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cessenon
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Histoires de Cessenon et d'ailleurs, avec des textes d''actualité (cf. articles parus dans l'HdJ)
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Blog Journal intime
Date de création :
27.04.2006
Dernière mise à jour :
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Histoires de guerre et de soldats

L’histoire de Georges Guibbaud, un rescapé de Fontjun

Publié le 03/10/2009 à 05:41 par cessenon
L’histoire de Georges Guibbaud, un rescapé de Fontjun

 

 

Internet présente l’avantage de mettre en relation des gens qui sans cet outil de communication n’auraient jamais pu échanger. C’est ainsi que j’ai eu, via mon blog, un contact avec Sylvain Guibbaud qui vit au Québec.

Sylvain Guibbaud est un des trois fils de Georges Guibbaud qui était dans l’affaire de Fontjun. Sylvain nous a fourni quelques renseignements sur son père et sur ce qu’a été pour lui cette tragique histoire.

Georges Guibbaud est né à Béziers en juin 1924 dans une famille de six enfants. Il a donc vingt ans au moment des combats de Fontjun.

Il est dans le deuxième camion et lors de fusillade il s’éjecte du véhicule et se réfugie sous lui. De là il gagne le ravin fourré qui est en contrebas. Il s’y cache un moment, sa mitraillette en bandoulière, le canon sous le menton, entendant les aboiements des Allemands. Il lui faudra s’en extraire car des chiens pisteurs sont sur ses traces.

A plat ventre, rampant dans la garrigue et les vignes, profitant de la nuit, il réussit à rejoindre une grange où il se camoufle jusqu’au petit matin. Là le propriétaire des lieux lui indique que les Allemands sont à sa recherche avec des chiens. Il quitte son abri et après trois jours de traque arrive au château des Albières situé au-dessus de Berlou. De là il rejoindra son groupe cantonné plus au nord.

Georges Guibbaud s’est marié avec Lydie Chassefière, native de Lafourcade, une « campagne » située entre Maureilhan et Capestang. Le couple vivra un temps à Lafourcade où naîtront leurs trois fils.

Après avoir, sans grand succès, exercé divers métiers, dont celui de la vigne, le père choisira en 1954 de partir en éclaireur au Québec où il trouvera un emploi de magasinier / ferblantier dans une entreprise. La famille le rejoindra deux mois plus tard.

Georges Guibbaud est revenu en France à la retraire et s’est installé à Capestang alors qu’il avait 58 ans. C’est là qu’il finira ses jours en juillet 2002. Son épouse, aujourd’hui âgée de 80 ans y est toujours.

Sylvain nous a dit que son père avait gardé, sa vie durant, un souvenir douloureux de l’épisode de Fontjun, faisant régulièrement des cauchemars à son sujet.

 

 

Libération de Béziers

Publié le 22/08/2006 à 12:00 par cessenon
Libération de Béziers
La foule biterroise rassemblée le 27 août 1944
devant le Monument aux Morts au bas du Plateau des Poètes

Le 22 août 2004 Béziers a célébré le soixantième anniversaire de sa Libération. C’est l’occasion de rappeler quelques-uns des événements qui se sont passés dans notre ville ou dans les environs immédiats en juillet et août 1944.
Le 6 juin d’abord c’est l’affaire de Fontjun qui se solde par la mort de cinq patriotes qui perdent leur vie dans l’embuscade tendue par les Allemands et 18 prisonniers, dont une femme, qui seront fusillés le lendemain au Champ de Mars devant une foule terrorisée.
Le 5 juillet c’est le bombardement par les Alliés de la gare de triage du Capiscol. Hélas la dernière vague frappe un quartier, alors périphérique, de Béziers, le Pech de Gausselet. On recensera 18 morts et de nombreuses maisons détruites.
Pendant cette période les sabotages se sont multipliés, organisés notamment sur les voies de chemin de fer par les cheminots.
Le samedi 19 août les Allemands sont fébriles et se préparent à quitter la ville. L’hôtel Impérator où est abritée la Kommandantur est déménagé. La villa Guy, rue Verdi, occupée jusqu’ici par la Gestapo est évacuée.
Le dimanche 20 août sera une journée noire pour les Biterrois. De nombreuses colonnes d’Allemands venant de Toulouse traversent Béziers en remontant les Allées pour se rendre à Montpellier. Vers 17 h, un canon autotracté vient s’encastrer dans le café La Pergola. Malgré les consignes données par la Résistance les badauds sont nombreux.
L’affolement dans les rangs de l’armée allemande est tel qu’une fusillade éclate tuant 10 Biterrois et en blessant une quarantaine. Parmi les morts on compte Louis Fonoll, un jeune secouriste de 16 ans venu porter secours à un blessé.
Le lundi 21 août on ne note rien d’essentiel toutefois l’atmosphère est tendue. Les Allemands continuent à passer en flot continu tandis que les FFI s’installent dans la ville. Le groupe de Fernand Arcas, alias Arnal, est présent
La journée du mardi 22 août sera chaude. Ce matin-là le maire en place, Auguste Albertini (question : « Pourquoi donc a-t-on donné le nom d’Auguste Albertini à une avenue de Béziers ? ») est arrêté ainsi que cinq de ses adjoints. La passation des pouvoirs avec un Comité de Libération ayant Pierre Malafosse à sa tête se fait sans difficulté.
A 17 h le groupe Arnal renforce le groupe Grandidier dans l’attaque d’un convoi allemand stationnant au Capiscol. Paul Fougassier de Maraussan trouve la mort au cours du combat.
Le soir du 22 août une vingtaine de maquisards conduits par Fernand Pagès, alias Dessenne, attaque les Allemands à la gare du Nord. Ceux-ci se replient en laissant sur le terrain une dizaine de tués, une trentaine de blessés et du matériel. C’en est fini du passage des Allemands dans Béziers, aucune autre colonne ne tentera de traverser la ville.
Le dernier accrochage sérieux a lieu le 23 août à La Jague, sur la route de Capestang, au cours duquel tomberont encore deux hommes du groupe Arnal : Alban Barbier et Achille Guilhem.
Mais Béziers est déjà libéré et la population sera invitée, par le Comité Provisoire de Libération, à célébrer l’événement le dimanche 27 août, ce qu’elle ne manquera pas de faire.

L'affaire de Fontjun

Publié le 20/08/2006 à 12:00 par cessenon
L'affaire de Fontjun
Au Champ de Mars : le mur des fusillés


En juin 1944 la Résistance est organisée sur le secteur de Poilhes / Capestang. Des sabotages sont pratiqués depuis déjà plusieurs semaines. Le 5 juin l’ordre est donné par le commandement militaire d’intensifier les destructions et de rejoindre les maquis.
Un rassemblement est organisé à Capestang, dans la maison de Danton Cabrol, sous-chef de secteur, cependant que les routes sont gardées. Une automobile conduite par un Français et ayant à son bord un sous-officier allemand a été interceptée et ses occupants faits prisonniers. Hélas, suite à une négligence ils pourront s’enfuir et donner l’alarme. Les recherches entreprises pour les retrouver demeureront vaines.
Le plan prévu est cependant maintenu : deux camions et une voiture sont affrétés emmenant soixante et quinze volontaires au maquis. La voiture qui s’est placée en tête de la colonne est conduite par Jean Durand, alias Capitaine Roch. Parti de Puisserguier où le regroupement a eu lieu, à l’usine Saint-Joseph plus précisément, sur la route de Capestang, le convoi a traversé Cébazan sans encombre.
Au col de Fontjun c’est l’embuscade. Un camion allemand barre aux trois-quarts le passage. Avec beaucoup de sang-froid, évitant le camion à gauche et le ravin à droite, le capitaine Roch réussit à passer, renversant un soldat allemand qui a tenté d’intervenir.
Quand le premier des deux camions qui suivent se présente c’est la confusion. Pierre Durand, secrétaire de mairie à Poilhes, assis sur l’aile un revolver au poing, croit que ce sont les hommes du maquis venus à leur rencontre qui sont devant eux. Eh non, ce sont les boches !
L’effectif allemand est d’une soixantaine mais leur armement est largement supérieur à celui des candidats au maquis. Trente deux de ceux-ci seulement sont en effet armés et sans doute pas aussi bien que leurs ennemis.
La voiture du Capitaine Roch a fait demi-tour et ses occupants tentent de prendre les Allemands à revers. Puis, quand ils auront épuisé leurs munitions, ils fonceront vers le maquis pour chercher des renforts. Ceux-ci arriveront trop tard.
Pendant ce temps Jean Montagne, quoique blessé au pied par une balle de mitraillette, réussit à arroser le camion allemand avec des grenades Gamont. Celui-ci prend feu toutefois la colonne allemande se reforme et passe à l’attaque. Les munitions épuisées, dix-huit résistants sont fait prisonniers cependant que cinq autres sont décédés au cours de l’accrochage.
Côté allemand il y aurait eu une vingtaine de morts mais l’armée d’occupation n’avait pas l’habitude de laisser ses cadavres sur le terrain pour qu’on effectue un décompte de leurs pertes.
Les survivants du groupe parti de Puisserguier ont pu profiter de la nuit pour se disperser et chercher refuge dans les environs. Plusieurs blessés seront secourus par le docteur Vacquier de Maureilhan.
Les prisonniers sont emmenés à Saint-Chinian où ils sont torturés avant d’être conduits à Béziers le lendemain.
Le 7 juin, à 14 h, le portail de la caserne Du Guesclin s’ouvre. En trois vagues les Résistants sont conduits au supplice. On leur lie les bras à la balustrade. L’un d’eux laisse échapper un « Maman ! »
Dans la deuxième vague il y a une femme, Juliette Cauquil de Puisserguier, qui ira embrasser un de ses compagnons avant de reprendre sa place et de crier « Vive la France ».
De la foule, que les nazis ont rassemblée pour assister à l’exécution, jaillit un cri : « Salauds ! » Son auteur s’est esquivé avant d’être identifié.
Puis c’est la troisième salve : dix-huit corps gisent à présent sur la place du Champ de Mars.En hommage aux sacrifiés, citons ici cet extrait d’un très beau poème de Louis Aragon, Les Roses de Noël :
« Quand nous tendions au spectre l’espérance, la nudité honteuse de nos mains, alors, alors, ceux-là qui se levèrent, fût-ce un instant, fût-ce aussitôt frappés, en plein hiver furent nos primevères, et leur regard eut l’éclair d’une épée ».

