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cessenon
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Histoires de Cessenon et d'ailleurs, avec des textes d''actualité (cf. articles parus dans l'HdJ)
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Blog Journal intime
Date de création :
27.04.2006
Dernière mise à jour :
16.05.2008
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Personnages pittoresques

Milo e Gusto de Totsants

Posté le 14.01.2008 par cessenon
Là c’est « Les Tudery », une « campagne » qui est sur la commune de Cazedarnes, pas très loin de Fontcaude. Pourquoi vous en parler aujourd’hui ? Parce que voilà j’ai eu l’occasion d’y passer récemment, par deux fois d’ailleurs, en effectuant une randonnée dans le secteur.
Cette randonnée ? Une balade plutôt, le circuit qu’on suit doit compter sept ou huit kilomètres. Le départ est au niveau de la ferme zoo qui se trouve au carrefour des routes qui vont à, ou qui viennent de, Murviel, Cazouls, Cazedarnes et Cessenon.
Là vous prenez le chemin goudronné qui conduit à Carbonel mais je choisis en général de l’abandonner pour faire un détour par Lornovaire qui est un peu à l’ouest. De Lornovaire je reviens vers une superbe bâtisse récemment construite et je continue vers Les Pradasses où, à cause des nombreuses épaves de voitures, un ami disait « ici c’est quarante sous le kilo. »
« Les Tudery » c’est au-delà. Le nom ? Ce serait un patronyme. Il y a un autre Tudery du côté de Saint-Chinian.
Là s’était loué un certain Milo de Totsants, en fait il s’appelait Andrieu, Toussaint étant le prénom de son père.
Ils étaient deux frères, Milo et Gusto, vieux garçons qui avaient vécu à Cessenon et avaient une vigne du côté de La Maurerie dans précisément « La Canal de Totsants » (le talweg des Toussaints). Elle était dans un terrain peu fertile et pour un peu les deux frères consommaient en allant la travailler tout le vin qu’elle produisait, à tel point qu’il aurait été peut-être avantageux de construire la cuve sur son emplacement.
La place aux Tudery n’était pas spécialement pénible. On avait confié à ce Milo de Totsants le soin de promener le grand-père. Oui à cette époque on n’avait pas encore créé les maisons de retraite.
Ce grand-père était passionné par la cueillette des « lachissons » (une espèce de pissenlit). Aussi notre accompagnateur agréé conduisait son client ramasser la précieuse salade de campagne.
Il devait avoir de meilleurs yeux car il la repérait avant le chercheur officiel. Mais il ne se baissait pas pour les ramasser, se contentant de les montrer du bout de son bâton en annonçant : « Mestre, aqui n’avetz un ! » (maître ici vous en avez un !)
Une phrase que nous employions mon frère et moi quand nous étions ensemble en train de désherber au jardin et qu’une mauvaise herbe avait échappé à l’œil vigilant de l’un d’entre nous !
Cécile Cordoba dont le nom de jeune fille est Andrieu, était la nièce de ces Milo et Gusto de Totsants. Bien qu’à cette époque elle n’ait eu que sept ou huit ans elle se souvient des obsèques de chacun d’eux. Pour la circonstance elle avait une robe rouge, ce qui ne déparait pas, ses oncles étaient communistes m’a-t-elle indiqué. Sans doute a-t-elle voulu dire qu’ils votaient communiste.
La balade ? Je la fais passer ensuite par Pech Redon, dont j’ai parlé par ailleurs, et nous redescendons au point de départ en suivant un chemin qui commence à s’embroussailler avant de retrouver celui, goudronné, qui vient de Carbonel.
On laisse sur la droite la « campagne » de Saint Denis qui avait un moment, à la suite d’un legs, appartenu aux sœurs qui occupaient à Cessenon une manière de couvent.

