Derniers commentaires
et voilà pourquoi on ne peut plus faire de grillades sur les sarments !......
(Voir la suite)
Par geneviève, le 24.11.2009
very interesting story!...
(Voir la suite)
Par Anonyme, le 24.11.2009
je t'imagine buvant les paroles de andré calas... (sourire)
p.s . : pour aller voir la borne, attends moi !
...
(Voir la suite)
Par Kate, le 23.11.2009
bonjour,il n'y a pas d'usine "les trois toques" pas plus qu'il n'y a d'adresse à contacter pour toutes ces men...
(Voir la suite)
Par jean pierre de cer, le 22.11.2009
très jolie photo.
on aimerai bien s'allonger parmi les pâquerettes, regarder le ciel et rêver...
a bientôt....
(Voir la suite)
Par Kate, le 20.11.2009
on en apprend des choses...je me demandais quel gout pouvait avoir le vin de namibie..??? merci pour les belle...
(Voir la suite)
Par tumaraa, le 19.11.2009
exact… cette différence de couleur est flagrante. j’ai pu en apercevoir une belle parcelle début novembre ent...
(Voir la suite)
Par Kate, le 18.11.2009
bien dit jacques...je suis heureuse de ne plus faire partie du monde du travail...a bientothttp:// tumaraa.cen...
(Voir la suite)
Par tumaraa, le 17.11.2009
qu'elle est l'attitude prise par les syndicats, la cgt, la sécurité sociale? michel était en arrêt maladie. ...
(Voir la suite)
Par lafleur, le 17.11.2009
bien plus parlant ce monument tu as raison...pas morts pour la patrie...mon grand pere qui ne disais jamais ri...
(Voir la suite)
Par tumaraa, le 14.11.2009
l«histoire de andré ressemble fort à celle de mon père, libéré lui aussi par les russes. ces jeunes gens n'ont...
(Voir la suite)
Par Christine+Cognet, le 13.11.2009
il est toujours étonnant de lire des textes comme celui de jean herce qui relève plus du fantasme que de la ré...
(Voir la suite)
Par Daniel, le 13.11.2009
combien d'entre eux comme mon père n'ont même pas eu connaissance de cette reconnaissance tardive. emmené par ...
(Voir la suite)
Par Christine Cognet, le 13.11.2009
j'ai acheté la plaque à induction il y a 9 mois elle vient de nous quitter je ne trouve pas le site de l'usine...
(Voir la suite)
Par Anonyme, le 12.11.2009
sur mon blog cadeaux amis...!!!http ://tumaraa.cen terblog.net...
(Voir la suite)
Par tumaraa, le 12.11.2009
Recherche
Blogs et sites préférés· bezierspcf
Famille
Publié le 16/12/2008 à 12:00 par cessenon

Serge, le fils de la sœur cadette de ma mère vient de décéder. Il était né en 1934. Il était de 3 ans plus jeune que mon frère et de 6 ans plus âgé que moi. Il avait vécu à Millau où il avait succédé à son père lequel avait un atelier de plomberie zinguerie.
Je vais rappeler ici quelques souvenirs que j’ai de lui.
Les plus anciens remontent à l’époque très ancienne où nous allions voir mes grands-parents maternels à Millau mais j’étais jeune alors et les images sont floues.
Les plus précises datent de la période où Serge était adolescent et était venu avec des copains jusqu’à Cessenon, une fois à bicyclette, une fois à moto. Je dois un peu mélanger dans ma tête les deux séjours qu’il avait faits chez nous.
Je sais qu’une fois une partie de pêche avec filet avait été organisée par mon père pour ravitailler nos invités. Il était prévu qu’on allait prendre des « sofias », mot occitan dont je ne suis pas sûr de la traduction. Ablettes peut-être, en tout cas des poissons blancs, mon père ayant annoncé « Ce sera un repas à base de sofias », ce qui avait été. L’expression avait amusé mon cousin qui l’avait reprise en riant.
Sans doute est-ce la fois où Serge était venu à moto avec trois autres Millavois qu’il était prévu de les faire camper au jardin. Je devais aller coucher avec eux sous la tente mais finalement ils ne la montèrent pas et s’installèrent dans une pièce au second étage de notre maison pour y passer une ou deux nuits.
Je me rappelle aussi une sandale jetée par l’un d’eux devant le plongeoir du Baous. Elle s’était enfoncée dans l’eau profonde et n’avait pu être retrouvée par son propriétaire.
J’ai d’autres images de Serge, notamment lorsqu’en 1954 j’avais été invité par ses parents à passer quelques jours à Millau. Cette année-là, l’année suivante aussi, Millau était ville étape pour le Tour de France. Mon cousin avait participé en prélude à une course qui se déroulait sur la piste du parc de la Victoire où devait avoir lieu l’arrivée de l’étape. Je le revois fixant ses chaussettes avec du sparadrap pour être élégant.
Nous avions également vu lors du prélude la prestation d’Anquetil déjà vainqueur du Grand Prix des Nations. Il avait pris un tour d’avance, peut-être même deux, au peloton !
Tiens cette année là c’est le Suisse Kübler qui avait gagné l’étape et Louison Bobet avait ravi le maillot jaune à Bauvin.
J’ai le souvenir de la caravane avec Yvette Horner et son accordéon puis de l’animation du soir avec Annie Cordy. Mais là aussi il se peut qu’il y ait dans ma mémoire des confusions entre 1954 et 1955.
Un autre épisode de la vie de Serge c’est l’été 1959. Il était déjà marié , Sophie était née et Suzou son épouse était déjà enceinte de Gilles. Ils étaient venus à Cessenon avec Tata Manou et Tonton Raoul. Celui-ci émergeait d’une maladie professionnelle liée au plomb qui l’avait beaucoup affaibli. Nous étions allés aux champignons, il y avait eu une sortie au mois d’août après un orage.
Evidemment je pourrais en cherchant compléter la liste de mes souvenirs mais je crois avoir rappelé les faits les plus essentiels.
Ah, si une image encore : Serge en train d’astiquer dans l’atelier de son père la Vespa qu’il avait achetée et dont il prenait grand soin.
La dernière fois que j’ai eu un échange avec lui c’est au téléphone quelques semaines avant d’aller finir sa vie à Millau alors qu’il était à Saint-Affrique. Il avait encore une voix forte mais sans l’accent curieux, un accent millavois peut-être, que je lui connaissais.
Publié le 16/08/2006 à 12:00 par cessenon

C’était le frère de mon père, de six ans plus jeune que lui. Ils ne se ressemblaient en rien, ni physiquement ni dans aucun autre domaine. C’est ce qu’avait remarqué mon épouse quand j’avais eu l’occasion de le lui présenter.
Il était né en 1910, au mois de février je crois. Je sais qu’on avait évacué mon père de la maison familiale pour la durée de l’accouchement. Mon grand-père était allé le reprendre chez les gens qui l’avaient hébergé. Il y avait de la neige ce jour-là et mon grand-père avait chargé son fils sur les épaules pour le ramener chez eux. Il avait eu aussi toute une mise en scène. Mon grand-père avait déballé un carton qu’il avait percé de trous pour faire croire à mon père que son frère était arrivé dans un colis.
Ce n’est pas par hasard si son père l’avait prénommé Jules mais en hommage à Jules Razimbaud un homme politique du cru, maire de Cébazan, conseiller général de Saint-Chinian, député pendant plusieurs mandats, dont mon grand-père était un ardent supporter !
Mon oncle Jules avait un surnom, Miss, dont aurait dû normalement affubler mon père. La raison ? Eh bien mon grand-père avait une chienne, sans doute de chasse, qui répondait au nom de Miss. Elle accompagnait régulièrement mon père quand il allait à l’école. Il l’appelait Miss tout au long du trajet, mais c’est finalement son frère qui a hérité de l’escais. Un escais qui s’est transmis à sa descendance !
Mon oncle Jules était coiffeur et son salon était dans une très grande maison qu’il avait eue en viager en gardant une certaine Mademoiselle Mailhac dont je n’ai pas vraiment de souvenir. Je me rappelle toutefois que ses obsèques avaient été l’objet de considérations sur les diverses classes d’enterrement. Oui, il y avait trois classes, et Mlle Malhiac avait eu droit à un enterrement de première classe.
J’ai quelques souvenirs liés à cette maison qui avait été celle d’un notaire. L’un c’est, un jeudi après-midi, le déballage par mon cousin, devant un public de jeunes émerveillés, de tous les trésors que pouvait contenir le débarras. Je revois plus précisément un chapeau haut de forme !
Un autre se passe dans ce qui était le salon où se trouvait un piano. J’étais enfant, je ne sais trop ce que je faisais là. Mon oncle me proposa que je lui demande de jouer un air. Je ne connaissais absolument rien à la musique. Mais j’avais choisi, pour avoir entendu ce titre, sans rien savoir de ce à quoi cela pouvait ressembler, « Le beau Danube bleu ». Mon oncle ne dut avoir aucune difficulté à exécuter le morceau demandé mais comme je n’y connaissais rien...
En même temps que cette grande maison mon oncle et ma tante avaient eu un tombeau où sont mon arrière-grand-père Louis Cros et mes grands-parents paternels. Pendant longtemps le seul mort de la famille à qui nous rendions hommage était cet arrière-grand-père.
Mon oncle Jules avait débuté un commerce de journaux devenu par la suite une Maison de la Presse dont s’occupe à présent un de ses petits-fils. J’ai le souvenir, c’était aux vacances de Noël de 1954 d’avoir été embauché pour faire la tournée, mon oncle et ma tante étant partis pour quelques jours à Ouveilhan d’où celle-ci était originaire.
Mon père et moi allions nous faire couper les cheveux chez l’oncle. Mon père le soir après la journée, moi le jeudi matin. Traditionnellement mon père apportait à son frère du jardinage quand il allait comme il disait « se faire copar los pelses ». Moi j’avais systématiquement droit à l’information selon laquelle un accident s’était produit devant le salon. D’après mon oncle une charrette avait écrasé un poulet ! Il y avait une pendule murale qui se manifestait avec un bruit de coucou chaque quart d’heure me semble-t-il. J’ai abandonné les coupes de cheveux, pourtant gratuites, de mon oncle la fois où je me suis retrouvé avec la boule à zéro !