Emouvante recherche

Publié le 28/07/2006 à 12:00 par cessenon
Emouvante recherche
L’histoire que je vais raconter ici est celle de la recherche du site où a été blessé pendant la Guerre Civile d’Espagne, en février / mars 1938, un camarade de la cellule de mon quartier. Il s’agit de Michel Ibanez que les vétérans biterrois du Parti Communiste ne peuvent pas ne pas connaître.
Michel souhaitait vivement, il m’avait demandé cela il y a déjà deux ans, que je l’accompagne en Espagne pour retrouver l’endroit en question. Finalement cela s’est fait les 21 et 22 juin, avec un ami randonneur, Joël, qui habite, dans le même immeuble que Michel, l’appartement juste au-dessus.
Pour commencer je vais vous présenter Michel. Il est né en août 1920 à Causses et Veyran, de parents espagnols. Ceux-ci étaient venus en France pendant la guerre de 14-18 car à cette époque, les hommes étant au front, on manquait de main d’œuvre dans notre pays. Michel est Français mais son père ayant, selon son expression, « la bougeotte », il est tantôt en France, tantôt en Espagne, ce qui d’ailleurs n’est pas la meilleure formule pour sa scolarité.
Le 18 juillet 1936, au moment du Pronunciamiento des généraux félons, Michel se trouve en Espagne, dans la région de Murcia d’où ses parents sont originaires. Très rapidement le père de Michel envisage de rejoindre l’Armée Républicaine. Mais Michel estime qu’il doit rester avec la famille car il y a les frères et les sœurs à nourrir. C’est lui qui partira à sa place.
Il n’a guère plus de 16 ans et il doit tricher sur son âge pour être engagé. Incorporé dans El Quinto Régimiento, un régiment d’élite composé de communistes, il participera aux combats de Jarama et de Guadalajara pour la défense de Madrid et à la terrible bataille de Teruel. C’est après la reprise de cette dernière ville par les nationalistes, en mars 1938 que se situe l’épisode de la blessure de Michel.
Jusqu’ici il n’a rien eu. Replié sur le Sègre avec sa brigade, la 19ème, il est appelé à l’ouest de Séo d’Urgel pour desserrer l’étau de la 42ème Division, constituée d’anarchistes, qui se trouve encerclée. Un convoi d’une vingtaine de camions arrive à Sort, village situé à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Séo d’Urgel. Une partie de la brigade a été déposée à Tremp. C’est à pied qu’une colonne de 4 ou 500 hommes grimpe, par un chemin qui monte progressivement, vers la Sierra d’Aolo qui culmine au Pic de l’Orri (2437m).
De son côté, passant par la France, la 42ème Division a pu se dégager et revenir en Espagne, sans doute plus à l’est. Au cours de sa progression, l’unité de Michel se heurtera à des troupes nationalistes qui occupent sur la Sierra d’Aolo un point stratégique qui permettait d’observer la situation dans la vallée de la Noguera, au niveau de Sort, pour l’heure sous contrôle républicain.
En fait un commando dans lequel se trouve Michel peut déloger à la grenade les soldats des avant-postes Franquistes. Mais ceux-ci ne vont pas très loin, à 100 ou 200 m, sur le versant faisant face à celui conquis puis occupé par les Républicains. S’engage alors une bataille de position qui va durer plusieurs jours. De chaque côté il y a quotidiennement des morts. Les deux camps observent une trêve pour les enlever. Michel, qui avait déjà reçu une balle, laquelle avait au préalable traversé le tronc d’un arbre, dans une cuisse, est plus gravement blessé, le dixième jour de la bataille, par un éclat d’obus de mortier.
Avant d’en venir au récit de notre expédition pour retrouver le site où se sont déroulés ces événements je vais d’abord raconter la suite de ce qui est advenu à Michel. L’obus a touché la colonne vertébrale et il a les jambes paralysées. En quatre heures les brancardiers l’évacuent sur Sort. De là il est amené en ambulance à La Séo d’Urgel où il est opéré. Il sera alimenté par perfusion pendant quatre mois, la première nourriture qu’il peut absorber ce sont des cerises.
Vers la fin de la guerre, qui voit le défilé à Madrid des troupes de Franco, le 1er avril 1939, Michel est à l’hôpital de Lérida. Un convoi sanitaire le rapatriera au camp d’Argelès s/ Mer. Grâce à un gendarme qui acceptera d’écrire à des parents qui se trouvent à Causses et Veyran il peut quitter le camp au bout d’une quinzaine de jours et revient à son village natal où il est hébergé chez une tante. Pendant deux ans sa santé sera médiocre, le docteur de Causses, qui le soigne gratuitement, ne pourra que constater le blocage d’une partie des ses organes vitaux. Il vivra à Causses et Murviel en semi-clandestinité pendant une partie de la guerre.
Mais quand il passe son conseil de révision, il va mieux et est déclaré « Bon pour le service armé », même si une cicatrice profonde au bas du dos et quelques éclats d’obus dans les poumons témoignent encore aujourd’hui de la terrible blessure. En fait c’est le temps des Chantiers de Jeunesse. Michel se retrouve à Marvejols en Lozère puis à L’Ardoise dans le Gard. Ayant participé à des actes de sabotage à La Tamarissière alors qu’il est requis pour le STO il doit se cacher quelque temps. On le retrouvera ensuite, via le Groupe de Latourette, dans l’Armée Française qui va entrer en Allemagne. Michel prend alors un peu sa revanche sur le fascisme.
On notera qu’il n’a retrouvé sa mère que 25 ans après l’avoir quittée. Quant à son père il ne l’a jamais revu. Condamné à mort par un tribunal franquiste, une révision du procès verra une commutation de peine. Il a connu les prisons de Murcia et de Iécla et n’en est sorti, cinq ans plus tard, que pour mourir.
Je reprends le récit de notre expédition. Ce mercredi 21 juin à 6 H 30 Michel et Joël viennent, comme convenu, me chercher chez moi. En route pour l’Espagne, Michel au volant de sa BX. Il faut vous dire qu’il a été camionneur une partie de sa vie.
Nous arrivons sans difficulté à Puicerda où la Guardia civil contrôle notre chauffeur. Nous continuons jusqu’à La Séo d’Urgel où nous nous arrêtons pour faire le point. Sort est à 52 km à l’ouest et c’est sans problème que nous trouvons la route qui y conduit. Une route de montagne avec de nombreux virages. Un arrêt sera observé à un col où est restauré un édifice : « La despoblida de Santa Creu », ce que j’ai traduit, sans être certain du mot despoblida, par « l’Ermitage de Sainte Croix ».
Nous sommes à Sort. La BX garée, nous nous rendons à l’Office de Tourisme. L’hôtesse parle Français et est fort accueillante. Je dispose d’une carte de type IGN qui me permet de situer grossièrement l’endroit que nous cherchons. Il m’apparaît que la seule route qui y mène passe par le versant ouest de la Sierra d’Aolo. Nous choisissons donc de continuer, en remontant la vallée de la Noguera de Paillares, jusqu’au village de Rialp où nous allons trouver un hébergement tout à fait convenable, à l’hôtel Victor.
J’ai appris par la suite que Rialp est la patrie des grands-parents maternels d’Aimé Couquet, son grand-père exerçant dans le coin le métier peu rémunérateur de rémouleur. Même que le couple étant venu faire les vendanges à Cessenon en 1928, la grand-mère n’a jamais voulu repartir en Espagne et avait convaincu son mari de rester en France.