Les Fargoussières

Posté le 08.01.2008 par cessenon
Les Fargoussières ? C’est un hameau de la commune de Quarante. Y vivent une quinzaine de familles. Le nom est lié à farguièra, un mot occitan qui signifie fougère. On peut y accéder par une petite route perpendiculaire à celle qui relie la N 112 à Cruzy mais on peut aussi venir aux Fargoussières par le chef lieu de commune.
Nous sommes ici sur un plateau assez commode où les vignes occupent la plus grande partie d’une terre rouge, parsemée ici et là de garrigues et de pinèdes. Il reste deux viticulteurs aux Fargoussières, il y a une cinquantaine d’années il devait y en avoir une quinzaine.
On ne cultivait pas que la vigne d’ailleurs, on élevait aussi des troupeaux de moutons avec probablement quelques chèvres dans le lot. Il y avait également des oliviers et aujourd’hui on a en planté à nouveau.
A l’arrivée de la route qui atteint le côté ouest du plateau un panneau signale que passait ici une voie romaine qui reliait Béziers à Cahors.
Il faut creuser bas pour avoir de l’eau. Les puits peuvent avoir une cinquantaine de mètres de profondeur et il n’est pas assuré qu’en été ils puissent permettre l’irrigation des jardins.
Aux Fargoussières habite André Rouanet, un personnage pittoresque. Il est originaire du lieu, y a passé sa vie et à coup sûr a le désir de rester là jusqu’à la fin de ses jours. C’est ce que nous lui souhaitons.
Il est né en 1924. Il a donc connu la période noire de l’Occupation. Il n’a pas été seulement témoin mais acteur et à 18 ans il était engagé dans la Résistance et s’est retrouvé au maquis de La Tourette. Il a d’ailleurs rassemblé un tas d’éléments de cette époque dans une maison qui est un musée. Documents écrits, matériel de propagande, fausses cartes d’identité, munitions, postes de transmission, tenue de prisonnier, bicyclette de femme des années de la guerre… occupent toute la pièce du rez-de-chaussée cependant que l’escalier qui conduit à l’étage est décoré de drapeaux (en particulier celui de l’ARAC), de photos, de pages de journaux...
Bien qu’il l’appelle musée de la Résistance on peut voir de nombreuses autres choses et notamment une riche collection d’outils, pour beaucoup mais pas seulement, viticoles. Machine à soufrer, à sulfater, ciseaux de taille, robinets et trappes de foudres ou de cuve, clous pour fixer des ardoises sur les façades, fers à cheval (tiens l’un d’eux est muni de crampons en caoutchouc !), toradoiras (passe-partout), jougs pour joindre des bœufs ou des vaches, sans compter les pics, le tenailles, les harnais… Ah, les anneaux pour le passage de las tralhas (des rênes) étaient plus chers en verre qu’en métal mais en verre ils ne s’usaient pas !
Des pairòls (chaudrons) voisinent avec les pots en grés pour mettre la graisse ou les confits. Un récipient en cuivre était, nous a expliqué M. Rouanet, destiné à transporter le vin destiné à la vente au détail cependant qu’une cafetière énorme appartenait à un cafetier. Une louche de grande dimension devait servir à puiser l’huile d’olive contenue dans une jarre cependant qu’une autre similaire était peut-être l’outil de travail d’un estamaire (étameur.)
Des sabots sont présents, ceux pourvus d’une tige étaient plus confortables que des bottes affirme notre guide !
On peut voir également sur des étagères tout un ensemble de pierres : rose des sables, œufs de dinosaures fossilisés, corail tubulaire, cristaux divers… et des vestiges de l’occupation romaine : fonds d’amphores, morceaux de tegulae…
Une vraie caverne d’Ali Baba en vérité que ce musée. C’est que de Quarante à « Quarante voleurs » il y a peu !
A l’extérieur sont exposés différents modèles de charrues, y compris des araires en bois que l’on utilisait dans le Pardailhan pour labourer la terre sans la retourner afin d’y semer le célèbre navet. Des meules pour le grain, pour un moulin à huile, des auges pour nourrir les cochons, ont été récupérées et sont présentées au visiteur.
Monsieur Rouanet est un bâtisseur : il a reconstitué à l’identique près du hameau une capitelle que l’on doit pouvoir découvrir plus loin dans la campagne environnante. Il a limité certains espaces avec un mur de pierres sèches, et n’a pas oublié d’indiquer le nombre d’heures consacrées à son travail ainsi que la masse de matériau manipulé.
Il a aussi, près de chez lui, construit un four à pain.
André Rouanet a consacré beaucoup de temps, d’argent aussi, à sa passion. Nous aurions aimé qu’il nous autorise à rendre compte de celle-ci en nous accordant la permission de publier le présent billet !