Ah, mon père allait aussi en hiver dans le salon de son frère pour jouer aux dames avec des voisins qui venaient là comme ils seraient allés au café. Mais les deux frères n’étaient pas très liés et quand Jules et Aimé, le mari de leur s½ur Rose, sont morts, à quelques mois d’intervalle, mon père m’avait confié avoir eu plus de peine pour le second que pour le premier.
L’oncle Jules se faisait avec des gens aisés de Cessenon qui lui jouaient les pires tours. Une fois par exemple, voulant aller à une fête dans un village voisin en cachette de ma tante, ils lui avaient fourni tous les habits nécessaires, sauf qu’il avait une chaussure noire à un pied et une rouge à l’autre, ce dont il ne s’était rendu compte qu’en dansant ! Une autre fois, je crois qu’ils étaient à Lamalou les Bains (dont on dit « Lamalo, s'as d'argent porta lo, s'as de mal garda lo ») on l’avait présenté comme étant docteur. Docteur Cros par-ci, Docteur Cros par-là. Une dame un peu huppée lui avait demandé où il avait fait ses études. Il s’en était tiré d’un « Je ne suis que guérisseur ! » Il me semble que c’est à Saint Nazaire de Ladarez où il avait été décidé de coucher après le bal. Tout le monde avait été casé dans une chambre et dans le lit qui avait été attribué à mon oncle se trouvait déjà une vieille femme de plus de quatre-vingts ans que l’arrivée d’un intrus avait réveillée et effrayée !
Ces relations avec des gens aisés ne se traduisaient pas forcément par des avantages. Ainsi mon cousin Jeannot, qui avait été embauché par Riche, lequel portait bien son nom, le patron de la tuilerie, s’était plaint de ce qu’il avait chaud au poste sur lequel il avait été affecté. La doléance, transmise par le père à l’ami, avait eu pour réponse : « il n’a qu’à mettre un chapeau ».
Il avait une passion, le jeu ! Le dimanche matin il partait à Berlou à moto couper les cheveux car il n’y avait pas de coiffeur là bas. Il opérait dans le café qui était tenu par Mme et M. Affre. Un café où on jouait de l’argent aux cartes. Mon oncle ne manquait pas de jouer puisque l’occasion lui en était fournie. Hélas il lui est arrivé de perdre au jeu la recette gagnée le matin. N’osant avouer la chose à sa femme il lui avait raconté qu’il avait perdu son porte-monnaie. Et ils étaient repartis tous les deux à moto pour le chercher sur le trajet !
Une année, le jour de Noël, nous mangions chez mes grands-parents. Je me rappelle qu’il y avait au menu une oie de Guinée. Après le repas il fut proposé de jouer à un jeu de cartes qui s’appelle « Les petits paquets » en occitan « Los paquetons ». Mon grand-père fournit la monnaie pour jouer. Quelle ne fut pas sa surprise à la fin de la partie d’entendre Jules lui dire qu’il n’avait pas à la rendre puisqu’il avait gagné au jeu ! A quoi mon grand-père rétorqua en menaçant de lui faire payer le repas !
Peut-être est-ce ce jour-là que mon père et mon oncle décidèrent d’aller tuer une pie dans le bois de pins qui jouxte la Grange de Mourgues. Une expédition à laquelle j’ai participé fut donc organisée. Il y avait bien des pies qui venaient se coucher dans les pins à la tombée du jour mais elles n’étaient pas visibles dans le feuillage. Nous allâmes donc sous les platanes de Mourgues, des arbres vénérables qui sont aujourd’hui classés. Je ne sais pas qui a tiré mais une pie est tombée des hauteurs. Elle ne portait pas de blessures apparentes et mon grand-père avait eu ce commentaire : « elle a reçu un plomb meurtrier ».
Ah, encore un mot sur la passion du jeu de mon oncle. C’est son épouse, ma tante Lucienne, qui m’a raconté l’histoire. Cela se passait en 1968. Ma grand-mère était à l’article de la mort et sa fille et ses deux belles-filles, qui habitaient toutes trois au village, se relayaient pour la veiller. Ma tante descendait du quartier du château où elle avait été remplacée à 3 h du matin. En passant devant le café du Helder elle a vu un groupe de joueurs de cartes. Elle a trouvé cela tout à fait incongru et avait ajouté : « mais tu ne vois pas qu’il y avait ton oncle parmi eux ! »
Dernier point pour compléter le portrait. Mon oncle était joueur de pétanque. Un bon joueur je crois. A Cessenon pour honorer sa mémoire on a créé le trophée Jules Cros qui se dispute chaque été.
Publié le 14/06/2006 à 12:00 par cessenon

Le personnage principal de l'histoire
Jusqu’à l’âge d’une quinzaine d’années nous n’avions pas de réchaud à gaz. Ma mère disposait d’un simple feu de bois pour préparer les repas. En hiver elle pouvait avoir le soutien logistique d’un poêle mais c’est en fait avec la cheminée que se réalisait l’essentiel de sa cuisine. Par ailleurs elle confectionnait des plats qui dans l’ensemble ne demandaient pas de gros investissements financiers.
Pas commode de faire bouillir le lait dans une casserole posée sur un trépied placé sur un feu de sarments. Il aurait fallu le surveiller… précisément comme le lait sur le feu et à intervalles réguliers il versait !
Pour ce qui est du café ce n’était pas non plus très moderne. Il fallait d’abord réduire les grains en poudre avec un moulin à manivelle qui faisait un bruit infernal ce qui amusait fort une cousine millavoise lors de ses séjours chez nous.
Il fallait ensuite verser de l’eau sur le filtre au fur et à mesure qu’elle s’écoulait et, pour accélérer les choses, ma mère tapait avec un tisonnier sur la partie supérieure du dispositif qui en était un peu déformé.
Pour autant, si j’excepte la période des restrictions, j’ai toujours mangé à ma faim et ce qui nous était servi était tout à fait correct. Question viande, les grillades tenaient une bonne place. Je me rappelle en particulier ce que le boucher nous vendait sous le nom de « côtelettes parisiennes ». C’était le haut des côtes de mouton ou d’agneau. Beaucoup d’os et pas mal de gras autour. Nous avions droit à deux par personne !
Ah, à propos de côtelette j’ai une anecdote. Ma mère avait été sollicitée par aller faire une demi-journée de vendanges chez Jean Cahuzac le boucher, lequel avait par ailleurs des vignes comme tous les Cessenonais. Je l’avais accompagnée et je m’étais rendu utile. Le boucher m’avait récompensé en me disant qu’il me donnerait une côtelette, une vraie celle-là. Il tint parole et j’eus droit à quelque chose de vraiment énorme !
Il arrivait aussi que ce soit du beefsteak qu’elle prépare sur le gril. Là aussi j’ai une petite histoire. Je préférais le gras au maigre et une fois je fus victime d’incompréhension. On me faisait me servir en premier. Ce soir là mon frère était malade et je lui avais laissé le morceau le plus gras, prenant, dans un souci de son état, le plus saignant. Je fus sermonné pour ne pas avoir laissé le meilleur au malade !
Il y avait quelquefois de la daube que mon père appelait estofat. Très souvent le dimanche ma mère achetait un lapin « de garenne ». Elle n’avait aucun complexe pour le tuer, arrachant un oeil pour faire couler le sang qu’elle récupérait dans un bol et dont elle se servait pour confectionner le civet auquel elle consacrait l’avant, l’arrière étant rôti et mangé le soir. J’aimais beaucoup le lapin rôti !
En rentrant de l’école il m’arrivait de trouver un grand chantier. Ma mère avait préparé des « farinettes ». C’était de la farine de maïs qu’elle avait mis à cuire dans une grande casserole provoquant des bulles qui venaient crever en surface. Les « farinettes » étaient servies dans des assiettes creuses, assez tôt pour que la pâte soit prise. On versait du sucre dessus, ma mère évoquant la confiture qui aurait été un plus mais nous n’en avions pas.
Non de la confiture elle n’en faisait pas, n’ayant sans doute pas le temps de cela. Si, nous avons eu parfois de la confiture de tomates vertes.
Et question sucre il n’y avait pas dans la maison de sucre en poudre. Celui-ci était obtenu avec du sucre en morceau que l’on broyait avec un verre en le faisant rouler dessus.
De même quand elle avait besoin de caramel pour un flan ou une crème elle utilisait un tisonnier porté au rouge qu’elle passait sur un grain de sucre.
Variante des « farinettes » c’était le riz au lait sucré. Je n’en ai jamais remangé ailleurs que chez moi. Une autre variante, c’était los castanhos (les châtaignons). Cela servait à la fois d’entrée et de plat principal.
Les oiseaux que mon père attrapait aux pièges, les poissons que nous péchions, tout cela faisait naturellement partie de l’ordinaire. En automne on améliorait l’ordinaire avec des champignons.
On mangeait aussi de la morue préalablement dessalée. Je détestais la morue ! Ma mère achetait des crabes, du thon (souvent des ouïes) et, n’ayant pas les moyens de nous offrir de la langouste, dont mon père disait raffoler, elle se rabattait sur les langoustines. Ah il y avait peu à manger là dedans, guère plus que dans les artichauts que mon père affectionnait aussi.
Un de ses plats préférés était « de vedèl amb de taperas » du veau aux câpres. Tout simplement du veau conditionné avec de la sauce tomate et des câpres.
J’ai le souvenir de la purée servie systématiquement avec de la saucisse. La saucisse oui, c’était bon, la purée beaucoup moins à mon goût ! De même les tomates farcies, je n’appréciais vraiment que l’intérieur !
Ah, c’était assez rare mais nous avions droit parfois à « une lampe ». Il me semble que c’était une panse de mouton farcie avec je ne sais trop quoi. Cela se consommait froid, même qu’une fois, l’ayant mise sur le rebord de la fenêtre pour précisément la refroidir ma mère ne l’avait pas retrouvée. Oh, elle n’était pas loin, c’étaient nos voisins qui nous avaient fait une… farce, l’ayant subtilisée en s’aidant d’une échelle !
La saison de l’été voyait venir l’apprêtage. Des haricots ou des fèves étaient mélangés avec des pommes de terre et cuits en soupe. D’un plat nous en faisions deux : le bouillon d’abord puis les légumes, égouttés, qu’on arrosait d’huile et de vinaigre.