Il est 12 H 15 et le repas n’est servi qu’à partir de 13 H 30. Je propose d’avancer jusqu’au hameau de Roni pour voir si nous pouvons avoir des renseignements sur les événements de 1938 dans le secteur. Autre découverte faite après notre retour, Roni est le village de la mère d’Aline, une amie randonneuse ! Nous avons de la chance, un monsieur de 72 ans connaît le lieu de la bataille. Il avait dix ans à l’époque des événements et a bien entendu la fusillade et la canonnade qui ont duré pendant plusieurs jours. A la fin des opérations, il est allé avec son père récupérer le matériel abandonné sur le terrain, notamment las alambres, c’est à dire les fils de fer, barbelés ou autres.
Michel se situe auprès de notre interlocuteur. Il utilise pour cela le terme, qui se voulait méprisant, par lequel les Franquistes désignaient les Républicains : il était « un Rojo ». Il précise que son unité ne disposait pas de fil de fer barbelé. Il ajoutera plus tard qu’ici les Républicains avaient simplement du fil de fer auquel ils suspendaient des boîtes de conserve vides afin de signaler les tentatives de franchissement des lignes de la part de leurs ennemis. Il complètera encore ses informations en nous racontant qu’ils envoyaient sur leurs adversaires, avec des bandes de toile, découpées dans leurs pantalons, qui leur servaient de fronde, des grenades dégoupillées, serrées dans un lacet mouillé qui se desserrait en séchant, libérant le détonateur.
Le fils du monsieur de Roni est chauffeur de taxi et dispose d’un 4 x 4, mais il n’est pas sûr qu’il soit disponible cet après-midi. Nous notons le numéro de téléphone, nous appellerons depuis l’hôtel, que nous allons rejoindre, pour savoir ce qu’il en est. Michel est très ému par ce premier contact qui ravive en lui des souvenirs.
Notre repas à l’hôtel Victor est des plus corrects : gaspacho froid et morue frite sont délicieux. Un petit incident amusant : les cœurs de « Vache qui rit » qui sont sur la table sont des amuse-gueule qui doivent être consommés en guise d’apéritif. Aussi le patron nous indique qu’il faut commencer si nous voulons que la suite nous soit servie ! Nous nous excusons, expliquant qu’en France le fromage se mange au dessert !
Au téléphone nous apprenons que le chauffeur de taxi de Roni n’est pas libre, il a un ramassage scolaire à effectuer. Toutefois il nous envoie un collègue à qui est expliqué comment trouver le site où nous voulons nous rendre. Un 4 x 4 ne tarde pas à venir nous prendre à l’hôtel. J’indique à notre taxi les raisons de notre recherche. En route vers la Sierra de Aolo. Nous empruntons une route goudronnée qui dessert les stations de ski, en particulier celle de Port Ainé, qui ont été aménagées sur le versant ouest du massif.
Après être montés pendant une dizaine de kilomètres notre chauffeur prend, sur la droite, une piste sur laquelle nous allons rouler encore sur une centaine de mètres. Il se gare après une borne en ciment qui lui sert de repère. Nous descendons à travers la forêt en suivant un ancien tracé encombré de bois mort et de broussaille. Il faut une vingtaine de minutes pour atteindre ce qui, à l’évidence, a été un camp militaire. Un poste de guet a été aménagé vers l’est. Les restes de tranchées, par endroits encore étayées par des troncs de pin, sont visibles sur un espace plat que domine, vers le sud, une masse rocheuse. Des agencements circulaires semblent avoir été des assises de mortiers ou de pièces d’artillerie de montagne.
Déception : Michel ne se reconnaît pas. Il n’avait pas devant lui le panorama de montagnes abruptes que nous découvrons mais un relief en pente douce. Nous sommes perplexes. Pourtant le chauffeur de taxi a trouvé des morceaux de boîtes de munitions. Devant le désappointement de Michel il téléphone, avec son portable, à un oncle, aujourd’hui âgé de 93 ans, qui a participé depuis Sort, et à l’aide de convois de mulets, au ravitaillement des Républicains. Nous sommes bien sur le site de la bataille de « Las Pierras de Aolo ». Notre chauffeur ramassera également des bouts de fils d’un poste de téléphone ou d’un poste à galène. Après m’avoir demandé dans quel camp était Michel il me confiera en aparté son sentiment sur la cruauté de la guerre, qui n’est bonne pour personne, même pas pour les vainqueurs.
Avec Joël nous poursuivons les investigations. Les tas de pierres rencontrés vers l’ouest paraissent être des postes de mitrailleurs. A l’avant de ceux-ci des boîtes de conserves rouillées sont à n’en pas douter les traces de la restauration des occupants. Mais parmi ces boîtes, il en est qui ont une forme, plate et oblongue, qui n’est pas la même que celles que consommaient les Républicains, lesquelles étaient systématiquement cylindriques, indique Michel. Pourtant, derrière la masse rocheuse, une tranchée ressemble à celle qu’il nous a décrite comme étant celle où il était en position avec trois camarades et où il a été blessé.
Michel pourra-t-il accéder jusqu’ici ? Nous en doutons car c’est abrupt et mal commode. D’autant plus qu’il a mal à un pied. Un bel oignon qui a éclaté, ce qui l’a conduit à couper sa chaussure avec son couteau. Il s’est d’ailleurs écorché avec une branche. Je vais faire le tour de la masse rocheuse pour voir si, de ce côté, existe un passage plus facile. C’est pire, il me faut faire de l’escalade pour revenir à l’espace plat. Mais de là haut j’ai vu un panorama en pente douce avec un chemin montant progressivement. Peut-être est-ce celui que Michel a emprunté avec sa brigade ?
Conséquence de son mal au pied et de sa déconvenue Michel n’est pas très bien. Nous ne pouvons pas faire beaucoup plus. Nous sommes contraints de revenir au 4 x 4. Sur le tracé qui y ramène je trouve un éclat d’obus que j’emporte. Il a été depuis, à l’aide d’une tronçonneuse (une espèce de scie à métaux circulaire mue par un moteur électrique), débité en trois morceaux par l’ami Barbazange.
Au retour nous nous arrêtons à Roni, notre chauffeur de taxi, qui lui aussi est déçu, nous conduit chez le père de son collègue. Pour comprendre ce qui se dit, je demande à ceux-ci de s’exprimer en Espagnol car j’ai du mal à suivre la conversation quand elle se fait en Catalan qui est la langue qu’utilisent normalement les gens du pays quand ils parlent entre eux. Ils s’exécutent de bonne grâce. Le descriptif que le monsieur de Roni nous fait du site correspond tout à fait à ce que nous avons vu. S’il nous avait accompagnés, il ne nous aurait pas amenés ailleurs que là où nous nous sommes rendus. Il complète les informations qu’il nous avait données le matin. Les convois de mulets qui ravitaillaient les Franquistes passaient par ici, du moins au moment des événements, car à l’origine les Républicains tenaient encore le secteur. Un accrochage avait déjà eu lieu tout à côté et un mort avait été apporté dans la maison voisine.
