendance elle était devenue la résidence du chef de l’Etat Algérien quand il se rendait en Oranie.
Le premier soir on nous a laissés tranquilles et je garde le souvenir d’avoir passé une nuit à dormir profondément. Le lendemain après-midi on nous a remis notre paquetage. Je revois le lieutenant inspectant notre habillement. Comme je ne cherchais pas spécialement à finasser dans ce domaine j’ai été interpellé d’un : « Mais vous iriez vous marier dans cette tenue vous ! »
Là je n’avais pas le moral et je regardais le Murdjajo qui domine la ville, en rêvant de désertion, de maquis… A son sommet était le fort de Santa-Cruz représenté sur l’écusson du régiment. La statue de la vierge qui s’y trouvait a été rapatriée dans le Gard.
Ce soir là j’ai dû monter ma première garde avec un fusil assez archaïque, un mousqueton, et des cartouches soigneusement emballées !
Devant le bâtiment principal était un vaste espace où étaient disposés les canons. Quatre me semble-t-il. En fait, à cause du calibre, 105 mm, on ne les appelait pas canons mais obusiers ! Pendant l’instruction on avait droit à tous les détails sur les caractéristiques de nos engins de mort : masse, portée… Bien que cela ne me passionna pas j’étais capable de réciter tout ce qui avait été dit après l’avoir entendu une fois !
Dans la caserne il y avait une salle destinée à l’action psychologique. Des panneaux avaient pour objectif de nous persuader du bien fondé de l’action de l’armée française. Ferrat Abbas était cité d’un « J’ai interrogé les morts, j’ai interrogé les cimetières, je n’ai vu nulle part trace de la nation algérienne. » Il y avait aussi des recommandations qui valaient leur pesant de confiture. « Ne pense pas au pays si tu veux le revoir » ou encore « Si tu tombes dans une embuscade, tu jaillis du camion comme un diable de sa boîte, tu te postes et tu ripostes. »
Les chambrées n’étaient pas très grandes, une douzaine de lits je crois, des lits superposés bien sûr. J’étais perché en haut. C’était propre mais cela n’empêchait pas la présence de punaises que nous noyions dans un verre d’eau laissé à demeure sur une table.
Ah une scène s’est produite disons une quinzaine de jours après mon installation. Deux maghrébins se sont pris d’une querelle, probablement à propos de la guerre. Gater, l’un des protagonistes, avait participé à l’affaire des barricades en janvier 196o, l’autre, je ne sais plus son nom, m’avait avoué qu’il avait été sollicité pour des actes terroristes. Gater s’est retrouvé avec un coup de couteau dans le ventre qui avait, je crois, touché le foie et qui avait nécessité son hospitalisation. Précisément j’étais « d’intervention » c'est-à-dire que j’ai fait partie de l’équipe qui l’a emmené à l’hôpital.
A peine de retour nous avons dû effectuer le transport de quatorze cercueils depuis la morgue jusqu’au port où ils ont été embarqués pour être rapatriés en France. Quatorze cercueils recouverts d’un drapeau tricolore. La mort devait remonter à plusieurs jours car derrière le camion sur lequel on les avait chargés on sentait une odeur de cadavre en décomposition.
Il y avait d’immenses WC et j'avais été intrigué par des bruits que pendant longtemps je n'avais pas identifiés. Je crois que j’étais de corvée d’entretien des lieux quand j’ai entendu des gémissements, comme si quelqu’un se trouvait mal. J’ai demandé ce qui se passait mais je n’ai pas eu de réponse et ça a continué. Ben oui, il devait y en avoir un qui se faisait sodomiser !
Il y avait trois sections au centre d’instruction : celle des élèves gradés, celle des transmetteurs et chauffeurs, celle des servants tireurs. Dans cette dernière les recrues étaient destinées à enfourner l’obus dans le canon et à tirer sur la corde pour faire partir le coup. C’est dans cette section que j’ai été enrôlé. Lors de l’école à feu j’ai tiré je ne sais combien de fois sur cette corde, impressionné par la tache noire de l’obus qui restait un bon moment visible dans le ciel.