Ah, les tranches d’aubergine enfarinées et passées à la poêle ! Une longue préparation je crois… Il y avait aussi los mongetats, les plats de haricots secs auxquels je préférais los césers, les pois chiches qu’il fallait mettre à tremper toute une nuit avec du bicarbonate. J’ai le souvenir également de purée de pois cassés (de peses de la saca) accommodée avec des couennes et des mendilhs (des lentilles) qu’accompagnaient invariablement des fricandeaux. C’était encore le temps où il fallait trier les lentilles dans une assiette plate pour en éliminer les petits cailloux qui pouvaient s’y trouver mélangés. Rappelons-nous la chanson de Brassens considérant une de ses compagnes qui « bien sûr laissait trop de pierres dans [ses] lentilles mais se pendait à [son] cou quand [il] perdait ses billes ». On disait d’une personne qui avait un appendice nasal assez développé qu’elle avait un nez pour trier les lentilles.
De temps en temps nous avions du pot au feu et la seule préparation culinaire que j’ai vu faire à mon père, en dehors de la mayonnaise qu’il savait monter, était d’utiliser les restes, légumes et viande pour les rôtir à la poêle.
Sans doute aussi, mais je n’en situe pas la fréquence, avons-nous vu sur la table des naps als costilhons (des navets avec des hauts de côtes de porc).
Mon père avait en horreur les escargots mais il arrivait quand même que ma mère en prépare avec de la sauce tomate et du petit salé. Il considérait qu’il avait fait un effort quand il en avait mangé quatre.
Oui, comme toutes les femmes au village ma mère faisait l’été des réserves de « tomatat » un concentré de tomate que l’on conservait dans des bouteilles.
Je pense qu’elle en mettait dans lo tripat (un plat de tripes). Un plat qui n’était pas sa spécialité mais qui était par contre celle de ma grand-mère paternelle. Ah ce qui était délicieux dans lo tripat c’étaient los patons (littéralement « les petites pattes » qu’elles soient de mouton ou de porc).
Il y a eu des périodes où le dimanche soir était au menu une omelette à l’oseille et d’autres où c’étaient des carottes béchamel, un plat que j’avais en estime même si aujourd’hui je considère que mon appréciation d’alors était sans doute excessive.
Ah quand il était constipé mon père réclamait des oignons cuits au four avec de la chapelure. Je n’aimais pas ça non plus !
Question charcuterie on avait du fricandeau, du boudin, des gratalons (des fritons), du saucisson de qualité très médiocre, du fromage de tête bas de gamme… Le jambon cru était trop cher. Oui, pour des raisons de disponibilité pour cette activité ou de moyens financiers, chez nous on ne tuait pas de cochon.
Evidemment le jardin nous fournissait en salades, radis, cébettes, concombres… et en pommes de terre aussi. Il me semble que les meilleures frites que j’ai mangées avaient été cuites avec de la graisse d’âne !
Question desserts ? Il était rare qu’il n’y ait pas du fromage, du Cantal notamment, désigné sous le vocable de « fromage de table » que l’on m’envoyait souvent quérir chez l’épicière au cours du repas ! Du camembert aussi, je revois ma mère ouvrir la boîte, en retirer le cylindre plat, le retourner, déplier le papier et le replacer dans la boîte dans l’autre sens. Il ne me semblait pas possible que ce soit quelqu’un d’autre qui opère. Le Roquefort était vraiment l’exception.
L’été nous mangions des fromageons de chèvre que j’allais chercher deux fois par semaine chez Kléber. Ils étaient livrés dans de la faisselle en terre cuite comportant des trous qui permettaient de faire écouler le petit lait. Mais j’ai aussi le souvenir du fromage que ma mère confectionnait avec de lait de vache qu’elle faisait cailler avec de la présure
Bien sûr il y avait des fruits parfois : pommes, abricots, cerises, fraises, noix et figues sèches… Des cerises j’en emportais à l’école pour mon goûter, les queues attachées par un fil. Elles n’atteignaient pas le haut de la rue des Quatre Coins qui prolongeait la nôtre. Elles étaient consommées avant ! Des fraises ? On devait en manger deux bols dans la saison avec immanquablement un peu de vin rouge dedans, mon père ne s’occupant pas de planter et renouveler des fraisiers !
A la saison des châtaignes on faisait une poêlée le soir que l’on ne manquait pas d’envelopper dans un journal puis dans un torchon que l’on plaçait sur une chaise sur laquelle on s’asseyait per las confir (littéralement pour les confire). On pouvait aussi les cuire à l’eau, avec ou sans la pelofa (la peau extérieure).
Je n’ai sans doute pas épuisé mon sujet mais le lecteur aura je crois une vision assez complète des divers aspects de notre cuisine familiale.
Publié le 09/05/2006 à 12:00 par cessenon

C’est ainsi qu’était désigné mon grand-père paternel, l’autre étant « Papé de Millau. » C’était un homme de petite taille, 1 m 57 je crois, ce qui ne l’avait pas empêché d’être « bon pour le service » militaire. Il l’avait fait à Mende et cela avait duré trois ans. Il avait ensuite été mobilisé pendant toute la guerre de 14-18.
Celle-ci avait occupé une place importante dans sa vie. Il ne manquait pas d’assister aux cérémonies du 11 novembre et plus tard du 8 mai, arborant ses diverses décorations. Ces jours-là il passait son après-midi au Café de la Source qui était un peu le café des socialistes. Oui, mon grand-père était plutôt socialiste.
Il y avait dans la mémoire familiale un incident avec un ami de mon père concernant les décorations que mon grand-père gardait sur sa poitrine toute la journée. Ne sachant pas à quoi elles correspondaient exactement il avait interrogé le récipiendaire d’un : « De qu’es aquela Josep ? » (Quelle est celle-là Joseph ?) en montrant l’une d’elles qui devait être la Croix de Guerre. Indignation de mon grand-père ainsi interpellé qui avait répondu : « Te vòli pas dire que siàs un esplech, mè… » (Je ne veux pas te dire que tu es un « outil », mais…) Puis se tournant vers Bézat, le patron du Café de la Source, « Diga li de qu’es aquela » (Dis-lui ce qu’est celle-là.) Et le nommé Bézat avait récité : « C’est la plus haute récompense qu’on puisse accorder à un soldat français. »
Sur la fin de sa vie mon grand-père avait eu un poste de radio que lui avait procuré mon frère. Eh bien quand on y entendait La Marseillaise il se mettait au garde-à-vous ! Lors des repas de famille il chantait volontiers « Fleurs des tranchées. » Le 19 mars, pour la Saint Joseph, quand des amis venaient lui souhaiter sa fête, il ne manquait pas, après avoir bu un peu, de déclamer : « soi encara aqui per còp de ponhal » (Je suis encore là pour le coup de poignard.)
Tout cela l’avait naturellement conduit à adhérer à la Légion de Pétain et j’ai dans ma tête une image de mon grand-père faisant avec d’autres anciens combattants, de manière recueillie, le tour du Monument aux Morts. Il avait eu à ce sujet une forte altercation avec mon père qui lui avait reproché de s’être ainsi engagé dans une organisation fascisante. A quoi mon grand-père avait rétorqué « Ai totjorn estat de gaucha, demoraria de gaucha » (J’ai toujours été de gauche, je resterai de gauche.)
J’ai le souvenir du repas du 9 mai 1954 que traditionnellement mon cousin et moi prenions chez nos grands-parents chaque dimanche. Diên Biên Phu était tombé deux jours avant. Mon grand-père était indigné parce que disait-il : « La guerre de 14-18 devait être la dernière ! » Je l’ai depuis fortement soupçonné de râler surtout parce que l’armée française avait été battue !
Mon grand-père avait été cantonnier de son état. A l’époque chaque agent des Ponts et Chaussées avait à entretenir seul une portion de route. La sienne allait du pont de Ronnel à celui de Réals. Il avait planté quelques amandiers en bordure de son chantier. Certains, au niveau de la « campagne » de Saint Blaise, sont encore là. En représailles à son soutien affirmé à un candidat aux élections législatives il avait été muté à Cazedarnes lors de la défaite de celui-ci. Mais ceci est déjà une autre histoire.
Pour l’heure je continue encore sur mon sujet. Donc chaque dimanche mon frère, mon cousin Jeannot Cros et moi allions manger chez nos grands-parents. Il y avait bien une autre cousine mais, plus âgée que nous et déjà mariée, elle ne faisait pas partie de l’équipée. D’ailleurs, après que mon frère ait quitté la maison, je me retrouvais seul avec mon cousin. Celui-ci arrivait systématiquement en retard pour le déjeuner ! Après celui-ci nous avions droit à « la solde », c’est ainsi que mon grand-père qualifiait l’argent de poche qu’il nous distribuait pour notre dimanche. Celui-ci était différencié en fonction de notre âge. Comme j’étais le plus jeune j’avais la plus petite part, mon frère qui était l’aîné la plus grosse. En partant mon grand-père nous faisait ses recommandations en utilisant la même phrase rituelle : « Et fuyez les mauvaises compagnies ! »
Mon grand-père était chasseur et j’ai connu la dernière chienne qu’il avait eue, Mirza, que j’appelais « La Mirze » Il faisait lui-même ses cartouches et se plaignait de ce que ses jambes ne le portaient plus quand il allait en campagne.
Il était propriétaire de deux petites vignes, l’une au tènement du Linquier, l’autre à Gournier. Cette dernière n’avait pas de chemin carrossable pour y accéder et elle avait été abandonnée. La première année où elle n’avait pas été taillée elle avait malgré tout produit des raisins. Le fait avait été signalé à mon grand-père par un chasseur. Mon grand-père s’était fait prêter un gros âne par son ami Le Malgache afin de récupérer la vendange. J’ai quelques souvenirs liés à cette dernière récolte. J’avais notamment mangé du muscat romain. Il y avait eu à l’occasion de ces dernières vendanges à Gournier un psychodrame auquel je n’avais pas compris grand chose. Les larmes étaient venues aux yeux de mon grand-père en considérant l’état de sa vigne !
Je ne sais pas à combien d’hectolitres se montait sa récolte. Mais il avait droit à une dizaine de litres d’alcool. En fait à partir d’une certaine quantité de vin produit cette quantité était plafonnée à 1000 ° d’alcool. Comme, pour des raisons de fabrication, l’alcool délivré par la distillerie titrait 96° (on appelle cela un mélange azéotropique), chaque récoltant avait droit à environ onze litres de Trois-Six ou à plus si c’était de la fine, de degré inférieur, qui était prise.