Béziat

Posté le 24.08.2007 par cessenon
Il s’appelait Raoul Béziat et c’était un collègue de mon père. Ils s’étaient trouvés ensemble à La Grange-Neuve puis à Saint Blaise. Dans les deux campagnes Béziat était ramonet et mon père ouvrier agricole.
Entre ces deux places Béziat avait été un temps contremaître à la mine de lignite des Mattes.
J’ai connu particulièrement Béziat lors des vendanges de 1959. Je charriais cette année là avec Christian Cathala, alias Le Malgache, précisément à Saint Blaise. En tant que ramonet Béziat conduisait le cheval et nous chargions la charrette après avoir sorti les comportes de la vigne avec Christian.
C’est de lui que j’ai appris qu’un cheval dressait les oreilles vers l’avant quand il était en confiance et les repliait vers l’arrière quand il était inquiet.
Béziat était une figure ! Il avait je crois été blessé pendant la guerre de 14 – 18 et devait s’asseoir pour faire ses besoins. Aussi quand c’était nécessaire il nous empruntait un des pals semalièrs. Il le plaçait sur deux ceps de vigne et nous le rendait à la fin de l’opération.
A chaque voyage à la cave il ne manquait pas de boire un coup. Il y avait à ce sujet tout un scénario qui reprenait une séance au tribunal. Je vais essayer de le retrouver sinon intégralement du moins dans l’esprit. Ayant rempli un verre de vin il l’interrogeait d’un « D’où sors-tu ? » Il donnait la réponse « De ce cep généreux ». Il enchaînait ensuite d’un « As-tu tes papiers ? » En l’absence de pièces justificatives la sentence tombait : « Petit polisson va-t-en en prison ! », sentence suivie de son exécution immédiate qui consistait à boire le contenu du verre. Mon père qui travaillait à la cave pendant les vendanges faisait mine de ne pas avoir tout compris et demandait « Cossí dises ? » (Comment tu dis ?) ce qui amenait un bis (voire un ter) et faisait boire à Béziat un deuxième, troisième… verre !
Il vivait à Saint Blaise où il avait ce que nous appellerions aujourd’hui un logement de fonction mais qu’à l’époque on désignait sous le nom de « ramonetatge ». Il y élevait un cochon, une chèvre aussi qui finissait souvent dans la même salaison que le porc !
Tiens il y avait un berger andorran qui venait l’hiver faire paître son troupeau à Saint Blaise. Les ouvriers lui avaient acheté collectivement un agneau et Béziat s’était occupé de le dépecer. Mon père avait noté qu’au moment du partage il manquait le foie, le cœur, les intestins… c’est à dire l’ensemble des abats. Il avait d’ailleurs eu cette réflexion : « Je me demande comment cette bête faisait pour vivre. »
Il y eut une tentative malheureuse. Un renard avait été tué, je ne sais plus dans quelles conditions. Il avait été question de le cuisiner. Pour enlever l’odeur de sauvagine il fallait mettre à tremper l’animal dans l’eau pendant plusieurs jours. A cette fin le renard avait été descendu dans un puits. Hélas la corde s’est cassée et… les os du renard doivent être toujours au fond de ce puits !
Des vendangeurs espagnols étaient venus à Saint Blaise où ils logeaient. Pour améliorer leur ordinaire nous, Béziat, mon père, Edouard Tarral, moi… d’autres sans doute, étions allés faire un coup de filet dans l’Orb tout proche. Béziat avait mangé tout cru un poisson rapporté de la pêche miraculeuse qui avait été obtenue !
L’épouse de Béziat s’appelait Berthe et était naturellement la menaira de la còla. C’était assez cool ! Nous avions droit à quelques détails sur la période prénuptiale. C’est ainsi que nous avions su la tactique du fiancé. Raoul annonçait qu’il avait des bonbons dans sa poche mais voilà… la poche était trouée !
D’ailleurs Béziat avait des rêves oniriques. Il racontait par exemple à une jeune vendangeuse celui de la nuit précédente en ces termes « somiavi qu’èri una semal e que m’avíás emponhat per la cornelièra » (je songeais que j’étais une comporte et que tu m’avais empoigné par une anse).
Béziat circulait à cyclomoteur. Une expédition, à laquelle mon père avait je crois participé, avait été organisée pour rendre visite à une relation que notre homme avait à Bézis, un hameau de la commune d’Olargues. Le bouchon du réservoir faisant défaut, Béziat avait utilisé la bonde d’un tonneau. Comme l’air ne passait pas l’essence avait des difficultés à s’écouler et après quelques hoquets significatifs cela avait été la panne. Arrêt à une station service du côté de Tarassac où le pompiste avait tout de suite trouvé la cause : « Vous avez bouché ça comme une barrique ! »
Béziat n’entendait pas mourir et avait déclaré qu’en cas de décès suspect il faudrait enquêter, à coup sûr ce ne serait pas un suicide ! Non il est mort d’un accident de la circulation, en revenant de Saint-Chinian où, sans doute pas trop à jeun, il était allé encaisser sa pension d’ancien combattant. En somme il a été victime du progrès… et du degré !