Retour à l’hôtel Victor. Le chauffeur, qui a été fort dévoué et qui regrette l’insatisfaction que nous éprouvons, demande 4000 pesetas pour sa course. Ce n’est pas excessif. Généreux, Michel rajoute un excellent pourboire à la somme. Le chauffeur envisage d’effectuer des investigations pour le cas où d’autres clients lui demanderaient de refaire la course.
Pendant que Michel panse son pied nous allons, Joël et moi, avec la BX cette fois, remonter sur le site pour tenter d’y voir plus clair. Tiens voilà qu’après avoir calé, la BX refuse de redémarrer ! Sans doute est-elle noyée. Nous arrivons cependant à la mettre en route. Retour sur la piste où nous avions garé le 4 x 4. En montant je crois comprendre la situation en observant mieux la topologie des lieux. Vers l’ouest, par rapport à la masse rocheuse dont j’ai parlé, il y a une deuxième butte, c’est celle sans doute dont avait parlé Michel et qu’il occupait quand il a été blessé.
De fait nous sommes arrivés sur le site du côté franquiste. C’est ce qui explique que Michel ne se soit pas reconnu. Evidemment les positions respectives des Nationalistes et des Républicains étaient ici contraires à ce qu’étaient les parties du territoire dont ils avaient le contrôle au moment de la bataille. En effet les nationalistes qui contrôlaient l’ouest de la Sierra se trouvaient à l’est tandis que les Républicains qui contrôlaient l’est se trouvaient à l’ouest, ce qui m’avait posé problème pour situer les uns et les autres.
Nous poursuivons un moment sur la piste que nous avons empruntée mais, devant son état médiocre, nous renonçons à continuer. Elle semble venir de Sort mais je ne suis sûr de rien car elle n’apparaît pas sur la carte. Par ailleurs elle devrait mener au pied de la masse rocheuse que les troupes républicaines avaient sans doute contournée par l’ouest. Mais là je ne sais pas du tout ce qu’il en est et s’il existe plus bas une bifurcation qui permet d’atteindre le pied de la falaise que forme, côté sud, ladite masse rocheuse. Il faudrait du temps pour une reconnaissance plus complète des lieux.
Nous redescendons sur Rialp, avec arrêt près d’une fontaine où nous remplissons une gourde. Des vaches grises circulent librement au bord de la route. Nous retrouvons Michel à l’hôtel. Il a soigné son pied et il va mieux. Des jeunes arrivent de faire du rafting et vont enlever leurs combinaisons.
Le repas du soir est aussi correct que celui de midi. Ce sont des tranches de saucisson qui servent d’amuse-gueule. La macédoine de légumes est très fine, et très savoureux el cordero asado. La serveuse, qui ne connaissait pas la traduction française, et qui craignait de ne pas se faire comprendre, avait imité le bêlement de la bête pour nous dire ce qu’il y avait au menu !
Nous nous retrouvons tous les trois dans la chambre 306. Ce pauvre Joël ne dormira guère cette nuit. Comme je m’endors très vite je ne tarde pas à l’incommoder par mes ronflements. Quant à Michel, le tranquillisant que, dans un premier temps, il avait oublié de prendre, et auquel il est habitué, se révèle redoutablement efficace ! Sans compter les problèmes de prostate qui nous font lever Michel et moi au milieu de la nuit.
Lever vers 6 H 30 et petit-déjeuner au bar de l’hôtel à 7 H, il n’était pas possible de le prendre plus tôt. Michel a réglé l’addition la veille au soir avec sa carte bancaire. Le prix de la pension était tout à fait raisonnable, moins de 230 F par personne pour les trois repas et la chambre.
Je propose à Michel que Joël et moi remontions sur le site pour compléter notre compréhension de son agencement et poursuivre nos recherches pour retrouver la tranchée dans laquelle il a été blessé. Ma proposition n’est pas retenue. Michel estime qu’il aurait fallu monter par Sort pour qu’il se reconnaisse. Peut-être, mais ce n’est pas sûr et en tout cas je n’avais aucune indication sur le chemin que nous aurions dû emprunter.
Quoi qu’il en soit, nous prenons la décision de rentrer, en passant par l’Andorre pour le retour. Au passage près de La Séo d’Urgel nous revoyons une montgolfière, déjà aperçue la veille à l’aller. Mais si hier elle était haut et loin dans le ciel, aujourd’hui elle est à côté de nous, à une dizaine de mètres seulement au-dessus d’une des berges du Sègre. Nous pouvons parfaitement distinguer le navigateur dans sa nacelle.
La frontière n’est pas très loin. Dès que nous l’avons franchie nous faisons le plein du véhicule, le sans-plomb coûtant en Andorre environ 5 F le litre. Est-ce ici ou à la sortie de l’Andorre que Michel s’était engagé sur une voie en sens interdit ? Nous devons prudemment reculer pour nous retrouver sur la bonne route. Nous traversons la paroisse de Sant Julià de Lòria qui, par la laideur de ses bâtiments et la hauteur des montagnes qui la surplombent, nous donne un avant-goût d’Andorre-la-Vieille. Michel aura ce mot « Si vous ne me trouvez pas au Madrid (c’est le nom de la copropriété où il habite à Béziers), ne me cherchez pas ici ! ».
Conséquence des chantiers ouverts sur la route, les feux ne manquent pas par ici. Encore un « rojo » dira Michel à plusieurs reprises. Bien que ce ne soit pas encore la pleine saison, la circulation est déjà dense. Curieusement des champs de tabac sont cultivés pratiquement en pleine ville, dans les espaces non encore occupés par de nouveaux immeubles. On a l’impression quand même que le commerce et le fric font de la boulimie dans le domaine de la construction.
Ça tourne encore après Escaldes-Engordani. Ça tourne même beaucoup jusqu’au Port d’Envalira, au-dessous duquel se trouve le Pas de la Case, mais c’est moins encaissé à présent. Joël va se procurer des alcools : Ricard, Martini et eau-de-vie de poire dans un grand magasin où tout le sous-sol est affecté à la vente de bouteilles. On sait, conséquence de l’absence de taxes, que c’est très avantageux d’acheter en Andorre ce genre de produits. Malgré ce, Michel et moi nous nous abstenons de toute dépense.
Nous allons descendre sur Ax-les-Thermes à présent. De nombreuses voitures montent « au ravitaillement ». Ah non, on ne prend pas le tunnel qui permet d’aller à Perpignan. Nous traversons les voies de la gare d’Enveigt puis, plus bas, le village de Mérens, connu grâce à la célèbre race de petits chevaux noirs.
Après Ax-les-Thermes nous attaquons le col de Chioula qui permet d’atteindre le plateau de Sault. La descente sur Quillan est pénible. Avec Joël nous reconnaissons l’embranchement où nous avions, pour cause de route enneigée, fait demi-tour lors de notre expédition en Andorre à l’automne dernier. Je guide Michel pour gagner le parking de la cafétéria où nous avions mangé à cette occasion. Il est alors 12 H 30 et nous nous restaurons avant de reprendre la route, moins accidentée à présent.
Après Carcassonne, Michel, qui n’a pas souhaité être remplacé au volant, choisit l’autoroute pour rallier Béziers. Nous y sommes vers 14 H 30. Notre expédition a été assez éprouvante et un peu décevante pour Michel. Pourtant il m’a paru que nous avions fait ce que nous avions pu. Et comme dit le proverbe, « Quand on fait ce qu’on peut, on fait ce qu’on doit ». Si cette affaire connaît un épilogue nous ne manquerons pas de vous en faire part.