Mon grand-père était amateur de fine. Il en buvait après le repas et chaque année c’était un drame au moment de la soudure : il avait épuisé ses réserves. Il accusait je ne sais qui d’un : « L’an que ven o amagarai ! » (l’année prochaine je la cacherai !)
Publié le 07/05/2006 à 12:00 par cessenon
Comme ils habitaient Millau je les voyais assez peu, en gros une fois l’an, en général après les vendanges. C’était d’ailleurs toute une expédition.
Au début nous prenions en gare de Cessenon, le train d’intérêt local qui arrivait de Saint-Chinian. Les banquettes étaient certes en bois mais le plafond du compartiment, ripoliné en blanc, avait quelque chose de merveilleux qui évoquait pour moi l’idée de la perfection. Le trajet pour rejoindre à Béziers la gare du Nord, devait durer trois quarts d’heure. Au niveau de Réals nous avions droit à un petit tunnel qui existe encore. Il a un moment servi d’entrepôt pour la base de canoës kayaks.
A Béziers il nous fallait descendre à la gare du Midi, fort éloignée de la gare du Nord. Plus tard nous prenions le car qui nous déposait sur la place de la Citadelle, baptisée place Jean Jaurès. Là il suffisait de traverser le jardin public du plateau des Poètes pour aller prendre le train en direction de Millau.
Je sais qu’il y avait une longue attente et très souvent à la saison de notre voyage annuel il pleuvait. La verrière de la gare n’a pas changé mais elle n’a plus toutefois dans ma tête le même aspect que celui qu’elle avait quand j’étais enfant.
Entre Béziers et Millau nous avions droit à un grand nombre de tunnels. Dans certains d’entre eux des wagons, que la Résistance avait fait dérailler, étaient encore couchés contre la paroi. On les avait simplement dégagés de la voie pour que les convois puissent passer.
Je ne connaissais pas toutes les gares par c½ur mais je n’en étais pas loin ! Je savais qu’à Bédarieux nous n’étions pas encore à la moitié du parcours et qu’à Tournemire on pouvait voir les lumières de Roquefort. Entre temps on était passé au Bousquet d’Orb, aux Cabrils….
Traditionnellement l’oncle Raoul, le mari de Manou, la s½ur cadette de ma mère, venait nous attendre avec son vélo à la gare de Millau que nous atteignions vers 22 h.
Mon grand-père Victor Delpal était Millavois d’origine. Ma grand-mère, Mélanie Aldebert, était née à Rodez. J’ai appris récemment que c’est en allant écouter des concerts dans le kiosque à musique de la préfecture de l’Aveyron que ma grand-mère avait connu mon grand-père qui jouait du clairon dans la clique du régiment dans lequel il effectuait son service militaire.
Mon grand-père avait exercé divers métiers. Il avait travaillé dans une mégisserie. Pendant une période, à la saison du battage, il suivait la batteuse qui se déplaçait de ferme en ferme. Mais ce qui me reste de lui c’est qu’il avait été « pastre » (berger salarié) sur le Larzac.
Ma mère m’a eu montré, du côté de La Cavalerie, le secteur où était le bout de terrain que le propriétaire du troupeau concédait à mon grand-père pour y cultiver quelques légumes. En fait c’était tellement sec qu’il n’y poussait guère que des pois-chiches. Peut-être des pommes de terre quand même.
J’ai deux anecdotes, que je tiens de l’oncle Raoul, qui illustrent le caractère très aveyronnais de mon grand-père. Celui-ci rêvait d’avoir une chèvre à lui dans le troupeau de son patron. Ce dernier était d’accord et pourtant ce rêve de chèvre n’a jamais été réalisé. Comme je demandais des explications à l’oncle, je les ai eues. Mon grand-père allait chaque année au foirail de la place du Mandarou où se tenait le 6 mai un marché aux bestiaux mais voilà m’a raconté mon oncle : « Ton grand-père voulait revenir du foirail avec sa chèvre et ses sous ! » Une variante de l’histoire du beurre et de l’argent du beurre !
La seconde concerne une s½ur de mon grand-père, une personne peu banale pour son époque. C’était Tata Maria et elle était partie au Brésil où elle avait vécu maritalement avec un homme qui avait dû avoir un peu d’argent. Il était question d’un terrain constructible à Rio de Janeiro dont elle aurait pu hériter à la mort de son compagnon et qui faisait fantasmer toute la famille ! En fait d’héritage, les petits-neveux ont eu un couvert en argent, une fourchette et une cuillère donc, le mien et celui de mon frère doivent être quelque part dans la maison de mes parents devenue celle de mon neveu.
Mais je reviens à la deuxième anecdote. Cette Tante Maria fumait, mon grand-père aussi. Seulement voilà, pendant la guerre le tabac était rationné et les femmes n’avaient pas droit à la carte de rationnement. Aussi quand elle rendait visite à son frère et que celui-ci roulait une cigarette, ma grand-mère disait à son mari : « Tu vois bien que ta s½ur a envie de fumer, roule-lui une cigarette. » Mon grand-père s’exécutait mais il mettait si peu de tabac dans le papier qu’à peine l’allumette l’avait enflammé que la cigarette se consumait jusqu’aux lèvres en un instant !
Mon grand-père était très catholique et ne manquait pas la messe le dimanche matin. Enfin… comme il avait à faire, il allait à la première messe. Oui, s’il avait à faire, c’est qu’il avait un bout de terrain, à la périphérie de Millau, aujourd’hui c’est pratiquement dans la ville, tout autour tout est construit. Ce terrain s’appelait Le Vignou et, comme son nom l’indique, il y avait une vigne faite de plusieurs terrasses. Pas vraiment productive ! Il y avait aussi des amandiers et mon grand-père travaillait à bâtir une toute petite maisonnette qui n’a jamais abrité que des lapins et une poule aussi, Zoé, dont j’ai entendu parler sans l’avoir jamais vue. La bâtisse a été démolie au moment de la construction de maisons qui appartiennent à un cousin et une cousine.
En partant au Vignou mon grand-père donnait des consignes strictes à ma grand-mère, celle-ci devait aller à la grande-messe. Comme ma grand-mère était débordée (c'est qu'elle avait trois filles), peut-être aussi parce que le sujet ne la passionnait pas, elle n’y allait pas systématiquement. Peut-être même qu’elle n’y allait pas du tout ! Toutefois elle donnait le change et sortait son chapeau qu’elle mettait bien en évidence sur le lit pour que mon grand-père le voie en rentrant du Vignou. Celui-ci effectuait des contrôles et demandait ce qu’avait dit le curé. Assez coquine, ma grand-mère répondait qu’un peu dure d’oreille elle n’avait pas tout entendu, qu’une partie était en latin… bref l’éternel féminin ne date pas d’aujourd’hui !
Mon grand-père est décédé en 1949. Je ne l’ai donc guère connu. Toutefois un ou deux ans avant sa mort il était resté en pension chez mes parents pendant environ trois mois. Ce qui m’avait surpris c’était de le voir chaque soir réciter sa prière au pied de son lit avant de se coucher. Cela ne faisait pas partie des habitudes de mes ascendants cessenonais. Naturellement pendant son séjour à Cessenon le dimanche il allait à la grand-messe.
Je me rappelle aussi l’odeur d’arnica qu’il y avait dans la chambre que mon frère et moi avions abandonnée à notre grand-père. Je revois aussi sa musette dans lequel il prenait son repas de midi quand, se rendant utile, il partait effectuer des travaux à l’une des vignes de mon père. Il y avait des tas de trésors dans cette musette : du sel dans un récipient ad hoc, des pierres à briquet, de l’amadou, des bouts de ficelle…
Contrairement à ce que j’avais cru comprendre, mon grand-père écrivait correctement. Une cousine m’a remis, il y a peu, une photocopie d’une lettre écrite en 1915 qu’il avait envoyée à sa femme et à ses enfants depuis Toulon où il était mobilisé (comme sergent m’a-t-il semblé lire) au 129ème Régiment Territorial.
Ma grand-mère est morte en 1951, je ne l’ai guère plus connue que son mari, sauf l’été 1950, chez une s½ur de ma mère, mais elle était déjà sur le déclin. Cet été là en effet j’avais passé quelques jours de vacances chez la tante Yvonne et l’oncle Alfred qui l’hébergeaient. J’ai appris beaucoup plus tard que la mère de ma grand-mère étant veuve s’était remariée avec un Cathala et qu’il y avait des enfants d’un second lit. Mais là je n’ai guère plus de précision.
Je revois vaguement le logement de mes grands-parents maternels au bout de la rue Louis Blanc, du côté du pont Lerouge. Un petit logement dans un grand bâtiment. Il y avait une petite cuisine et… deux chambres ? Je ne sais plus. Par contre je me souviens du gros coquillage marin dans lequel on me faisait écouter la mer en le collant contre mon oreille et j’ai aussi la vision d’un réchaud à gaz particulièrement crasseux !
Publié le 04/05/2006 à 12:00 par cessenon
Mes grands-parents habitaient « Au château » Il faut entendre par là, le quartier du château dont il ne reste que le donjon que l’on désigne plus communément sous le nom de lo cloquièr (le clocher.) En 1622 une délégation des consuls de Cessenon s’était en effet rendue à Montpellier lors du passage de Louis XIII pour obtenir que la forteresse soit rasée. Celle-ci était source d’ennuis, particulièrement au moment des guerres de religion qui avaient vu la place être l’enjeu des différentes parties. Satisfaction leur fut donnée car la limitation du pouvoir des seigneurs locaux entrait dans la politique de Richelieu. La démolition ne commença toutefois qu’en 1633.
Mes grands-parents s’appelaient Joseph et Marie. Ils s’étaient mariés jeunes et s’étaient « enlevés » ! Cela consistait, quand les futurs époux rencontraient dans leurs familles une opposition à leur mariage, à aller passer trois jours (trois nuits plutôt !) à l’hôtel. Le garçon ramenait sa future femme à son futur beau-père en lui laissant entendre dans quel état il la lui rendait. A cette époque on était exigeant sur le sujet, on mariait donc les jeunes. L’avantage de la méthode c’est qu’on réduisait ainsi les frais de noces puisque le mariage était déjà… consommé !