Jean Lompageu

Posté le 03.08.2007 par cessenon
Il s’appelait Lompageu, Jean Lompageu. Il était venu du Gers, travaillait à la tuilerie où il faisait les moules en plâtre des divers modèles de tuiles. Il a longtemps habité dans le quartier du pont, dans la rue du Fer à Cheval plus précisément où il louait une petite maison.
Il n’était pas venu seul à Cessenon mais avec sa compagne, Marie, que nous appelions Marie Lompageu bien qu’ils n’aient pas été mariés. C’est que, si la reconstitution de l’histoire que je fais est fidèle, Marie était déjà mariée et c’est à la suite d’un coup de foudre qu’elle avait quitté son mari pour son amant.
Elle aussi travaillait à la tuilerie, du moins jusqu’à ce que l’ensemble du personnel féminin ait été licencié, ce qui n’a d’ailleurs pas empêché l’usine de finir par mettre la clef sous la porte au début des années 80.
Les coups de foudre ne sont pas plus une solution pour résoudre les problèmes de couple que les licenciements de personnel pour sauver une entreprise! La tension était perceptible entre Marie et Jean !
Jean était très sociable, généreux, prêt à aider qui en avait besoin, ses voisins notamment. Ce qui ne veut pas dire qu’il était particulièrement attentionné avec Marie. Celle-ci avait lâché un jour « Ce n’est pas la peine d’être gentil avec les gens pour à la maison être comme un lion ! »
Oui Marie Lompageu n’était sans doute pas satisfaite de la voie dans laquelle elle s’était engagée. Je la revois se battant la coulpe, en répétant « c’est ma faute, c’est ma très grande faute ! » devant le banc du Cafe de l’Escopinha où étaient assises plusieurs personnes dont Jean. Ce faisant, trempalajava qualque pauc (elle titubait un peu), ce qui avait fait dire au Céléric : « N’i avía plan per l’enlevar ! » (il y en avait bien pour l’enlever !)
Jean était adroit et s’en vantait, déclarant « J’aurais fait des yeux à un chat ! » A quoi un farceur avait répondu « Mais il n’aurait pas vu ! »
Il fut un temps où il se jouait à la pétanque entre la voie ferrée et le rempart qui protège le village des crues de l’Orb. Lompageu faisait le spectacle à lui tout seul. Quand il tirait, il annonçait « Je la vois comme une cathédrale, si je ne la touche pas je ne m'appelle plus Lompageu ! » C’est ainsi que devant un coup manqué Céléric l’avait baptisé « L’homme du Gers ! »
Les soirs d’été on pouvait aussi jouer à la Manille. Là encore Jean assurait l’animation, ne manquant pas d’annoncer en jouant une carte de pique « Pique ma fille et tu seras mon gendre ! »
Lompageu était un peu lent mais apparemment réfléchi, en tout cas il était soigneux, en particulier avec son cyclomoteur qu’il entretenait parfaitement. Il était ami avec mon père et il leur arrivait d’effectuer une sortie sur leurs engins respectifs. Mon père n’était pas peu fier d’avoir lui, un 100 cm3 !
Une fois ils étaient allés au restaurant où on leur avait servi du couscous. Hélas Jean n’avait pas aimé et avait mis ses espoirs dans la suite. La suite ? Cela a été une pomme !
Jean et Marie avaient fini par acheter la maison où Roger Peytavi tenait sa charcuterie. Elle avait deux chambres ce qui avait permis à Marie de claironner « il ne dansera plus sur mon ventre ! »
Ils l’ont occupée quelque temps. Jean ne manquait pas de s’installer dans la rue, devant la porte de sa maison, pour lire La Marseillaise qui ne s’appelait pas encore L’HERAULT du Jour.
Ah, oui, Jean était communiste et je l’avais embauché en 1971 pour figurer sur la liste que nous avions présentée lors des élections municipales. Il avait obtenu 150 voix, ce qui est plus que ce que fait aujourd’hui dans la commune un candidat communiste, même s’il s’appelle Robert Hue ou Marie-George Buffet !
Jean et Marie n’ont pas fini leurs jours à Cessenon, ils sont partis chez des parents, des neveux de Jean je crois, qui étaient dans le Gers, lesquels les ont pris en pension. Selon les échos que j’avais eus ils y avaient été très bien traités.