En guise d'épilogue j'ajoute que Michel Ibanez est décédé au mois d'août 2005, qu'il a été incinéré et que ses cendres ont été dispersées au dessus de Seo d'Urgel.

Souvenirs d’un déporté du STO

Publié le 27/07/2006 à 12:00 par cessenon
Souvenirs d’un déporté du STO
Il s’appelle (1) André Gleizes, il vit à Cessenon où il est né le 14 mars 1922. C’est à dire qu’il faisait partie des trois classes concernées par le Service du Travail Obligatoire, celle de 1922 n’ayant d’ailleurs bénéficié d’aucune exception, tout le monde avait été appelé.
Mais rappelons d’abord ce qu’était le STO. Engagée sur de multiples fronts, l’Allemagne se trouve à cours de main d’œuvre. Dans un premier temps on fait appel à des volontaires français pour aller remplacer dans les usines les travailleurs allemands qui sont mobilisés. En échange des prisonniers de guerre pourront être libérés. C’est ce qu’on a appelé « La Relève ».
En fait l’opération est un fiasco, il y a peu de candidats pour l’exil. Aussi le retour des prisonniers n’est que symbolique : 1 200 disent les statistiques, essentiellement des agriculteurs. Curieusement le futur beau-père d’André Gleizes, Adelin Serre, en est bénéficiaire et rejoint ainsi son village d’Assignan.
A la demande de Fritz Sauckel, plénipotentiaire au recrutement et à l’emploi de la main-d’œuvre, Laval fait adopter les lois du 4 septembre 1942 et du 16 février 1943 qui livrent aux nazis les jeunes Français nés entre le 1/1/20 et le 31/12/22. 700 000 se retrouveront donc en Allemagne. Parmi eux on compte 40 000 femmes.
C’est ainsi que début juin 1943 André Gleizes qui est alors ouvrier agricole, encore célibataire, pas même fiancé, reçoit une convocation pour une visite médicale qu’il doit subir à Béziers. C’est un médecin d’origine asiatique, habillé en civil, qui la lui fait passer. Le 9 juin il doit être à l’hôtel Solferino où a lieu le rassemblement des requis du secteur en vue du départ pour l’Allemagne.
André Gleizes a déjà effectué huit mois de Chantiers de Jeunesse à L’Ardoise dans le Gard. Il ne doit qu’à un concours de circonstances particulier de ne pas être parti directement pour le STO après les Chantiers de Jeunesse. N’ayant en effet pas eu de permission au cours de ces huit mois il a eu droit à une permission libérable qui lui a permis de revenir chez lui pour quelques semaines.
Arrivés à Béziers le 9 juin, les jeunes de Cessenon sont informés par des gendarmes que le départ n’a lieu que le lendemain. Ils peuvent donc revenir chez eux pour y passer une dernière nuit.
Le lendemain il n’y a pas d’échappatoire. Rendus à la gare de Béziers les Allemands en armes cernent les jeunes requis. Un vague papier tenant lieu de contrat est remis à chacun. Le train a démarré.
Sur un des wagons une inscription à la peinture « A bas Laval ! » est révélatrice de l’état d’esprit qui règne. En gare de Sète les Allemands la feront effacer par leur auteur. Le signal d’alarme est tiré à plusieurs reprises, immobilisant le convoi.
Toutefois aucune infrastructure n’existe encore dans la région pour permettre à ceux qui le souhaitent d’être réfractaires au STO. Cela viendra un peu plus tard, les jeunes rejoignant la Résistance pour échapper au Service du Travail Obligatoire. Les maquis seront d’ailleurs appelés « Armée Sauckel » !
André Gleizes se souvient du passage de nuit à Dijon, puis d’un arrêt le surlendemain à la gare de Stuttgart où leur est servi un bol d’une infâme choucroute.
Le train continue, en suivant le Danube, vers Ulm, Linz, Vienne. En gare de Vienne les jeunes requis entonnent l’Internationale ce qui affole les prisonniers français qui s’y trouvent déjà.
Sur un quai, André Gleizes, qui a échangé des Francs contre quelques Marks, achète un cornichon un peu gros qu’il arrive à ingurgiter.
Les requis du STO sont amenés dans un camp près de Mauthausen. Tout à côté le spectacle de Juifs squelettiques est révélateur du sort que leur réservent les nazis. Franchi le seuil d’un des baraquements, équipés de châlits non pourvus de matelas ni de couverture, André s’effondre de sommeil. Le lendemain il trouvera dans un autre une place libre.
Un coup de tampon sur le bras et le voilà marqué de la lettre A, indiquant qu’il est affecté au camp Amstetten. Pendant trois semaines André est à peu près tranquille mais ça ne va pas durer.
Il se retrouve à la gare de Selzthal à charger du charbon sur les tenders de locomotives. Le travail dure de 7 h à 19 h sans interruption ni pour un repas ni pour un simple repos. Le matin a été fournie une tasse de café seulement. Le charbon arrive de la Ruhr dans des wagons et des réserves ont été constituées, formant des tas immenses. L’hiver il faut d’abord le dégager au pic car il est gelé avant de pouvoir utiliser la pelle. Certains jours il fait jusqu’à - 30 °C ! Le givre se dépose en cristaux sur les mains. Il est arrivé à André de charger 35 tonnes de charbon en une journée.
Un soir après ses 12 heures de travail il refuse d’obtempérer quand il reçoit l’injonction de repartir au travail. Cela lui vaudra une journée de prison mais il évitera les coups de nerfs de bœuf qui se sont abattus sur un certain Balan, un alésien qui en encaisse 25 !
Aussi est-il heureux de pouvoir quitter ce poste où il est resté six mois. Grâce à Stanislas Peker, un traducteur originaire de Compiègne qui sert d’interprète, il est muté à l’entretien des wagons. La journée de travail n’est que de 10 heures et est coupée par un repas. Quand il s’agit de nettoyer le four des locomotives notre Cessenonais en ressort noir de suie, seul le blanc des yeux est épargné.
Il n’y a qu’un dimanche de repos par mois. André Gleizes en profite parfois pour aller rendre visite à un ami qui se trouve dans un autre camp. Il lui faut une autorisation signée de quatre responsables pour pouvoir circuler. Une fois d’ailleurs la ville où il se rend est l’objet d’un couvre-feu et il craint que la neige qui crisse sous ses pas ne le trahisse. Fort heureusement il n’est pas arrêté.
Les contacts avec la population sont à peu près nuls, à cause de la barrière de la langue, du manque de disponibilité, du peu de moyens dont disposent les requis du STO. Le salaire n’est guère élevé : de l’ordre de 120 marks. Une fois payés les frais de cantine il ne reste pas grand chose.
Au camp on suit l’évolution de la situation militaire grâce aux informations que le magasinier, un communiste autrichien qui écoute Radio Londres mais n’oublie pas de saluer d’un « Heil Hitler » quand les circonstances l’exigent, donne à l’interprète. Une carte a même été affichée sur laquelle l’avance des Russes est signalée par des épingles.
Le pire de ce que vivra André Gleizes c’est vers la fin. Déjà, depuis le débarquement en Normandie il n’a plus de nouvelles de chez lui. La correspondance, qui se limitait à l’échange des deux lettres par mois autorisées, est suspendue.
Les Autrichiens, qui sont Allemands depuis l’Anschluss prononcé en mars 1938, deviennent de plus en plus hargneux. Lors du télescopage de deux trains, les travailleurs du STO qui sont réquisitionnés pour réparer les dégâts le font sous la menace des mitraillettes. Quoique affamés il n’est pas question qu’on leur laisse prendre le moindre grain du sucre répandu sur les voies.
Dans des circonstances analogues deux jeunes Lithuaniens qui ont dérobé une poignée de nouilles sont roués de coups puis exécutés d’une balle dans le ventre. Leur agonie durera plusieurs heures sous le regard impuissant d’André Gleizes.
Plus tard, en pleine déroute des armées allemandes, il verra des hommes de la Gestapo abattre sans raison des Français qui s’étaient réfugiés dans une cabane.
A partir du 1er avril 1945 il est témoin des bombardements par les Alliés. 1250 forteresses volantes escortées d’une cinquantaine d’avions de chasse larguent leurs bombes sur la gare. Une autre fois c’est une colonne de soldats qui est mitraillée par huit avions qui la prennent en enfilade.
André Gleizes a conscience qu’en tant que Français il est mal accepté par les autochtones dans les abris aménagés. Il choisit donc, lors des alertes, de s’isoler dans les champs environnants.
Les Russes arrivent sur le secteur où se trouve André le 8 mai 1945 à 17 h. Autour de lui c’est la confusion : il y a la débande de l’armée allemande, l’afflux des civils, des prisonniers… Les bruits qui circulent concernant les méthodes des troupes mongoles ne sont pas rassurants.
C’est donc vers les Américains qu’André Gleizes et ses camarades se dirigent. Il leur faudra franchir une rivière en crue qui couvre le pont sur lequel ils doivent passer. André en verra disparaître plus d’un, emporté par l’eau dans laquelle il est tombé. Il leur a fallu aussi réquisitionner une locomotive et son mécanicien pour mettre en route une rame de wagons qui a été investie. Non sans mal, car beaucoup trop de wagons sont accrochés, le convoi finira par stopper assez loin de la ligne de démarcation entre Russes et Américains.
André pourra monter, direction Paris, dans une forteresse volante qui doit avoir 40 passagers pour avoir l’autorisation de décoller. Le quarantième sera embarqué in extremis !
Ouf, malgré un orage essuyé au-dessus de Reims c’est l’atterrissage à Orly. L’accueil reçu est réconfortant. On propose même aux rapatriés de rester quelques jours à Paris. Mais André a hâte de retrouver Cessenon qu’il a quitté il y a presque deux ans.
C’est donc le lendemain qu’un train parti de la gare de Lyon les amènera à Béziers où André Gleizes et son ami André Bessières de Causses et Veyran, qu’il n’a pas quitté depuis le début de sa déportation, pourront prendre un taxi mis à leur disposition. Comment opérer ? Passer d’abord par Causses ou d’abord par Cessenon.
C’est ce deuxième choix qui est fait. André arrive chez lui avec une barbe de deux mois et des cheveux qui n’ont pas été coupés depuis qu’au camp le salon de coiffure a été détruit par un bombardement. Avec presque des larmes dans les yeux, André ajoute « Je ressemblais à Saddam Hussein » !
En décembre 2003 André Gleizes a bénéficié des mesures de réparation accordées par le Fonds de Réconciliation Autrichien aux requis du STO. Au vu de son dossier, indiquant les endroits où il avait été affecté, il a été classé parmi ceux qui étaient en situation d’esclavage et l’indemnité la plus élevée lui a été attribuée.
Il ne reste qu’à remercier André pour ce témoignage donné avec beaucoup de précisions, et sans doute de fidélité. Il a d’ailleurs le sentiment que ce qu’il raconte a eu lieu hier.