J’ai entendu raconter cent fois par mon père l’enlèvement de ses parents. Ma grand-mère, qui n’avait pas seize ans, avait mis un tablier blanc et avait rejoint mon grand-père à la gare par une rue pas trop fréquentée. Elle y avait rencontré une amie qui l’avait interrogée sur sa tenue. Voilà ce qu’avait été le dialogue : « On va la Marie ? – M’enlevi ! »
Je ne sais pas si mes grands-parents sont allés jusqu’à Béziers, à l’hôtel des Poètes peut-être où était descendue en août 2002 une amie allemande ? Peut-être même dans la chambre qu’elle occupait ? Je sais que cet hôtel avait servi d’hébergement à un autre couple qui avait renoué dans les années 50 / 60 avec cette tradition d’enlèvement. Mais mon frère prétendait que nos grands-parents s’étaient arrêtés à Réals.
A la même époque un autre Cessenonais, Pòlet de Marti (Petit Paul, fils de Martin), s’était lui aussi enlevé avec sa future femme. Toutefois il avait estimé que c’était du tintouin et de la dépense que d’aller à l’hôtel. Aussi, comme il était pêcheur il avait pris un filet, une poêle, un peu de matière grasse, un gros pain et s’était installé, pour la durée requise, avec sa fiancée dans la grotte du Foulon, en surplomb de l’Orb. Naturellement il n’y avait là aucune commodité ! Mais enfin… Comme ces enlèvements avaient eu lieu en même temps, mes grands-parents, qui avaient opéré de manière plus traditionnelle, ont gardé leur vie durant de bons contacts avec Pòlet de Marti et son épouse.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser les conditions de ces unions n’altéraient pas celles-ci et tout se passait dans le calme par la suite.
La maison de mes grands-parents avait été je crois celle des parents de ma grand-mère. On entrait de plain-pied dans la cuisine par la Rue des Remparts. Face à la porte, une fenêtre, pas trop éclairante, donnait sur la Rue des Terrasses. On pouvait accéder à la cave qui ouvrait sur cette rue, par une trappe et une échelle. Mon grand-père laissait souvent son vélo sur cette trappe. Un escalier mal commode permettait d’atteindre l’étage supérieur où il y avait deux chambres dont l’une n’était munie que d’un fenestron.
Le père de ma grand-mère, Passebosc, était descendu du Tarn, de Saint-Amant Soult plus précisément, avec ses frères. La mère de ma grand-mère s’appelait Hortense Sigé et sa famille était de Cessenon depuis plus longtemps. Ce doit être le père de cette Hortense qui avait été tué par un coup de pied de mule à La Grange-Neuve, une « campagne » située sur la rive gauche de l’Orb, où il était « domestique. » C’est ainsi qu’on appelait les ouvriers agricoles qui étaient logés par leurs patrons.
Cette mort avait naturellement été un drame pour la veuve qui avait deux enfants. Il n’y avait pas alors de sécurité sociale et aucun dédommagement n’était prévu en cas d’accident de travail. Par ailleurs il avait fallu quitter le logement, de fonction dirait-on aujourd’hui, qui était occupé à La Grange-Neuve. Les gens avaient plaint cette pauvre femme qui avait traversé le pont pour rejoindre le village, où elle allait vivre à présent, un enfant dans chaque main. Elle avait gagné sa vie comme alisaira (littéralement repasseuse mais peut-être faut-il comprendre blanchisseuse) au service de gens aisés.
Elle avait été invitée à venir à La Grange-Neuve le dimanche avec ses enfants manger la soupe à la table des maîtres. J’ignore si elle a jamais répondu à cette invitation. Un cousin à qui je racontais l’histoire s’est interrogé : « Peut-être que nous y avons encore droit ? »
Publié le 03/05/2006 à 12:00 par cessenon

Il s’agit de Paul Louis Cros, qu’on appelait Louis Cros1, et c’est l’arrière-grand-père de l’auteur. Il est né en 1850 à Saint-Pons de Thomières et est mort en 1932 à Cessenon où il a passé l’essentiel de sa vie.
Son père, Jean Louis, était né également à Saint-Pons de Thomières, en 1823. Il était fileur mais il avait changé de vie et était descendu dans le pays bas, à Cessenon précisément, où il avait trouvé des terres à louer pour exercer le métier de jardinier. Les terres en question sont sur l’emplacement de l’actuel camping de la commune.
Cet arrière-arrière-grand-père était surnommé Lo Barba Blanc, sans doute à cause d’une barbe qu’il devait avoir fleurie. J’ai entendu parler de lui par un voisin qui l’avait connu. Je sais qu’il logeait de l’autre côté du pont dans une maison qu’on a longtemps appelé La Villa et qui est devenue par la suite propriété de la famille Enjalbert.
J’ai peu de détails sur ce Barba Blanc. Je sais cependant qu’en 1875, lors de la terrible crue du Vernazobre qui avait endeuillé Saint-Chinian (il y avait eu environ 90 morts), cet affluent de l’Orb avait traversé le lit de celui-ci et avait provisoirement trouvé un autre chemin, inondant au passage La Villa avant de rejoindre son récepteur. Dans l’affaire le cochon avait été noyé dans la porcherie.
Il est écrit dans l’extrait de naissance que quand Lo Barba Blanc est né, son père, Michel, avait 61 ans. Ce Michel Cros, le plus ancien des Cros dont nous avons trouvé trace en remontant la généalogie serait donc né en 1762. Il était brassier, c’est à dire ouvrier agricole. Il avait déjà un fils, Pierre, né en 1814 (mais là l’extrait de naissance indique que le père avait alors 56 ans, ce qui donnerait comme date de naissance 1758). L’épouse de ce Michel Cros, mort en 1848 (il avait 86 ou 90 ans), Marie-Anne Rouanet, était née au Soulié-Bas. Elle est décédée en 1854 à l’hospice de Saint-Pons de Thomières à l’âge de 71 ans. Elle aurait eu donc 21 ou 24 ans de moins que son mari !
J’ai un détail amusant sur le mariage de ce Jean Louis Cros. Celui-ci a lieu en 1849, l’épouse étant Marie Calmel de Riols. Comme témoin figure un certain Pierre Aussaresses ! Le même patronyme que le général qui s’est illustré récemment de manière si peu flatteuse. D’ici que nous traînions une tare ancestrale ! Le témoin, âgé de 34 ans, était foulon à Labastide Rouairoux indique l’acte de mariage.
Lo Barba Blanc a eu deux enfants, Paul Louis donc, dont je vais parler longuement et une fille, Rose, qui a été tuée par le train, au passage à niveau situé près de l’actuelle école maternelle du village. Cette Rose avait épousé un Albo, dont elle a eu trois enfants, deux garçons et une fille. L’aîné des garçons, Fernand, invalide de la guerre 14-18, avait eu un emploi de garde-champêtre, le second, Joseph, était facteur. La fille s’appelait Rose également. Rose Cros, épouse Albo, était devenue sourde avec l’âge, ce qui explique l’accident.
Quand Lo Barba Blanc décide de venir s’installer à Cessenon, son fils est employé comme secrétaire au Tribunal de Saint-Pons, ce qui, pour l’époque, est signe d’un certain degré d’instruction. Mais il doit quitter son emploi pour suivre son père et participer à l’exploitation des terres qui viennent d’être louées. Il sera, m’a-t-il semblé, aigri de l’obligation qui lui a été faite d’abandonner un statut social plus élevé que celui qu’on lui impose.
Le voisin qui m’avait parlé du Barba Blanc m’a raconté un épisode qui éclaire les relations entre le fils et le père. Celui-ci avait recommandé à celui-là de ne pas toucher aux pêches d’un jeune pêcher chargé de fruits, il les réservait pour le propriétaire du terrain. La recommandation fut suivie à la lettre mais non dans l’esprit. Alors qu’il faisait un repas avec ses amis, le fils avait en effet présenté l’arbre, scié à sa base, à la table où étaient les convives. Formellement il n’avait pas touché aux pêches !
Nous sommes vers les années 70. En ce temps là on tire au sort pour savoir si on doit effectuer son service militaire ou si on en est dispensé. J’ai cru comprendre que mon arrière-grand-père avait tiré un bon numéro. Je pense qu’il s’est vendu auprès de quelqu’un de plus fortuné qui, ayant tiré un mauvais numéro, avait les moyens d’acheter un homme pour le remplacer. Quoi qu’il en soit, il se retrouve soldat.
Comme il est instruit, il devient sergent et est même sergent fourrier, c’est à dire qu’il tient la caisse de la compagnie. Je crois savoir qu’il avait quelque peu participé à la Guerre de 70 mais je n’ai guère de précision à ce sujet. J’ai aussi entendu dire qu’il avait eu l’occasion d’attacher son cheval à l’auberge de Peyrebelle en Ardèche, célèbre pour les crimes qui s’y étaient déroulés (cf. le film « L’auberge rouge »).
C’est pendant son service militaire que, pour mon arrière-grand-père, les choses vont basculer. J’ai fini, à l’aide des informations que m’avait données mon père puis par celles, communiquées plus tard par ma grand-mère paternelle, laquelle était la belle-fille de Paul Louis Cros, par reconstituer son histoire. Du moins je crois que les choses se sont déroulées comme je vais tenter de les décrire. Sur l’essentiel elles étaient restées longtemps secrètes au sein de ma famille.
Les événements débutent au troisième étage d’une caserne de Montpellier où Paul Louis Cros est en garnison. Il se dispute et se bat avec un autre sergent. Tous les deux roulent dans l’escalier et au bas de celui-ci le sergent avec lequel mon arrière-grand-père vient de faire le coup de poing se retrouve mort.
Panique, affolement, Paul Louis Cros prend la caisse de la compagnie dont il est dépositaire et s’enfuit en Espagne. Avec lui se trouve un compagnon auquel la famille fait parvenir de l’argent. Paul Louis Cros reste en Espagne tout le temps que le contenu de la caisse lui permet de vivre. Quand celle-ci est épuisée, il rentre à Cessenon où il reprend le travail au jardin de son père.
Les gendarmes ne tardent pas à se présenter, ce qui intrigue ce dernier. Mais le fils lui, sait évidemment de quoi il retourne. Fort heureusement nous sommes en temps de paix. Paul Louis Cros ne passe pas en Conseil de Guerre mais devant un Tribunal Militaire. Il m’a été dit qu’il avait aggravé son cas en insultant le président. Quelque chose du genre : « Tu as menti par ta grande gueule ».