Louis de Lornovaire

Posté le 29.07.2007 par cessenon
Il s’appelait Louis Calas et il habitait Lornovaire. Il était vieux garçon et vivait avec ses deux sœurs, Hélène et une autre qui était handicapée. Elle était clouée sur un fauteuil.
C’était un collègue de mon père, ils étaient d’ailleurs du même âge, et ils étaient tous les deux ouvriers agricoles à Saint Blaise. Bien qu’officiellement son prénom soit Clément, on appelait mon père Louis. Quand Mme Bergasse, l’épouse du patron, souhaitait employer un des deux pour des travaux sans rapport avec l’activité viticole pour lesquels ils avaient été recrutés elle demandait à son mari : « Prête-moi un Louis ! »
En fait Louis Calas avait d’abord été employé à Viranel mais la crue de 1953 ayant emporté la passerelle de Varaillac cela l’obligeait à un trop long trajet pour s’y rendre et il avait été conduit à changer d’employeur. En fait il s’était reconverti chez le demi-frère du propriétaire de Viranel lequel possédait Saint Blaise.
C’est qu’à l’époque les ouvriers agricoles allaient au travail à bicyclette, les cyclomoteurs sont arrivés plus tard !
J’ai eu l’occasion de vendanger pour Louis Calas à Lornevaire et de manger chez lui. Peut-être que la mère vivait encore ? Je me rappelle qu’il avait utilisé un ròsse (un traîneau) tiré par un cheval blanc, le cheval de Saint Blaise, pour sortir les comportes de la vigne. Une vigne située devant la maison d’habitation.
J’ai connu Hélène comme menaire à la còla (meneuse de l’équipe des coupeurs) de Viranel. Ah, elle n’était pas commode traitant ici et là de tanècas (imbéciles) celles qui lui auraient manqué de respect
Louis Calas allait pêcher au filet avec le Coco de Malaga qui habitait à côté de mes parents. Sans doute aussi se livrait-il à ces activités avec Edouard Tarral un autre ouvrier de Saint Blaise retiré à Roquebrun qui était un très bon pêcheur. Il y avait à cette occasion des sorties mémorables !
Louis avait de la parenté à ce qui est aujourd’hui la ferme zoo et qu’il appelait Lavantage alors que nous la connaissions sous le nom de Cazal-Février.
Il affirmait aussi que les gens de Lornovaire étaient particulièrement républicains et que lors d’un scrutin difficile les habitants étaient descendus en groupe pour voter, marchant derrière une bannière significative.
Louis Calas allait régulièrement à Béziers sacrifier à Vénus. Il avait une prostituée attitrée. Avec l’âge la dame avait changé de commerce et avait créé un restaurant. Elle avait donc averti son client régulier qu’à présent elle n’exerçait plus son ancien métier. Louis considérait cela comme étant embêtant, c’est qu’il avait ses habitudes !
Finalement il avait trouvé une parade : il monnayait les faveurs de la reconvertie en lui apportant un lapin de campagne, des perdreaux, des grives car il était quelque peu braconnier. Il apportait aussi des escargots, particulièrement prisés par la dame pour son nouveau commerce. Aussi mon père prétendait que le matin, quand il y avait du mouillé, avant qu’il ait parcouru los torrals (les talus) du secteur en quête de sa précieuse monnaie d’échange, il était bien rare qu’il soit à l’heure !