Nous passions à tour de rôle devant le capitaine qui commandait l’instruction. Il me fut demandé si je n’avais pas été étonné de me trouver dans la section des servants tireurs. Je répondis que je pensais qu’il devait s’agir d’une erreur. Eh non, m’a-t-il été signifié. Et le capitaine a enchaîné en me questionnant sur ce que je pensais de la guerre d’Algérie. Je fis la bête, prétendant que j’attendais de voir pour me faire une idée juste. « Ah, ce n’est pas ce que vous avez exprimé dans le civil ! » rétorqua mon interlocuteur.
Quelque temps plus tard le sous-lieutenant qui commandait ma section devant fournir la liste de ses hommes qui avaient le niveau pour présenter le peloton de brigadier m’informa qu’il m’avait inscrit sur cette liste. J’ai bien passé mon P1 mais cela ne me servit jamais à rien, comme me l’avait annoncé un secrétaire, il était inutile que je fayote j’étais marqué à l’encre rouge, j’étais condamné à rester dans le grade de deuxième canonnier. C’est effectivement ce qui arriva.
Quelques souvenirs encore de cette période de quatre mois au centre d’instruction ? Le démontage de je ne sais plus quel fusil dont on nous précisait en guise d’entrée en matière que c’était « pour le tir à tuer ! » Les manœuvres dans le Murdjajo ? Je revois un autochtone raclant de l’agave pour en extraire la fibre et confectionner des sandales. Les exercices de tir à... Canastas ? J’entends les balles miaulant au-dessus de ma tête alors que je me trouvais dans la fosse. Les manœuvres ? Ah oui là je me rappelle un capitaine complètement déphasé nous donnant l’ordre d’aller à tel endroit en répétant comme une scie « Sans idée de manœuvre. »
Car à l’armée comme dans toute institution il y a des tarés, sauf qu’ici on subit directement leurs manies sans guère pouvoir réagir. Par exemple cet autre capitaine que nous appelions « Petits Pieds » exigeait que nous chantions haut et nous menaçait d’un « Dans l’Antiquité on leur coupait les couilles, là on vous fera une piqûre ! »
Ce maréchal des logis n’avait pas apprécié que je m’éloigne de quelques mètres pour un besoin urgent pendant qu’il fournissait des explications. J’eus droit à une punition qui consistait à copier 50 fois je ne sais plus quel texte. Un qui devait se venger de ses déboires scolaires !
Cet autre, un brigadier originaire d’Oran qui avait un nom espagnol, c’étaient les noms les plus fréquents dans le secteur (il y avait d’ailleurs des arènes à côté de la caserne), considérait sans complexe qu’il fallait voir l’Algérie comme une prostituée dont il fallait tirer bénéfice.
Dans l’enceinte de la caserne circulait librement une mascotte, un jeune dromadaire désigné par le vocable de Wagram.
Une après-midi, un dimanche il me semble, je montais la garde avec le fameux mousqueton et les cinq cartouches soigneusement empaquetées quand j’ai été verbalement agressé par de jeunes maghrébins qui passaient de l’autre côté du mur. Comment leur expliquer que je n’y étais pour rien ?
Un autre dimanche on m’avait collé une corvée qui n’avait rien d’urgent et je râlais en mon fort intérieur en poussant une brouette.
J’ai quelques autres souvenirs divers comme la fois où un tremblement de terre a ébranlé l’édifice et le goût de la salade, très fort ! La décision de je ne sais quel gradé de nous faire commencer la journée par un décrassage. Celui-ci consistait en fait à un footing mais l’un d’entre nous avait mal interprété les choses et s’était pointé avec un gant de toilette et une serviette !
Un détail encore : pendant la corvée de vaisselle, les mains plongées dans les bacs il se chantait « Oh, when the saints go marching in. »
La première sortie en ville a eu lieu environ après un mois d’instruction. C’est qu’il fallait avoir appris à saluer les gradés ! Oran est une très belle ville mais là on ne la voyait pas sous son meilleur jour !
Les piqûres réglementaires (le TABDT) nous laissaient un peu fiévreux et nous étions soumis à la diète après les avoir reçues. Lors de ces séances j’avais contracté la varicelle. Il faut dire que le médecin major ne disposait que d’un thermomètre pour la file de militaires qui se présentaient à lui. C’est sans doute ainsi que j’ai été contaminé et que j’ai effectué un séjour à l’hôpital d’Oran. Quand je m’y trouvais, de la fenêtre de la chambre je pouvais voir les régates qui se déroulaient à l’entrée du port. Mais que faisais-je là ?
J’ai eu l’occasion d’assister à un match de football d’un tournoi international miliaire dans lequel jouait l’équipe de l’armée grecque ainsi qu’à une rencontre d’athlétisme au cours de laquelle j’ai revu un certain Argelès qui avait gagné une épreuve de demi-fond aux championnats scolaires de 1959 au stade Charléty auxquels j’avais moi-même participé.
Le séjour à Oran s’est achevé à la fin juin. L’avant-dernière nuit avant le départ en zone opérationnelle j’étais de garde au mirador. Je m’étais offert une bouteille de rhum. La dernière nuit nous avions couché sous des tentes et j’avais eu la désagréable surprise de sentir une main se glisser sous mon traversin dans le but de prendre mon portefeuille ce qui m’avait conduit à crier « Au voleur ! » Qui volait qui dans ce pays ?
A gauche la carte du secteur, à droite une vue ancienne de Géryville
A cette date j’étais encore « sous les drapeaux » et mon unité se trouvait à Géryville, une sous-préfecture au sud de Saïda, située sur les hauts plateaux à l’est du Chott Ech-Chergui, qui porte aujourd’hui le nom de El Bayadh. Culminant à 1376 m la ville est la capitale de l’alfa.
Dans les dernières semaines qui avaient précédé le 19 mars nous avions été déplacés à plusieurs reprises. Venus de Bou-Ktoub nous étions arrivés une première fois à Géryville, en étions repartis pour l’oasis « Les Arbaouet » et nous étions à nouveau à Géryville. Après le cessez-le-feu nous avons encore quitté la ville pour l’oasis de Ghassoul située plus au sud. C’est d’ailleurs à partir de Ghassoul qu’a commencé vers la fin avril mon long rapatriement en France.
Personne ni chez les gradés ni parmi la population européenne ne donnait l’impression d’une prise de conscience de ce qui se passait avant le 19 mars.
Le cessez-le-feu entrait en vigueur à midi. Dans la cour du cantonnement Kadri Benkadour, que les circonstances avaient amené à être dans l’armée française, m’avait invité à boire une bière pour célébrer la fin de la guerre. L’espoir changeait de camp, le combat changeait d’âme !
Déjà, je l’ai su par la suite, des militaires de carrière d’origine arabe ou kabyle, négociaient leur pardon auprès des Algériens en détournant des munitions qu’ils faisaient passer au FLN.
Dans l’après-midi de ce 19 mars 1962 ma section a été appelée à une opération de maintien de l’ordre dans un quartier périphérique de Géryville. Il y avait là des mechtas, c'est-à-dire des maisons basses avec un toit en terrasse. Leurs occupants avaient mis de petits drapeaux verts, ceux du FLN, sur ces toits.
Un groupe de soldats de mon unité, normalement affectés au garage, constitué de pieds-noirs qui avaient participé aux barricades de janvier 1960 à Alger et qui à ce titre et sous peine de sanctions pénales s’étaient vus contraints de s’engager, a fait irruption dans le quartier. Apparemment ils n’avaient pas reçu d’ordre mais agissaient de leur propre chef. Leur action consistait à se faire ouvrir les portes et à faire enlever les drapeaux. Les gens n’ayant pas le choix ils obtempéraient. Malgré les coups frappés une porte ne s’ouvrit pas. Tout simplement parce que l’habitant était chez ses voisins. Les coups contre la porte ont redoublé au point de risquer de l’enfoncer. Le propriétaire des lieux est sorti et a été molesté par le groupe.
Je n’ai pas pu m’empêcher de crier mon indignation d’un : « Chapeau l’armée française ! » qui a pu été entendu par tous et notamment par le lieutenant qui commandait notre section, un « deux barrettes », un certain Baguet. Ne sachant comment réagir il appela le capitaine par radio. Celui-ci ne tarda pas à venir sur les lieux et me demanda ce que j’avais dit. J’amputais un peu mon propos en reconnaissant que j’avais crié « Chapeau ! » et je complétais en déclarant que je trouvais indigne que l’armée ne respecte pas les engagements de notre gouvernement qui venait de signer les Accords d’Evian, lesquels se traduisaient par le cessez-le-feu.
A vrai dire le capitaine était embarrassé. Il savait que j’étais communiste mais me rendait justice, je ne lui avais jamais posé de problème particulier. Il ajouta qu’il m’avait même proposé pour être Premier canonnier ! Il faut vous préciser que j’étais pratiquement le plus ancien dans le grade le moins élevé ! En fait sa proposition n’était pas vraiment franche, puisque, je l’ai appris par la suite, j’avais bien été inscrit sur une liste mais à la fin, de façon à ne pas être promu. J’ai donc fini mon service militaire comme Deuxième canonnier ce qui au demeurant n’avait aucune espèce d’importance !
Mais ce qui s’était passé dans les faubourgs de Géryville était sans commune mesure avec ce qui s’est déroulé au centre. Des fusillades ont éclaté pendant une partie de l’après-midi. Le bruit a couru que le commando Georges, normalement basé à Saïda, avait ouvert le feu sur la population qui avait été appelée par le FLN à manifester. Il y avait une trentaine de morts a-t-il été dit. Je n’ai jamais pu établir la réalité ce qui a eu lieu. Je pense que le couvre-feu a été décrété par l’autorité militaire.
Il y a eu dans le secteur où opérait ma section un autre fait que je vais relater. Un officier, un lieutenant me semble-t-il, qui n’appartenait pas à notre unité, m’a apostrophé. Il tenait une MAT (mitraillette) à la main et était complètement paniqué, m’expliquant que pendant que nous regardions en face nous risquions d’être attaqués par l’arrière. Décidément encore un qui n’avait absolument rien compris. Je n’ai pas pu dialoguer vraiment avec lui tellement nous étions à des années lumière l’un de l’autre mais mon visage a dû être suffisamment expressif pour qu’il mesure le fossé qui nous séparait.
Le lendemain ma section était encore de service de maintien de l’ordre mais cette fois j’en ai été dispensé par le capitaine qui m’a affecté à la fonction de garde chambre. Chaque jour l’un d’entre nous restait en effet au cantonnement pour ce faire. Toutefois l’état d’esprit n’était plus à la soumission parmi le contingent et Jean-Pierre Valade, originaire de la Corrèze, avait déclaré : « S’il y a encore des choses qui ne vont pas il y en aura d’autres pour le dire ! »
Pour une bonne compréhension des choses il me paraît nécessaire d'héberger également sur mon blog le texte que Pierre Escande avait envoyé à L'Ancien d'Algérie, le mensuel de la FNACA, en novembre 2001.
J’ai pris connaissance par le N° 41 de « l’Ancien d’Algérie » du rapport introductif présenté par Michel Huet au 18ème congrès national de la FNACA. Le chapitre qui a pour intertitre « DEGOUT RANCŒURS » m’amène à réagir.
Je me suis intéressé depuis un an à tout ce qui a eu trait à la Guerre d’Algérie et à la question de la pratique de la torture pendant celle-ci. Emissions de télévision, articles dans la presse, réunions / débats… A aucun moment je ne me suis senti mis en cause en tant qu’ancien du contingent dans les accusations portées contre l’armée française et ses commanditaires, les hommes politiques de l’époque.
A juste titre Michel Huet indique qu’on ne nous a pas laissé le choix : nous avons dû partir en Algérie quand on nous a appelés pour aller y faire la guerre. Toutefois certains, les déserteurs, les insoumis… ont décidé de ne pas partir. Etait-ce la voie la plus simple, la plus facile ? Il ne me semble pas. Il me semble au contraire que si nous avions eu leur courage, nous aurions évité les misères, les drames, les deuils… qui ont ponctué les huit ans d’une guerre qui ne voulait pas dire son nom.
Michel Huet parle des porteurs de valises. Il fait référence ici aux Français qui soutenaient le combat des Algériens luttant pour leur indépendance. L’Histoire a tranché et, à suivre Michel Huet, De Gaulle et plus largement ceux qui ont signé les Accords d’Evian en 1962, ont fini par devenir les porteurs de valises qu’il dénonce !
Le secrétaire national regrette la médiatisation de l’Appel des Douze qui a été relayé par Le Monde et L’Humanité. Pendant 40 années il y a eu un silence pesant sur cette période, peu glorieuse, de notre République. Depuis un an, grâce à ces personnalités, qualifiées de manière bien légère de « pseudo-intellectuels », les langues se sont déliées, libérant le besoin de parole pour les anciens d’Algérie qui sont en droit de demander des comptes sur ce qu’on a fait de leur jeunesse.