Paul Louis Cros se retrouve dans un bataillon d’Afrique, un bataillon disciplinaire comme il se doit. A son retour il n’est pas très jeune. Il épouse une veuve : Albine Marcouïre laquelle hérite de son premier mari de quelques biens dont un jardin qui m’appartient aujourd’hui.
Nous avions également hérité de ce premier mari d’un surnom dont l’origine, contrairement aux apparences, ne traduit pas un niveau social très bas. Le surnom ? C’était Pesol (prononcer pésoul), ce qui signifie Pou. En fait le premier mari de l’arrière-grand-mère effectuait son service militaire à Vesoul et quand on demandait au père où se trouvait le fils il répondait : « A Pésoul ». C’est qu’en Occitan le v se prononce b et le e se prononce é. Aussi, sachant que Bésoul n’irait pas, il adaptait à sa façon.
Paul Louis Cros devait verser une pension au beau-père de sa femme. Un contrat de mariage dresse la liste des biens, fonciers, mobiliers et immobiliers et précise la rente dont doit bénéficier le père du défunt, somme d’argent et avantages en nature. Le pauvre n’a pas reçu grand chose. Il paraît que quand il venait réclamer son dû au jardin il se faisait renvoyer sans ménagement par le second mari de sa belle-fille.
Paul Louis Cros et son épouse auront deux enfants, l’aîné, Louis Joseph, mon grand-père, que j’ai toujours entendu appelé Joseph et un second, Clément, qui a une quinzaine d’années de moins que son aîné. Je vais donner tout de suite un développement particulier sur ce Clément Cros.
Albine Marcouïre meurt alors que Clément est encore très jeune. Il doit avoir deux ans environ. La vie ne sera pas facile pour lui. Le père aimant aller au café, il prend le fils dans une couverture, le pose sur une banquette et le reprend pour le ramener à la maison quand la nuit est déjà assez avancée ! Aussi Clément quitte le domicile familial dès qu’il peut. Il se loue comme domestique (c’est ainsi qu’on désignait les ouvriers agricoles qui étaient logés et nourris par leur patron) à Cazelles un hameau de la commune d’Aigues-Vives. Mon père avait repéré le logement qu’il occupait et je crois l’avoir identifié d’après la description qu’il m’en avait faite.
J’ai cru comprendre que Clément Cros s’était trouvé une promise à Cazelles. J’ai déduit cela d’une correspondance qu’il avait eue avec, m’a-t-il semblé, la fille de son patron. Celle-ci expliquait dans une carte que si sa chère Marthe n’avait pas répondu à ses derniers courriers c’est qu’elle avait eu des malheurs. Son frère, qui était sur le front, avait été déchiqueté avec d’autres par des bombes (sans doute des grenades) qu’il portait dans sa musette. On avait d’ailleurs enterré ensemble les corps car il était difficile de savoir auxquels appartenaient les morceaux.
Le hasard fait que Clément et son frère Joseph, lui aussi mobilisé pendant la guerre de 14-18, se retrouvent en permission au même moment. Plutôt que d’aller chez son père qui vit seul, Clément est hébergé chez son frère qui est déjà marié et a trois enfants. Sa belle-s½ur lui lave son linge, lui enlève ses poux, le fait manger et… mon père m’a souvent raconté la scène qui suit.
Clairon au 6ème Bataillon de Chasseurs à Pied, Clément a bourlingué un peu partout depuis le début des hostilités : Haute Alsace d’abord, Bizerte et Corfou ensuite, le pire enfin. Il ne veut pas se faire tuer et affirme son intention de déserter et de partir en Espagne à la fin de sa permission. Son frère aîné lui fait alors une leçon de morale, déclare qu’il ne le recevra plus chez lui s’il met son projet à exécution. Clément repart les oreilles basses et… meurt à Cerisy, dans la Somme, le 11 septembre 1916. Sa vie durant, mon père, qui a toujours été très antimilitariste, m’a souvent dit que si on avait laissé son oncle choisir, il ne serait sans doute pas mort.
Lettre de Louis Cros à son fils Clément
Envoyée à Bizerte elle est réceptionnée à Corfou où se trouve alors le destinataire
Revenons à Paul Louis Cros que je vais à partir d’ici appeler plus simplement Louis Cros. Il exploite le jardin que sa femme a hérité de son premier mari. En fait il a un créneau particulier. A une époque où presque tout le monde au village a un jardin potager, il est surtout plançonnier. C’est à dire qu’il produit et vend du plançon de tomates, aubergines, poivrons, choux, choux-fleurs, cardons, céleris, oignons, poireaux… Il n’a pour tout dispositif d’arrosage qu’une poselanca (un chadouf) que mon père, son petit-fils, va actionner le dimanche matin, se faisant ainsi un peu d’argent de poche. Quant à la fumure, il utilise surtout l’onguent de Saint Fiacre, une mixture liquide dans laquelle entrent en bonne proportion des excréments humains !
Comme ce n’est peut-être pas suffisant pour vivre, Louis Cros prend, à forfait, des travaux réputés pénibles et même dangereux : il creuse des puits. Il aura d’ailleurs ainsi un accident de travail consécutif à l’effondrement d’une excavation. Il sera obligé de s’aliter quelques jours. Celui qui l’avait employé ayant voulu lui apporter un écu (une pièce de 5 F) pour le dédommager fut bien mal reçu. Considérant que c’était une aumône, Louis Cros eut assez de force pour envoyer violemment la pièce à la tête de celui qui la lui offrait, provoquant une entaille profonde à l’arcade sourcilière !
En fait son travail de jardinier et ses autres activités devaient être assez rémunératrices car Louis Cros a pu acheter une maison dans le vieux Cessenon, dans la rue du Barry d’Orb plus précisément. La date de 1673 figure sur la porte d’entrée, une porte cloutée qui paraît-il aurait de la valeur. Bien qu’à cause de son environnement, dans le quartier des « Rues basses » où le soleil est rare, cette maison soit aujourd’hui dévaluée, elle avait été au Moyen Age la demeure d’un riche Cessenonais. En faisant des travaux, l’oncle Aimé, qui en avait hérité, avait trouvé dans les murs de la cave des ossements de bébé. C’est que, en l’absence de contraception, on était expéditif quand le maître avait engrossé une servante !
Un détail sur l’un des précédents propriétaires de la maison en question. Il s’appelait « de Saint-Victor » et comme il était noceur, il s’était ruiné. Il avait trouvé une parade pour assurer ses vieux jours, il était rentré dans les Ordres. Ne voulant pas reconnaître la vraie raison de sa conversion il avait déclaré à une connaissance qui l’avait rencontré en habit de moine : « Je me suis mis là pour sauver mon âme ! ».
Pour compléter la question de l’aisance de Louis Cros je vais ajouter ici une anecdote. Je ne sais pas à quel moment de sa vie mais il a été très malade. Se croyant sur le point de mourir il avait confié à son fils Joseph l’endroit où il cachait son magot : au grenier, dans une bonbonne. S’y trouvait paraît-il une somme de neuf mille francs-or. Louis Cros se remit mais il semble que l’argent ne fut pas restitué, ce qui provoqua une brouille entre le père et le fils.
Louis Cros affichait volontiers des opinions anticléricales, peut-être même était-il Franc-Maçon. Ce que je sais, c’est que le Vendredi Saint, avec des amis, ils revêtaient des chemises rouges et passaient de façon délibérément provocatrice devant l’église à l’heure de la sortie de l’office, portant un pot de tripes qui allaient être mangées à l’un des repas du jour. Malgré sans doute des instructions laissées à ses amis il n’a cependant pas été enterré civilement.
Mon père a été très marqué par son grand-père si original. Il le côtoyait au café quand lui-même faisait sa jeunesse. C’est que Louis Cros y passait une bonne partie de ses soirées lesquelles se terminaient souvent par un reganhon (réveillon) avec ses copains. Il était très alerte et s’appuyant, sur une canne en bambou, il était capable, à près de 80 ans, de casser une ampoule, suspendue à son fil, d’un coup de pied. Un spectacle qui devait être apprécié, sauf sans doute du propriétaire des lieux !
Ladite canne, que j’ai pu voir chez mon oncle et ma tante, lesquels avaient hérité de la maison du Barry d’Orb, avait été percée jusqu’au fond à l’aide d’un tisonnier chauffé au rouge et Louis Cros la faisait remplir de fine par le cafetier. Elle avait la capacité d’une bouteille de limonette (ces petites bouteilles d’1/4 de litre, fermées par un bouchon de porcelaine, qui contenaient de la limonade). L’arrière-grand-père servait sa tournée lui-même à l’aide de sa canne. Quand il allait au jardin il la faisait évidemment suivre et pouvait ainsi boire sa fine à toute heure de la journée.
Afin que cette histoire, que je tiens pour l’essentiel de mon père, Clément Louis Cros, décédé en 1982, ne tombe pas dans l’oubli, j’ai choisi de rédiger ce document et de le faire connaître aux descendants de Louis Cros, cet arrière-grand-père à la si forte personnalité, que je n’ai bien sûr pas connu.
1 En fait il semble que le prénom accolé au nom, ici le deuxième, était le prénom principal.
Publié le 29/04/2006 à 12:00 par cessenon
L’appartement où vivaient mes parents quand je suis né, le 26 février 1940, était tout petit. Il ne comptait en fait que deux pièces : une cuisine, pas très spacieuse me semble-t-il, et une très grande chambre qui ne comportait je crois qu’un fenestron. Il était situé au fond d’une impasse qui doit s’appeler aujourd’hui l’impasse de Caville.
Je devais avoir environ quatre ans quand nous avons déménagé dans une maison que mes parents venaient d’acheter dans le quartier des Rues Basses. J’ai gardé quelques vagues souvenirs de la première demeure dans laquelle j’ai vécu. Je me revois en particulier, un jour où on m’avait laissé seul, descendant l’impasse qui était de terre battue avec quelques détritus, notamment des bouts de verre, en chemise de nuit et pieds nus. Je me rappelle aussi, mais je ne sais plus si c’est un rêve que j’avais fait où si c’était une réalité, d’une épave de camion qui aurait été abandonnée en haut de l’impasse, laquelle débouchait sur la campagne.
Un souvenir précis, c’est une petite voiture en celluloïd qui m’avait été offerte par ma marraine. Je jouais chez les voisins de la maison d’en dessous avec mon cadeau, sur la plaque de la cheminée dont j’appréciais la planéité pour la faire rouler. Le feu était allumé et tout d’un coup une étincelle a atteint ma petite voiture qui s’est enflammée et s’est volatilisée en quelques secondes. Il n’en restait rien et j’étais tellement surpris par le phénomène que cela a largement contribué à atténuer mon malheur. De plus j’étais déjà habitué à me confronter à lui et à accepter les vicissitudes de la vie.
Je revois, mais je l’ai raconté par ailleurs, une soirée où ma mère, malade s’était relevée pour cuire sur le gril, elle n’avait aucune matière grasse, des « sòfias » (de grosses ablettes) que mon père et mon frère, que j’avais d’ailleurs accompagnés, étaient allés pêcher en tendant un filet dans l’Orb un peu en aval de notre jardin.
Je n’étais pas « une forte bête » quand je suis né à la maternité de Béziers : 1,5 kg seulement et de plus ma mère n’avait pas de lait. On m’avait mis dans une boîte à chaussures et ma grand-mère paternelle qui était venue me voir avait lâché : « Qu’aquò es pichòtet ! » (Que cela est tout petit !) Plus tard on m’a montré le pot en terre dans lequel on préparait ma soupe en le plaçant contre les braises du feu de la cheminée. Il paraît que je surveillais cela en demandant : « Ça cuit ? »
Je me remémore une scène qui s’est passée avec mon frère le jour du déménagement. On m’avait confié à sa garde et il tenait absolument à ce que je me lave consciencieusement. Il avait d’ailleurs menacé : « Si tu ne te laves pas les oreilles il y aura de la saleté dedans et des plantes vont y pousser » A l’appui de ses dires il avait habilement « sorti » desdites oreilles une tomate mûre. Je dois l’avouer, j’avais été pleinement convaincu !
Le déménagement s’était effectué avec un chariot à bras. J’imagine qu’il n’a pas été nécessaire de faire de nombreux voyages. La maison où nous arrivions avait deux étages identiques. A chacun d’eux une cuisine, deux chambres et une autre pièce que, au premier du moins que nous occupions, nous utilisions l’été comme salle à manger. Le potager qui était dans la cuisine en service a été rapidement supprimé. Il n’y avait pas l’eau à l’évier mais elle n’a pas tardé à être mise.
Naturellement il n’y avait pas de salle d’eau et question cabinet nous utilisions une cour à ciel ouvert qui servait aussi à la réception des divers déchets. Les pissadors (les vases de nuit) étaient régulièrement vidés sur l’ensemble, depuis les fenêtres des chambres qui donnaient sur cette cour. Il y a eu des accidents à ce sujet avec la personne qui se trouvait en bas en train de faire ses besoins ! De temps en temps le contenu du tas était transporté au jardin où il servait d’engrais.
La stratégie en matière d’évacuation des matières fécales n’était guère meilleure ailleurs dans le quartier. Beaucoup de femmes en effet descendaient leurs seaux hygiéniques jusqu’à l’Orb dans lequel le contenu était vidé. Ils étaient ensuite rincés et un petit balai était passé à l’intérieur.
Cela n’empêchait pas que des pêcheurs s’installent là pour en sortir diverses espèces de poissons. Les mauvaises langues prétendaient qu’ainsi les prises n’avaient pas trop besoin de matière grasse pour être cuisinées.
Les fenêtres de ces chambres donnaient en fait sur le mur d’une maison voisine aujourd’hui démolie. C’est seulement au grenier qu’une portalièra permettait d’avoir, par-dessus le mur, une vue sur l’ouest. J’ai dans ma tête quelques images du spectacle que j’étais allé voir là-haut lors de l’incendie qui avait eu lieu la nuit au domaine de La Grange-Neuve en juillet 1944. Vers l’est la cuisine et la salle à manger donnaient sur la rue qui s’appelle aujourd’hui Rue de l’Orb. Au second étage, du même côté, les fenêtres étaient pratiquement au niveau des toits des maisons d’en face.
Une installation électrique avait été réalisée, sans doute peu avant que nous ne prenions possession des locaux, mais elle était limitée au premier étage et à la cave. De plus à cette époque le cuivre étant rare, c’est du fil d’aluminium qui avait été utilisé, placé sous une gaine de bois. La puissance autorisée était limitée et un dispositif situé sur la façade provoquait un clignotement général des lampes quand il y en avait trop en service.
Nous n’avions pas de cuisinière à gaz et ma mère cuisinait sur le feu de la cheminée en utilisant des sarments. Mais j’ai raconté cela par ailleurs. C’est aussi ainsi que nous nous chauffions. Il y avait certes un poêle mais, je ne sais pas pourquoi, il n’était pas souvent en service. Si on se plaçait devant la cheminée on se brûlait à l’avant et on se gelait à l’arrière. Mon père avait la sale manie d’abaisser la lampe et de l’accrocher au manteau de la cheminée pour y lire son journal, plongeant le reste de la cuisine dans la pénombre.
Les chambres n’étaient nullement chauffées et quand il faisait froid on mettait dans les lits des fers à repasser que l’on avait préalablement laissés quelque temps sur la plaque de la cheminée, devant le feu. Eventuellement on pouvait utiliser une brique. Il était arrivé aussi qu’on bassine le lit avec une chaufferette contenant des braises.
Pour moi, et jusqu’à un certain âge la toilette du matin, se faisait à côté du feu de la cheminée, debout les pieds sur une planche, devant une cuvette métallique, que nous appelions une conque, contenant de l’eau chaude. Quand il y avait pénurie de savon, ma mère utilisait, exceptionnellement, le savon à barbe de mon père ! J’étais récuré de fond en comble et même une fois vigoureusement au niveau de taches de rousseur sur mon abdomen que ma mère avait prises pour des chiures de mouche !
Parfois mon père profitait du feu pour griller des tranches de pain qu’il maintenait verticalement à l’aide de couteaux dans la lame desquels il les plantait.
La rue sur laquelle ouvrait notre maison était un cul-de-sac. Au début elle était de terre battue, il n’y avait pas vraiment de caniveaux, l’eau circulait dans des rigoles qu’elle formait spontanément, dans le sol. Ce n’est que quelque temps plus tard qu’elle a été cimentée.
Au fond il fallait utiliser une échelle pour accéder au rempart qui nous séparait de l’Orb. Très souvent un voisin ou un autre en laissait une dans la journée, appuyée contre le mur. Les jeunes savaient trouver des prises pour grimper sans échelle.
J’ai été témoin, depuis la fenêtre de la cuisine de ce qui aurait pu provoquer un drame. Une jument, sans doute en chaleur, s’était échappée d’un campement de gitans et, poursuivie par un étalon, a dévalé la rue, son propriétaire à ses trousses. Celui-ci a pu maîtriser ses chevaux quand ils sont arrivés au fond devant le mur. J’avais vu sur son visage qu’il avait connu une forte angoisse !
Sur la bande de terrain que limitait le rempart était la ligne de chemin de fer d’intérêt local qui reliait Béziers à Saint-Chinian. Il y avait huit passages de train par jour, quatre dans un sens et quatre dans l’autre. Le premier se faisait alors que je n’étais pas encore levé. La maison tout entière en tremblait. La ligne a été supprimée vers 1968 mais depuis quelques années déjà ne circulait plus qu’une locomotrice tractant un seul wagon !
Comme pour beaucoup d’enfants la rue était souvent le théâtre des divers jeux auxquels ils se livraient. Mais la question des jeux pourra faire l’objet d’un développement particulier.
Publié le 28/04/2006 à 12:00 par cessenon

Mes parents et ma fille aînée
Mon père a terminé sa vie professionnelle de la même façon qu’il l’avait commencée : en tant qu’ouvrier agricole.
Celle-ci avait débuté en 1916, alors qu’il avait 12 ans. Son premier emploi, sans doute rémunéré au tarif « femme », avait été chez le patron de son grand-père maternel. Mon père m’avait montré l’endroit de sa première journée de travail : une « campagne » aujourd’hui en ruines, qui s’appelait Flourens mais qu’on désignait plutôt sous le vocable de Le Tros. Sa mère lui avait certes préparé sa « saqueta » c’est à dire la musette avec le casse-croûte du midi, mais il avait eu droit à une attention de son grand-père qui avait apporté à son intention un supplément à son propre repas. Il s’agissait de saucisse qui avait été cuite dans une petite poêle, sans aucun doute sur un feu de sarments.
Avant de partir pour son service militaire il avait travaillé au domaine de Saint-Blaise, là-même ou il a fini sa carrière en 1969. La « còla » (l’équipe) était importante, car en fait elle travaillait aussi sur Sainte-Lucie qui appartenait au même propriétaire.
Parmi les ouvriers il y avait un certain Jantet qui habitait à « La Gipsiera » (La Platrière.) Ce Jantet emportait pour la journée une « tuca » (une courge) évidée dans laquelle il mettait le vin qu’il comptait boire. Il y avait des « savants » dans les rangs de la « còla ». Aussi on pouvait se cultiver et, par exemple, y apprendre que la terre tourne. L’information laissait Jantet sceptique. « La Térra vira quand ai begut la tuca » (La Terre tourne quand j’ai bu la courge) affirmait-il.
Sans doute mon père faisait-il référence à l’expérience réalisée en 1919 au moment de l’éclipse de soleil qui avait permis de valider la théorie de la relativité d’Einstein en même temps qu’elle permettait une mesure de la masse dudit soleil. Voilà ce qu’il en était rapporté par les savants de la « còla » : « Dison qu’an pesat lo solelh – Deviàn aveire una brava romana !» (Ils disent qu’ils ont pesé le soleil – il devaient avoir une grande balance !)
A cette époque mon père écrivait des textes en vers et en Occitan. En fait il en ignorait complètement la graphie et utilisait une graphie en gros phonétique, plus exactement calquée sur le Français. Il avait ainsi décrit le carnaval de Murviel de 1922 tel que le lui avait rapporté Durandeu, le père de celui qui a été maire de la ville. Mais il racontait aussi le quotidien de la « còla » notamment l’affaire des ciseaux de taille du « ramonet » Gingasso qui avaient été empruntés et rendus en mauvais état. « Lo temps era a la buta / Qual se seriá dobtat de parièra disputa / Qualqu’un s’es doncas servit de mas viélhas cisalhas / et me las a tornat pièjer que de tenalhas ! » (Le temps était à se presser / Qui se serait douté de pareille dispute / Quelqu’un s’est donc servi de mes vieilles cisailles / et me les rendues pire que des tenailles !)