Un autre distrait !

Posté le 14.06.2007 par cessenon
A la réflexion les étuis se ressemblaient beaucoup !

Celui-ci aussi était très distrait. Il s’appelait Cathala mais on l’appelait Le Malgache. Pourquoi ? Eh bien parce que son père était allé faire la conquête de Madagascar sous les ordres de Gallieni. Il s’était d’ailleurs porté volontaire pour cela mais il avait rassuré ses parents inquiets de le voir partir si loin : « Madagascar ? Par temps clair ça se voit de Valras » leur avait-il affirmé !
Oui, je reprends ici quelques anecdotes déjà données par ailleurs.
Notre Malgache à nous, le fils du premier et le père du troisième (c’est que le surnom s’est transmis de génération en génération), avait une parcelle dans le jardin communal créé pendant la seconde guerre mondiale. C’était son tour d’avoir l’eau pour arroser. Il s’est mis à pleuvoir. Notre bonhomme s’est abrité sous son parapluie pour profiter de l’eau qui lui revenait et irriguer ses plantations, se plaignant toutefois d’un « Aquel temps m’empachara d’asagar ! » (Ce temps m’empêchera d’arroser !)
Le Malgache de la deuxième génération était pêcheur et fumeur de pipe. En fait il pêchait au filet. Sa pipe allumée à la bouche il avait été amené à plonger et en remontant avait fait cette constatation : « S’es atudada ! » (Elle s’est éteinte !)
Il était aussi chasseur et musicien. Il jouait du saxophone. Fusil et saxophone étaient soigneusement rangés dans leurs étuis respectifs. Eh bien un matin, au rendez-vous fixé avec d’autres Nemrod pour la partie de chasse programmée tout le monde a pu se rendu compte qu’il avait pris non pas son fusil mais son saxophone !
Le Premier des Malgaches avait un gros âne qui est mort de vieillesse. Que faire du corps ? Ah, à l’époque on n’avait pas encore des soucis d’écologie ! On envoyait dans l’Orb tout ce dont on voulait se débarrasser. C’était en particulier le cimetière des portées de chiens et de chats qui finissaient au fond de l’eau après en avoir bu jusqu’à plus soif ! Profitant de ce qu’il y avait à ce moment là une crue, toute une équipe de joyeux lurons vint jeter par-dessus le pont l’encombrant cadavre ! Et cette fois là il y eut, à l’entrée du pont, une cérémonie de serrement de mains comme pour de vraies obsèques !

Le plus du maréchal

Posté le 14.06.2007 par cessenon
Le commentaire de Georges Gast à propos d'un maréchal-ferrant de Cessenon m'a inspiré le texte ci-dessous :

Emile Manan était maréchal-ferrant et avait sa forge en face de ce qui est aujourd’hui le local de Groupama.
Naturellement ici comme ailleurs la forge était un lieu de rendez-vous en hiver à la tombée de la nuit quand l’heure de passer à table n’est pas encore venue ou les jours de pluie.
Ah tiens, il y avait eu une curiosité dans cette forge : il était né une hirondelle toute blanche dans le nid que ses parents y avaient construit.
Manan était assez porté sur la boisson et j’ai déjà cité le dialogue qu’il avait eu à ce propos avec le docteur Calas "Te cal beure de Vittel - Òc, de vin tel que sortís de la barrica !"
Son alcoolisme lui avait valu un fait d’armes pendant la guerre de 14 – 18. C’est ainsi qu’à l’aide d’une mitrailleuse et rendu inconscient du danger par son état d’ébriété, il avait à l’entrée d’un pont, stoppé une attaque allemande. Mon père prétendait qu’il avait eu la Légion d’Honneur !
Parmi ses souvenirs de la guerre de 14 il racontait l’histoire de ce Sénégalais qui collectionnait les oreilles d’Allemands. Reproche avait été fait à celui-ci de conserver avec lui ces trophées peu ragoûtants. A quoi l’interpellé, qui exerçait par ailleurs la fonction de cuisinier avait déclaré à ses interlocuteurs qu’il leur avait fait manger du Boche ! A la question « Quel goût cela avait ? » