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cessenon
Description du blog :
Histoires de Cessenon et d'ailleurs, avec des textes d''actualité (cf. articles parus dans l'HdJ)
Catégorie :
Blog Journal intime
Date de création :
27.04.2006
Dernière mise à jour :
22.07.2008
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Le Gros Jules

Posté le 16.02.2007 par cessenon
Là c’est sur le plateau de Mazagran en novembre 1960.
J’avais mis un bracelet-montre à la patte du Gros Jules
Photo Paul Malaurie


En fait son vrai nom c’était Vern. C’est le chien dont j’étais chargé dans la fonction de maître-chien pour laquelle j’avais été volontaire lorsque j’ai fait mon service militaire.
Il faut préciser que c’était pendant la guerre d’Algérie. Après mes classes, que j’avais effectuées à Oran, dans le quartier d’Eckmühl, au 1/66ème Régiment d’Artillerie, j’avais d’abord été affecté à la Batterie de Commandement et de Services (la BCS) située un peu au sud de Saïda. Dans un premier temps on m’avait envoyé dans un commando mais le sous-lieutenant qui l’avait en charge ne voulait que des volontaires. Je ne l’étais pas, j’en étais même très loin !
Je suis donc resté un ou deux mois dans cette BCS, sans fonction particulière. Puis le capitaine m’a annoncé que j’étais muté dans un bureau à la Base Arrière qui se trouvait plus près de Saïda, dans une localité qui s’appelle Aïn el Hadjar. Je n’y suis resté que cinq semaines, le temps que revienne l’enquête de la Sécurité Militaire. Je n’ai eu droit à aucune explication quand celle-ci est arrivée. J’ai été invité à prendre mon paquetage et mon fusil et à repartir pour la BCS.
Si on ne m’a jamais donné les raisons de ma disgrâce (sans doute que la Sécurité Militaire craignait que je ne vende le plan des cuisines aux Russes), à la BCS où j’étais donc de retour les gradés eux étaient au courant. Aussi je n’étais guère épargné. Toutes les corvées étaient pour moi et en opération on me chargeait du poste radio, qui je crois faisait 11 kg, ou du fusil mitrailleur ou des sacoches de munitions… A tel point que j’avais fait part de mon inquiétude à mon adjudant. « Mais comment ferez-vous quand j’aurais la quille ? »
On demandait des volontaires pour être maître-chien. Ben oui, quand il y a la guerre tout le monde participe. Déjà sous Hannibal on avait embauché des éléphants. En 14 – 18 les chevaux et les mulets avaient été fortement sollicités. Il y eut même des pigeons voyageurs dans les transmissions. Bon là c’était des chiens de guerre.
Tout compte fait j’ai estimé qu’un chien je ne l’aurais pas sur le dos, au sens propre du terme. Je me suis donc porté volontaire pour le stage de maître-chien qui était proposé.
Dans un premier temps je suis descendu à Saïda où les chiens ont été tirés au sort pour les postulants à l’emploi. C’est ainsi que j’ai hérité de Gros Jules. Il y avait Zito qui avait des allures de renard, Emolf, Faro, Fangio qu’on a fini par abattre car il ne comprenait pas que l’ennemi n’était pas dans les rangs de l’armée française mais en face. Oui à plusieurs reprises il s’était jeté sur son maître. On l’avait remplacé par Azno, un chien pisteur qui, quand on traçait une piste pour l’exercer à la suivre, prenait un air inspiré et partait à peu près systématiquement de l’autre côté.
On nous a envoyés ensuite à Mostaganem à la caserne de La Remonte avec nos chiens, nos fusils et nos paquetages. Nous y sommes restés tout le mois de novembre 1960. Nous avions comme instructeur un sergent corse pas spécialement mauvais diable.
Nous allions souvent avec nos chiens sur le plateau de Mazagran qui se trouve au-dessus de Mostaganem. J’ai appris par la suite que Mazagran avait été le théâtre de la résistance héroïque d’une centaine de chasseurs commandés par le capitaine Lelièvre qui a tenu tête avec succès à des milliers d’Arabes des troupes d’Abd El Kader. Les assiégés buvaient du café arrosé d’eau-de-vie. Quand j’étais enfant j’ignorais l’origine de l’expression « Un mazagran » qui était la commande que faisaient plusieurs clients du café le Helder après le repas de midi. Nous allions aussi sur la plage de La Salamandre ou des Sablettes.
Les chiens étaient entraînés à s’attaquer à un mannequin et à mordre dans une manchette rembourrée que lui présentait l’un d’entre nous, évidemment vêtu d’une djellaba !
Il y avait un parcours du combattant du chien aménagé. Celui-ci devait ramper, passer dans un cerceau, franchir une palissade haute de deux mètres environ… Au début le gros Jules arrivait à sauter la palissade mais quelques mois plus tard, devenu vieux et un peu handicapé, il n’aurait pu que la traverser aussi il avait renoncé !
Gros Jules était naturellement privé d’amour mais dans le chenil il avait connu spontanément une érection qui l’avait mis dans une situation embarrassante, il n’arrivait pas à obtenir un… retour au calme ! Je crois qu’il en était gêné !
A l’issue de notre stage de un mois nous avons été affectés en zone opérationnelle. C’est ainsi qu’accompagné de mon Gros Jules j’ai été cantonné à Bou Ktoub, un bordj situé un peu à l’est du chott El Chergui, à l’endroit où celui-ci est le plus étroit. Il y avait avec moi un autre maître-chien, Bernard Donjon, dont le chien, très beau, s’appelait Bipso. Donjon était vraiment très rigolo et avait un toupet incroyable.
Je sortais mon chien dans les environs du cantonnement, allant régulièrement dans un bois de tamaris qui avait été planté de l’autre côté de la ligne de chemin de fer Perregaux – Aïn Sefra. Après avoir fait promener ma bête je m’installais à l’ombre et je lisais. Un livre durait à peine deux jours !
Nous revenions régulièrement à Saïda pour un regroupement des chiens et de leurs maîtres dispersés dans les différentes batteries de notre régiment. Le chenil était à côté de la gare de Saïda et un vétérinaire contrôlait la santé de nos bêtes. L’intendance achetait quelquefois des ânes pour les nourrir mais nous prélevions notre part pour améliorer notre ordinaire.
J’ai un épisode amusant sur un de ces séjours à Saïda. Je prenais les pattes de mon Gros Jules et je le mimais dirigeant un orchestre qui jouait La Marseillaise. Cela n’avait pas plu à un autre maître-chien qui m’avait menacé de mon arme en déclarant qu’il ne voudrait pas qu’on « souille la mémoire de son chien » ! J’imagine qu’il avait un peu bu.
Le gros Jules, officiellement éclaireur, n’a jamais eu à s’en prendre à un quelconque fellagha, du moins tant qu’il a été sous mes ordres. Une fois il a failli empoigner un adjudant qui l’avait surpris en tournant à un angle de bâtiment.
Le seul souci que j’ai eu avec lui c’est, au cours d’une opération, l’accrochage qu’il avait eu avec Zito, l’éclaireur de la section voisine. En les séparant j’ai été mordu mais je n’ai jamais su par lequel des deux !
Une autre fois j’avais dû le frapper avec ma mitraillette car il s’était attaqué au jarret d’un âne lors d’une patrouille nocturne dans le village de Bou Ktoub. Même qu’à cette occasion j’avais perdu un chargeur de cette mitraillette ce qui n’aurait pas manqué de me créer des ennuis si un habitant ne l’avait ramenée au bordj le lendemain !
A la fin de 1961, peut-être au début de 1962 mon unité a changé de secteur et, pour des raisons administratives je pense, mon chien ne m’a pas suivi. Il faut dire qu’à partir de cette période l’armée française faisait penser au poème de Rimbaud « Bateau ivre ». Nous nagions en plein surréalisme.
J’avoue que nous ne risquions pas de gagner la guerre tant je manquais d’enthousiasme, mais enfin j’ai contribué à faire flotter le drapeau français aux confins du Sahara !



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