Je ne sais pas à la suite de quelles circonstances il s’était retrouvé à travailler quelque temps à la carrière de marbre de Coumiac. S’étant disputé avec son père il avait même logé quelques jours dans la « baraque » de chantier qui s’y trouvait, sa cuisine se limitant à ouvrir des boîtes de conserve, de sardines en particulier !
Après son service militaire, à l’instar de nombreux Cessenonais, mon père était « monté » à Paris. Il y avait exercé divers métiers mais la place qu’il avait occupée le plus longtemps avait été chez un marchand de tissus. Son patron était juif et il en avait gardé, sa vie durant, des relents d’antisémitisme !
Il avait fait un stage de six mois à la Samaritaine chez qui son ami La Lolotte l’avait fait rentrer. Il y avait d’ailleurs entre eux une différence d’appréciation sur la pénibilité du travail dans ce grand magasin. Pour La Lolotte c’était très dur et il serait mort jeune s’il y était resté. Mon père estimait au contraire qu’il ne faisait pratiquement rien ! Allez savoir ! A Cessenon, sur les bancs près du pont, au café de « L’escopinha », les discussions sur le sujet n’ont jamais rapproché les points de vue !
Ma mère aussi, originaire de Millau, était « montée » à Paris où elle a été domestique dans, me semble-t-il, deux maisons. Elle a été chez Mme et M. Castanier je crois puis chez Mme et M. Henzer (dans aucun des deux cas je ne garantis l’orthographe !) C’est d’ailleurs, en allant en vacances chez eux, dans le train de la ligne Paris / Béziers par Neussargues que mes parents se sont connus.
Avant de partir pour Paris, vers l’âge de 17 ans, ma mère avait dû, comme toute bonne Millavoise, travailler plus ou moins dans la ganterie. Je sais qu’elle avait eu une activité originale qui consistait à passer chez les gens pour annoncer les décès. Une activité fatigante disait-elle car il fallait monter et descendre des escaliers toute la journée !
Chez les époux Henzer elle s’occupait des enfants du couple : Jacques pour l’aîné, Bernard pour le plus jeune. C’est d’ailleurs les prénoms qu’elle a donnés à ses deux fils, inversant simplement l’ordre. Je n’ai bien sûr jamais connu les originaux, sauf sur une photo, où ils entourent ma mère, prise sur la plage d’Hendaye. M. Henzer était substitut et Mme Henzer femme au foyer. Ah, j’ai cru comprendre qu’elle avait un amant !
Mes parents se sont mariés à Paris mais ils n’y sont pas restés, ils sont revenus à Cessenon au début des années 30. Ma mère qui comparait le confort qu’elle avait connu à Paris avec ce qu’étaient alors les logements dans les maisons des villages du Biterrois m’a souvent répété : « J’étais mieux chez mes patrons que chez ton père ! »
De retour au village mon père a trouvé rapidement un emploi d’ouvrier agricole à La Grange-Neuve. Quand le travail dans les vignes n’était pas urgent il était employé à l’entretien du parc ou du jardin potager. Parallèlement il a commencé à s’occuper de celui qu’avait cultivé mon arrière-grand-père, lequel arrivait à la fin de sa vie.
Pendant la guerre mon père a été requis pour s’occuper d’un jardin communal. Suivant les consignes des autorités de Vichy les communes devaient créer de tels jardins de façon à assurer une production agricole locale. Ce jardin n’a pas fonctionné très longtemps, assez cependant pour qu’au moment de sa retraite mon père ait pu bénéficier d’un versement au titre d’employé municipal. Des vignes avaient été arrachées et des cultures maraîchères entreprises, non sans résultats satisfaisants mais avec sans doute un problème au niveau de la commercialisation des produits.
Aussi ce terrain fut partagé en parcelles et les gens qui n’avaient pas de jardin ont pu en louer un. Mon père a cessé d’être rémunéré en tant que salarié de la commune mais un arrangement est intervenu. Il devait s’occuper de la distribution de l’eau pour l’irrigation des jardins individuels en échange de l’utilisation de celle-ci pour son propre jardin. Un moteur électrique pompant l’eau d’un puits avait été mis en place. Plus tard un second, moteur puisant dans la rivière, a dû être installé.
J’ai conservé une image de mon frère, chargé de la surveillance du ruisseau qui conduisait le précieux liquide jusque sur nos terres. Il avait placé une grenouille sur un petit radeau et curieusement cette grenouille ne cherchait pas à partir mais restait sur son embarcation qui descendait le courant.
Je savais appuyer sur le bouton vert qui permettait de mettre les moteurs en route et, bien que très jeune, on me confiait la tâche d’aller ouvrir la « baraque » où étaient les commandes et de mettre les moteurs en route.
La baraque existe toujours et elle a joué un rôle particulier en 1944. C’était après le débarquement du 6 juin. Les maquisards avaient fait prisonniers trois soldats allemands. J’ai le souvenir du spectacle, sur la place du village, de trois prisonniers surveillés par des hommes, notamment Lucien Prévost, qui tenaient une mitraillette à la main. Où garder les Allemands ? Eh bien la baraque du jardin communal a, pour une nuit, servi de prison !
Il y avait des problèmes de police que je n’étais pas en mesure de régler. Par exemple Manant, qui était forgeron, s’était fabriqué une clé pour ouvrir la baraque et allait mettre les moteurs en marche en dehors des heures prévues. Tel autre, il s’appelait Alonso, qui avait sa parcelle tout à côté de la baraque d’où partait l’eau, déviait celle-ci pour arroser même quand ce n’était pas son tour. Celui-là fut victime de représailles. Mon père et un de ses amis mirent les moteurs en route et les laissèrent toute la nuit déverser leur eau dans la parcelle du jardinier fraudeur.
Mon grand-père lui-même fut l’objet de mesures coercitives. Il avait en effet l’habitude de prendre de l’eau qui coulait dans « lo besal » (le canal d’irrigation) passant au ras de sa parcelle avec « una asagadoira » (une écope) et de la lancer sur ses légumes au détriment bien sûr de ceux qui arrosaient en aval. L’écope lui fut confisquée par ses voisins de terre. Mon grand-père qui n’avait pas compris qu’il était l’objet de rétorsion avait mis un mot sur le panneau d’affichage demandant qu’on veuille bien lui rendre l’outil « dit asagadoira » (il ne connaissait pas la traduction en Français) qui lui avait été emprunté.
La question de l’eau était un vrai problème. Pour ne pas perdre son tour on arrosait, même en cas de pluie ! Ainsi un des jardiniers amateurs, qui avait interrompu son travail pour cause de trop forte pluie, s’était plaint de ce que le temps l’avait empêché d’arroser !
Comme les parcelles se touchaient tout le monde pouvait juger de la compétence de chacun en matière de jardinage. La Jaquetona avait beaucoup d’ambition mais peu de résultat. Elle avait déclaré : « Je ne veux pas m’amuser à la bricole, je vais faire la grande culture ! » Mon père affirmait qu’elle avait ainsi semé une livre de haricots mais qu’il n’en était sorti que trois graines !
Après la guerre ces jardins furent abandonnés et les terrains replantés en vigne, l’un d’eux restant en luzerne quelque temps.
Mon père ne reprit pas son emploi d’ouvrier agricole à temps plein. Il combinait le travail de son jardin avec quelques journées qu’il effectuait chez deux s½urs, deux vieilles filles assez portées sur la religion, les demoiselles Aïn. Il taillait, déchaussait les ceps, vendangeait, sulfatait, mais le rythme du travail de la vigne lui permettait l’été de se consacrer exclusivement à son jardin, ce qui lui convenait.
En fait il avait un créneau particulier, il « faisait » le plançon : plants de tomates, d’aubergines, de poivrons, de cardes, de céleris, de choux, de choux-fleurs, de poireaux, d’oignons… Les gens venaient le prendre au jardin mais mon père et ma mère tenaient le marché le samedi et le dimanche matin, devant l’église. Aujourd’hui on a érigé, à l’emplacement qu’ils occupaient, une croix venue d’ailleurs. Il n’y avait pas que du plançon à l’étal. On pouvait y trouver des légumes de saison. Je revois les femmes allant à la messe se faisant mettre de côté qui un paquet de carottes, qui une botte d’oignons ou une autre de radis.
Au printemps ma mère passait dans les rues avec une carriole pour livrer de la salade (essentiellement de la rougette et de la sucrine), des radis, des carottes, des « cebetas » (de jeunes oignons)… Je l’accompagnais quelquefois, nous arrêtant chez mes grands-parents pour leur laisser quelques-uns de ces légumes. Au retour ma mère comptait sa recette en faisant sur la table de la cuisine, avec les pièces récoltées, des tas correspondant à leurs diverses valeurs.
Vers le milieu des années 50 il y a eu deux événements qui ont changé l’économie familiale. En décembre 1953 une crue de l’Orb, centennale a-t-on dit par la suite, a complètement ravagé le jardin familial : le cabanon où l’on rangeait les outils a été rasé au niveau du bassin qui le jouxte, le moteur d’arrosage a été limoné, le puits ensablé, les barrières renversées, les arbres fruitiers arrachés, les paillassons emportés, de véritables cratères se sont formés ici et là… bref c’était le désastre !
Après 1954 il y a eu une nouvelle crise cyclique de la viticulture et les Demoiselles Aïn n’ont pas pu garder mon père. Après avoir travaillé quelque temps, de manière non continue, pour un viticulteur, un nommé Berlan, qui avait un peu plus de terres que ses anciennes patronnes, il a finalement été embauché à temps complet à la « campagne » de Saint-Blaise.
Ma mère, qui était très vaillante, s’occupait du jardin et à partir d’une certaine époque allait faire, chaque mardi après-midi, le ménage chez une dame âgée. Il avait même été question que la maison de celle-ci soit donnée en viager à mes parents, avec en échange, obligation de soigner la personne. Mais mon père n’a jamais voulu accepter cette contrainte.
Mes parents avaient par ailleurs acheté deux petites vignes et il y avait là un petit revenu supplémentaire mais, hors le fait que, sauf pour la période de la guerre et des restrictions, nous mangions à notre faim, nous n’avions guère de moyens financiers pour quoi que ce soit. Mon père déclarait avec humour « Nous plaçons tout à la banque d’Angoulême ! » Pour tout dire nous étions dans une situation de pauvreté. Cela ne m’empêchait pas d’être un enfant heureux !