(1) Il est décédé en 2006

Le siècle maudit

Publié le 27/07/2006 à 12:00 par cessenon
Le siècle maudit
Le chasseur André Planès du 18ème B.C.A.

C’est le titre d’un ouvrage, écrit par André Planès, un habitant de Saint-Chinian, plus exactement du domaine de Sorteilho, situé au pied du massif de La Grage. Le siècle en question c’est le XXème. Ce qui par-dessus tout a amené l’auteur à choisir ce titre ce sont les guerres qui l’ont marqué.
Dans les deux premières parties de son livre, édité à peu d’exemplaires, André Planès raconte ce qu’il a vécu. C’est incontestablement le plus intéressant.
Planès est un patronyme du cru et le grand-père Antoine habitait déjà le hameau de La Bosque, sur la commune de Pierrerue, où André est né en 1920. Deux épisodes concernant le grand-père paternel sont rapportés. A l’hiver 1868 il part de La Bosque pour aller voir sa promise qui vit à Ichis près de Prémian. Du côté de Montahuc il quitte une botte pour enlever la neige qui y est rentrée. Il aperçoit alors deux loups qui le fixent de manière inquiétante. Il repart sans prendre le temps de remettre sa botte, les loups ne le quitteront qu’à l’entrée de Prémian. Au printemps suivant alors que cette fois il revient de Ichis, il est encore suivi, toujours au niveau de Montahuc, par des loups qui ne le lâcheront que parce qu’à La Bosque la jeunesse a allumé le feu de la Saint-Jean.
Elie Planès, le père d’André, a déjà perdu son plus jeune frère, Janou, à la guerre de 14-18. Lui-même, sergent au 269ème Régiment d’Infanterie est cité à l’ordre de la Division le 18 novembre 1917. Mais ce jour-là il a été gazé et il en mourra en 1932, à l’âge de 46 ans.
De la guerre de son père, André a retenu que celui-ci avait réussi à s’évader alors qu’il venait d’être fait prisonnier et qu’une autre fois, après un corps à corps avec un soldat allemand sur lequel il avait eu le dessus il avait refusé de l’achever d’un coup de sa baïonnette et l’avait laissé repartir, ce qui lui avait valu un « Danke Kamerad ! »
En 1920 La Bosque compte cinq maisons, pas très grandes. Chez les Planès le logement ne comprend que deux pièces d’une superficie totale de 30 m2. Parents et grands-parents dorment dans la même chambre. Ce 26 novembre le berceau d’André a été placé dans la cuisine / salle à manger, entre l’évier et la cheminée.
La mère d’André est vosgienne, son père l’a connue alors qu’il était affecté à la garde de 25 prisonniers allemands. André aura plusieurs fois l’occasion d’aller voir la famille de sa mère en prenant le train pour un trajet d’une douzaine d’heures.
Elie Planès a une spécialité : il sait tailler les oliviers et descend dans la plaine pour se livrer à cette activité. André a 12 ans quand son père meurt, un autre enfant, Maurice, n’a lui que 3 ans. Evidemment cette disparition du père est un drame pour la famille.
André qui fréquente l’école communale de Pierrerue peut quand même passer son certificat d’études mais il n’est pas question de poursuivre ses études au-delà. Toutefois il continue à se cultiver en empruntant des livres que lui fournit son ancien instituteur.
Le 14 juillet 1937, à Saint-Chinian, André défile derrière les drapeaux rouges en chantant l’Internationale. Cela lui vaudra d’essuyer le refus d’une jeune fille de Prades s/ Vernazobres qui ne veut pas danser avec un communiste !
Paradoxalement André, dont les sentiments pacifistes se sont exacerbés, décide de s’engager, pour la durée du service militaire, en devançant l’appel. Il lui faut pour cela suivre une préparation militaire. Elle a lieu au terrain de sports de Saint-Chinian. Au terme de cette préparation, les épreuves sont subies à Bédarieux qui est rallié à bicyclette.
André se retrouve incorporé au 18ème Bataillon de Chasseurs Alpins qui tient garnison à Grasse. Sa mère s’est remariée et une demi-sœur est née. En rejoignant son corps il évoque ses deux ancêtres conscrits, Planès et Peytavi, qui se sont cachés dans les bois pour ne pas être enrôlés dans les armées de Napoléon.
Le chasseur André Planès a été désigné pour suivre à Marseille le peloton de sous-officier quand la guerre est déclarée. C’est d’abord la « drôle de guerre. » Puis, le 16 juin 1940, il est fait prisonnier par les Allemands qui ont tendu une embuscade pas très loin de Remiremont le pays de sa mère. André est impressionné par l’armement et l’organisation de l’ennemi. Rien à voir avec la pagaille qui règne alors dans l’armée française.
Commence ici le récit de la période de captivité qui va durer cinq ans. Après un séjour en Prusse orientale André revient vers l’ouest et est affecté dans diverses fermes, notamment, au sud de Hambourg, chez celle de Heinrich Hastedt avec la famille duquel les rapports sont bons.
André a appris la langue allemande. Cela lui confère un certain pouvoir : auprès de ses camarades prisonniers, auprès des autorités allemandes aussi. Il peut suivre l’évolution du front en lisant les journaux. L’espérance est grande du côté de l’est où l’armée rouge a résisté à Leningrad, à Moscou et a fini par gagner la bataille de Stalingrad.
Un événement éclaire l’état d’esprit de certains. Ne voilà-t-il pas qu’un Français déclare qu’il préfèrerait rester prisonnier un an de plus plutôt que d’être libéré par les Russes ! Il s’en suit une véritable bagarre au terme de laquelle André est encore soupçonné d’être communiste !
Quelques jours avant le 8 mai André et quelques camarades s’évadent pour rejoindre les lignes anglaises qui se sont rapprochées du stalag, évitant ainsi de se trouver dans la zone des combats. Déjà que les prisonniers ont souffert des bombardements alliés !
André ne garde pas rancune aux Allemands, qui reculent sur tous les fronts à présent, et souhaite que le village où il est resté captif ne soit pas l’objet de représailles de la part des vainqueurs. La guerre c’est toujours la guerre et ce sont toujours les mêmes, les petites gens, qui en font les frais !
Evidemment le retour à Béziers le 5 mai 1945 où son jeune frère vient l’accueillir à la gare, puis à La Bosque le lendemain, est source d’émotion.
Dans la troisième partie André Planès philosophe sur ce XXème finissant. Si le récapitulatif des guerres qui se poursuivent, des problèmes posés à l’humanité, est presque exhaustif, les analyses ne sont pas toujours dégagées des idées qui sont celles de la classe dominante ! Pourtant, et bien qu’il ait trouvé là une source de contradiction avec ses convictions religieuses, André Planès a un moment été membre du parti communiste et a participé aux réunions de la cellule de Saint-Chinian.
Mais il n’est pas débarrassé de certains préjugés : contre les homosexuels par exemple ! Contre la suppression de la peine de mort aussi. Il lui arrive également de ne pas être éloigné de croyances superstitieuses, notamment quand il vante les pouvoirs d’André Lignon en matière de radiesthésie. Certes on peut apprécier les qualités de sourcier de cet habitant de Pierrerue mais de là à prétendre qu’avec son pendule et une carte il peut retrouver une personne ou un animal perdus il y a un fossé que personnellement je me refuse à franchir. Quant à son appréciation sur l’importance militaire des maquis et de la Résistance elle me surprend !
Que mon jugement sur cette troisième partie de son livre « Le siècle maudit » ne m’empêche pas de témoigner ici mon amitié à André Planès qui reste pour moi un personnage très attachant !

Testament aux tranchées

Publié le 26/07/2006 à 12:00 par cessenon
Testament aux tranchées

Rédigé le 7 avril 1916 à Moussy (Aisne) dans une tranchée de première ligne.

Le document se présente sous la forme d’une feuille au format A4, pliée dans le sens de la longueur. Il s’agit en fait d’une lettre adressée par le «Poilu» à son épouse alors que la situation lui donnait à penser qu’il n’en réchapperait pas. Ci-dessus une photocopie du premier feuillet qui sert de couverture au document. Ci-après la «traduction» du testament, les quelques fautes d’orthographe ou de Français ayant été corrigées.



Adresse de famille du soldat territorial CROS
Louis téléphoniste au 322ème Rt d’Infanterie
17ème Cie subsistant section H.R.
Classe 1898 N° matricule 4455 et 1477
recrutement de BEZIERS
(Hérault)
A Madame Marie CROS, mon épouse, Cessenon Hérault
prière aux intéressés de communiquer immédiatement le décès à ma famille.
Fait aux tranchées le 7 Avril 1916
signé
CROS Louis

Vendredi 7 Avril 1916
Village de Moussy (Aisne)
Tranchées de première ligne
————
Ma chère Marie
Comme je prévois formellement qu’il pourrait m’arriver un malheur, je me permets de tracer ces quelques lignes, à seule fin de te renseigner sur le sort qui t’est réservé si toutefois je venais à te manquer.
Je comprends que la charge te sera dure pour élever nos trois petits qui sont encore très jeunes et t’obligera à beaucoup de travaux que tu n’avais jamais fait tant que j’étais à tes côtés. J’ai confiance en toi à ce sujet car je sais que tu es assez économe et que tu seras capable de les faire grandir.
J’ai confiance à ma petite Rose qui déjà pourra te remplacer au besoin dans les travaux de la maison et je compte sur le bon coeur de Louis qui, je l’espère sous peu lui aussi, ne négligera en rien le caractère de son père et se mettra au travail peut-être un peu plus de bonne heure que ce qu’il aurait fait si j’avais vécu auprès de vous.
Quant à mon cher petit Jules, je ne puis encore lui tracer sa carrière car il est encore trop jeune mais je compte sur son dévouement quand il aura son âge de raison. Que veux-tu il le faut, je ne veux pas que ma mort te cause de chagrin, au contraire. Je veux que mes enfants puissent dire que leur père a fait son devoir et que jusqu’à la dernière heure il a travaillé pour leur délivrance.
Maintenant il ne me reste qu’une chose à te dire : je te donne tout ce que je puis plus tard posséder de chez moi [car] j’ai confiance en toi [...] tu ne feras aucun tort à nos petits, [...] ni à l’un ni à l’autre et [...] il n’y aura aucune préférence parmi les trois.
Maintenant mes chers petits je vous engage et je compte sur votre bon coeur et votre bonté auprès de votre mère, aidez la de votre mieux, et tâchez de ne jamais la faire souffrir comme a fait votre père jusqu’à son dernier jour. Avec ça je vous laisse et je vais reposer en paix. Mes dernières caresses ma chère Marie et vous mes chers petits.
Adieu pour la dernière fois recevez mes plus doux baisers.
Votre papa et votre époux qui vous embrasse.
CROS Louis




Bien que blessé à trois reprises, notamment à Lorette le 6 juin 1915, et sans doute gazé plus tard, puisqu’une correspondance fait état d’un séjour à l’hôpital militaire de Vichy, le soldat Cros Louis, promu caporal le 18 août 1916, est sorti vivant de l’enfer. Il a été démobilisé le 27 janvier 1919 et a retrouvé son emploi de cantonnier à Cessenon où il a vécu jusqu’en 1956.
Il était titulaire de la Médaille militaire, de la Croix de Guerre et de la Médaille de la Campagne d’ITALIE. Chaque année le 11 novembre il ne manquait pas d’arborer ses décorations.
Son frère Clément Cros, clairon au 6ème Régiment de Chasseurs à Pied, a été tué à Cerisy, dans la Somme, le 11 septembre 1916.

Le 11.11.1918

Publié le 16/07/2006 à 12:00 par cessenon
Le 11.11.1918
A la onzième heure du onzième jour
du onzième mois de 1918, le soldat Marius Maillet, de Lodève, écrit à sa femme. Il est aussi à la 11ème compagnie de son Régiment.
Voici ci-dessus la lettre qui nous a été communiquée par Armande Maillet, sa belle-fille, une Sétoise lectrice du journal.En voilà la « traduction », les fautes d’orthographe ayant été corrigées et la ponctuation complétée :
Le 11 novembre 1918
11 heures du matin
11ème Compagnie
Ma chère bien-aimée pour la vie,
Tout est fini la paix est signée – on ne tue plus. Le clairon sonne le cessez-le-feu. Je suis à Omont dans les Ardennes. Je pars à l’instant pour la frontière, [ne] t’en fais plus – je suis maintenant hors de danger. Ne peux écrire plus longuement aujourd’hui. Mille douces caresses à vous. A toi bon baiser et à bientôt. Marius.

Le même jour à la même heure le soldat Joseph Cros se trouvait en permission à Cessenon. Il était à la chasse avec son fils, âgé de 14 ans, dans le tènement du Pizou, quand les cloches du village se sont mises à sonner annonçant la fin de la guerre. Le père a donné ordre de tirer en l’air avec toutes les cartouches disponibles pour célébrer l’événement.
Quelques jours plus tard Joseph Cros avait rejoint son unité cantonnée à Mulhouse. Voici aussi, dans les mêmes conditions, la « traduction » :
Le 8-12-18du verso d'une carte qu'il envoie à son fils.
Mon cher Louis, je suis en Alsace reconquise. Je t’envoie une carte de la ville de Mulhouse [que] les Allemands nous avaient enlevée en 1870. C’était regrettable que cette jolie ville soit occupée par les barbares. Bon baiser. Ton père qui t’embrasse. Cros.

Journal d'un prisonnier de guerre

Publié le 14/07/2006 à 12:00 par cessenon
Journal d'un prisonnier de guerre
Photo d’avant la captivité
François Borras est au milieu en haut


Nous avons eu entre les mains un carnet, délivré par l’autorité militaire allemande, d’un soldat Français fait prisonnier pendant la guerre de 14-18. La couverture est noire et, tout au long des pages qui suivent, le soldat François Borras, originaire de Cessenon, où il est mort le 18 novembre 1970, à l’âge de 82 ans, y tient son journal de bord.
Il était brancardier au 55ème Régiment d’Infanterie (31ème Bataillon, 1ère Compagnie) quand, à la suite de l’encerclement de son unité, il a été fait prisonnier. C’était le 10 juin 1918, à Vignemon dans l’Oise.
Sur la deuxième page figure son itinéraire au début de sa captivité. Le 10 au soir il est emmené à l’arrière où il couche. Le 11 il revient vers les lignes. Le 12 il est à Vandélicourt où il est affecté à transporter les blessés avec des brancardiers Allemands.
Les 13, 14 et 15 juin il séjourne à Vandélicourt. Les 16, 17 et 18 il reste avec le 8ème Chasseurs Allemands placé en réserve à côté de Lassigny. Il suit le 8ème Chasseurs dans ses marches et le 23 il est à la gendarmerie de Wassigny dans l’Aisne. Le 24 François Borras arrive au camp de prisonniers établi à Aisonville qu’il situe dans l’Oise alors que c’est dans l’Aisne.
A partir de la page 4, François Borras tient un registre précis de ce qu’il mange le matin, à midi et le soir. Dans la dernière colonne du tableau qu’il dresse, figure le travail qu’il a dû effectuer dans la journée.
La description de la nourriture fait, en dehors du tableau, l’objet de développements particuliers : « Le thé du matin remplace le café, 1 litre par homme, le soir même chose. La viande salée c’est régulièrement des chevaux de Russie qu’on appelle Poney ou de l’Ours. On fait bouillir ça dans la soupe et on le donne comme ça, avec un peu de sel. Le pâté de sang c’est une pâte de sang sec qu’on mange avec du sel. Le pâté frais est fait avec de la viande [et] est assez bon… Le jeudi on touche du lait, alors les cuisiniers nous en font du fromage qu’on nous donne le vendredi. Le 17 juillet on nous a remplacé le thé par de l’orge grillé. C’est meilleur que le thé. A tous les repas on met un peu de farine dans la soupe, cela remplace la graisse et aussi cela fait un peu plus épais et nourrissant ».
Dans la colonne Travail on note « Repos » pour les six premiers jours. Puis « Travail à la gare » alterne avec « Démolir des abris ». Plus tard au trouve très souvent « Bois », quelquefois « Château » ainsi que « Travail au camp », « Travail en ville »… Une dizaine de jours avant l’armistice du 11 novembre la colonne porte la mention « Repos ». Il arrive que soit inscrite l’indication « Malade, repos ».
Le travail effectué est rémunéré : « Tous les jours qu’on travaille on gagne 8 sous qu’on nous paye tous les 10 jours ». Suit un calendrier des jours de paie entre le 10 juillet et le 31 octobre précisant le nombre de jours travaillés et la somme encaissée. La plus forte paye est le 31 août où pour 10 jours de travail elle s’élève à 4 F. Eh oui, un franc vaut 20 sous ! La plus faible est celle du 31 octobre où pour 4 jours de travail le prisonnier a encaissé 1 F 60. Le compte est toujours bon !
Dans la colonne Travail, François Borras fait état de deux vaccinations qui interviennent les 26 juillet et le 30 août, ce qui lui vaut à chaque fois une matinée de repos. A la page 9 il signale qu’entre le 30 juin et le 4 août il a perdu 10 kg : de 73 il est passé à 63. Mais le 21 octobre il semble avoir repris du poil de la bête puisqu’il pèse alors 69 kg. Toutefois le 12 novembre, encore entre les mains des Allemands, il est hospitalisé à Givet.
L’envoi du courrier est planifié : chaque prisonnier peut expédier 2 lettres et 4 cartes mensuelles. Pour les premières le départ est fixé au 1er et au 15 du mois, pour les secondes les 5, 10, 15 et 25. Un récapitulatif qui couvre la période du 30 juin au 30 septembre figure en page 17. Le courrier adressé à ses parents est mentionné « A la maison ». Il écrit aussi à son frère Victor, qui est à Versailles, ainsi qu’à deux autres personnes (parents ou amis ?) : Marquet de Cazouls et Bascoul Jean.
On devine des moments de déprime, c’est le cas le 15 août : « Le 15 août n’a pas été fête, nous avons travaillé toute la journée et elle m’a été bien longue. Je n’ai pas cessé une minute de penser au pays et aux bons chasselas… Toutes les années, pareil matin, j’allais en cueillir un plein panier au Foulon [un tènement de Cessenon où il avait une vigne] et aujourd’hui j’ai été couper du bois toute la journée. Quel changement. Vivement la fin et la fuite chez soi. [souligné dans le texte] ».
Page 4 le journal fait état d’une mesure prise ainsi que d’une dotation dans le domaine vestimentaire : « Le 4 août… on nous a donné une numéro pour coudre sur sa veste devant et une paire de sabots à chacun ».
Une tentative d’évasion dans le camp est signalée le 16 août « … à 2 H on nous a fait lever, il y en avait deux qui essayaient de se sauver. Alors on a fait l’appel et à 3 H on se recouchait tranquilles ».
La lecture de la presse locale permet à François Borras d’avoir des nouvelles de compatriotes « Dans le journal du 13 août, La Gazette des Ardennes, j’ai trouvé le nom d’Escande Emile et sur celle du 15 celui d’Alfred Pons, tous les deux du 137ème d’Infanterie, prisonniers en Allemagne au camp de Giessen ».
Un paragraphe est consacré aux offices religieux : « Le 16 juillet au matin on nous a conduits à la messe dite par un curé Allemand. Le 8 août après-midi on nous a conduits à l’église entendre un sermon par un curé Français. Le 3 septembre on nous a conduits entendre la messe dite par un curé Français. »
La vie au camp est ponctuée de départs et d’arrivées : « le 10 août il est parti 30 hommes pour un autre camp. Du nombre se trouvait Prades, le brancardier, il y avait deux ans qu’on marchait ensemble… Ce jour il est arrivé trente Italiens en remplacement … le 16 [septembre] après-midi il est arrivé trois compagnies de prisonniers de plus et nous cantonnons ensemble». Il y a de faux départs : « Le 22 août au soir on nous avait annoncé le départ des cinq brancardiers pour le 23 au matin [mais] il y a eu contrordre et on attend toujours ».
Les Allemands eux aussi peuvent être déplacés : « Le 27 juillet tous les gardiens et gradés du camp ont été changés… En même temps nous autres, nous changeons d’adresse en restant au même camp »
A partir d’octobre les prisonniers sont transférés vers les Ardennes. C’est que les Allemands reculent. Déjà, en septembre, sans doute conséquence des difficultés d’approvisionnement, les rations avaient été réduites : « Le dimanche 15 [septembre] nous avons commencé de toucher qu’un repas par jour, à midi. Le soir un peu de casse-croûte et de café et avec cela il fallait arriver au lendemain midi. C’est 24 heures avec une soupe et pas fameuse. Aussi tous les soirs je fais cuire des feuilles de choux ou des betteraves qu’on mange avec du sel. Vous comprenez bien ce que ce doit être mais la faim […] fait tout faire ».
Le 24 octobre notre prisonnier est à Vireux Molhain où il a débarqué à la gare après avoir passé toute la nuit dans le train. Ce sont les civils qui s’occupent de les nourrir : « … tous les jours à 11 H [ils] nous donnaient une soupe faite par eux. Tous les civils apportaient des légumes et de la graisse à la mairie et ensuite il y avait une maison qui [sic] les faisait cuire. C’était une bonne soupe ».
Sans doute que les combats se rapprochent car les civils sont évacués : « Le 29 [octobre] je suis resté au village pour aider les civils à déménager car ils quittent le village ce jour-là. J’ai fait une bonne vie. En arrivant le matin nous avons eu un bon café et un petit verre de Cognac. A midi des haricots verts, des pommes de terre, des oignons à l’huile et au vinaigre. Le soir des pommes de terre bouillies et un morceau de viande fraîche rôtie et un bon café. C’était une véritable fête pour nous… ».
Le savon est une denrée rare et chère : « Le jour de la Toussaint les civils nous ont donné quatre morceaux de savon et une savonnette à chacun… ici qu’on n’en trouve pas, fallait au moins 20 F… rien que pour un morceau. Les Boches nous en offrent 5 F ».
Le 12 François Borras est donc hospitalisé par le major Allemand mais il commente « ce jour-là a été le jour de l’armistice, le plus beau de la vie ». Peut-être ne savait-il pas que l’armistice avait été signé la veille ?
Le lendemain les prisonniers sont libérés : « Le 13 les Boches sont partis en nous laissant rien que les Français seuls et sans ravitaillement, mais cela nous dérangeait guère car les civils étaient là pour une fois ». Faut-il prendre le « pour une fois » comme une allusion aux embusqués de l’arrière ?
François Borras reste à Givet jusqu’au 18 au matin. Commence alors le long rapatriement. Le 18 au soir il est à Vireux où dit-il : « J’ai soupé chez un civil et couché dans un bon lit ». Le 19 il est à Rocroi, le 20 il couche à Rosières. Le 22 il est à Laon dans la citadelle. Il y subit une visite médicale. Le 24 il arrive à Crèvecœur d’où il repart pour Rouen le 26 avec un train sanitaire. La nuit du 27 il dort dans le train au Mans. Après Tours et Limoges il se trouve à Toulouse le 29 à 8 H du soir : « On nous a servi un repas à la gare et de là on nous a conduits passer la nuit dans une caserne ». Enfin : « Parti le 30 par l’express de midi et demi, arrivé à Béziers à 4 H ». C’est ici que s’achève le journal.
Les dernières pages du carnet comportent des adresses. Sans doute s’agit-il de celles de camarades de captivité
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Lettre de Noyelles-les-Vermelles

Publié le 14/07/2006 à 12:00 par cessenon
Lettre de Noyelles-les-Vermelles
La carte dont le recto figure ci-dessus a été envoyée, depuis Noyelles-les-Vermelles (dans le Pas-de-Calais), à son épouse, par le grand-père de l’auteur, le 14 décembre 1914. Elle est écrite à l’encre rouge, sans guère de fautes d’orthographe, avec toutefois quelques incorrections au niveau de l’expression.
Né en 1878, Cros Louis (que j’ai toujours entendu appelé Joseph !) avait 36 ans, était marié et avait trois enfants, quand il a été mobilisé pour la guerre de 14-18. Après un séjour à la caserne de Béziers il se trouve rapidement sur le front et donne de ses nouvelles. Il demande aussi... mais voyons plutôt le texte dans son intégralité (y compris donc le verso), l’orthographe ayant été corrigée, les maladresses dans l’expression ayant été maintenues.

Noyelles-les-Vermelles
Le 14 Dbre 1914

Chère épouse
Je comprends qu’il te tarde de savoir de mes nouvelles, aussi je profite aujourd’hui que je suis de garde au poste de police pour t’en donner.
Je suis toujours en bonne santé et j’espère que vous en êtes de même chez vous.
J’ai reçu une lettre de mon père contenant un billet de 5 fr et une carte tienne desquelles tu m’avais envoyées à Béziers.
Nous avons déjeuné ensemble avec Grasset, nous avons mangé le jambon que tu m’as envoyé. J’ai envoyé une lettre à Rose tu me diras dans ta prochaine lettre si elle l’a reçue. Lorsque tu m’enverras un colis tu me mettras un essuie-main pour me laver ainsi qu’une savonnette et 4 sous de tabac à priser car les odeurs des cadavres me dérangent. Lorsque tu m’enverras aussi de l’argent recommande tes lettres car il s’en perdent beaucoup avec de l’argent. Tu me diras ce qui se passe dans le pays et tu garderas les journaux pour savoir si je reviens ce qu’ils disent.
Tu me diras aussi si ceux qui étaient à Béziers avec moi comme Bénézech Paul et Basset Marius sont partis.
Rien plus à te dire de plus pour le moment. Je t’embrasse et embrasse les petits dont je languis beaucoup. Ton époux pour la vie.

Voici la nouvelle adresse :
Cros Louis 296
225 Compagnie 8ème Escouade (Secteur Postal N° 857)