La torture était-elle oui ou non une réalité ? Les aveux du Général Aussaresses sont suffisamment éloquents pour qu’il ne soit pas nécessaire de développer. Les appelés du contingent ont-ils participé aux exactions ? Dans le temps et suivant les individus il y a sans doute eu tous les cas de figure. De toute façon ils étaient dans l’engrenage d’une guerre colonialiste et on peut estimer qu’ils étaient plus victimes que coupables. Comme l’a écrit un philosophe du XIXème « Un peuple qui en opprime un autre ne saurait être un peuple libre » !
Les droits des anciens d’Algérie ? Oui, ils sont légitimes et la FNACA a mille fois raison d’agir pour les satisfaire, mais de grâce ne nous laissons pas aller à refuser l’analyse de ce qu’a été la guerre d’Algérie. Quelle était sa nature ? Etait-ce oui ou non une guerre de type colonialiste ? Il serait temps que la FNACA complète son engagement en répondant à ces questions. Cela contribuerait à faire reculer le racisme et à promouvoir la Paix, une dimension du combat de la Fédération qui avait été prise en compte au moment de sa création.
Ah, ce sera une première, j'offre l'hospitalité sur mon blog à mon ami Pierre Escande de Murviel les Béziers. Voici ci-dessous un texte qu'il a envoyé à la FNACA dont il est adhérent.
En 2001 quand a éclaté la vérité sur la torture pratiquée par l’armée française pendant la guerre d’Algérie les adhérents de la FNACA qui, comme moi, se sentaient libérés d’un silence qui avait pesé pendant quarante ans sur les consciences, n’étaient guère entendus de la Fédération.
J’avais réagi au rapport introductif de Michel Huet présenté lors du 18ème congrès de notre organisation, plus particulièrement au chapitre « DEGOUT ET RANCŒURS. » Bien sûr je n’avais pas eu droit à la publication de mon appréciation dans les pages de l’Ancien d’Algérie !
Je sentais le soufre, l’analyse de ce qu’avait été cette guerre coloniale et le rôle qu’on avait fait jouer aux appelés du contingent étaient des sujets tabous. Partant de là il fallait aussi se taire sur une réalité qui était pourtant vérifiable par tous : l’utilisation de la torture par les militaires.
Je constate, à la lecture du N° 455 de notre mensuel que la situation a évolué. La page 6 de ce numéro en rend compte. Oui, nous le reconnaissons à présent, la torture, méthode révélatrice de la dérive d’une nation et de son armée, a été employée sur le théâtre des opérations.
C’est un progrès sensible dans la prise de conscience de ce qu’a été cette guerre. De mon point de vue il faut aller plus loin et analyser véritablement ce qu’elle a été. Succédant à l’invasion de 1830 et à 124 ans de colonialisme elle a été l’aboutissement d’un système fondé sur la loi du plus fort au plan militaire, économique et politique.
Ce système là n’est pas de nature à conduire au bonheur des peuples, ni de ceux qui subissent cette loi, ni de ceux qui l’appliquent. Le médaillon du 19 mars 2007 montrant un soldat l’arme à la bretelle accompagné de la colombe de la paix me paraît entretenir la confusion à ce sujet.
La mission de l’armée était nous avait-on inculqué de pacifier le pays ! Ainsi que nous le disions ironiquement alors il ne fallait… pas s’y fier ! La guerre faite aux Algériens était atroce et la cause pour laquelle on nous avait engagés n’avait rien de noble. Déjà à cette époque nous étions plusieurs à l’exprimer.
Ce serait la responsabilité de la FNACA de dire cela 45 ans après le cessez-le feu. Ce serait là son devoir de mémoire, pour les anciens appelés du contingent et pour les jeunes qu’il faut éclairer sur notre passé afin de comprendre le présent et de préserver l’avenir.
Car c’est toujours, comme ils avaient prétendu le faire au Vietnam et comme ils l’envisagent en Iran ou ailleurs, au nom de la liberté, de la démocratie, du mieux être… que la grande puissance que sont les USA a apporté le chaos en Irak, en Afghanistan et partout où elle a pu asseoir sa domination.
Il serait souhaitable que tous ensemble nous tournions définitivement la page de notre peu glorieux passé colonial et que nous nous engagions résolument dans la voie d'une culture de paix et de non-violence !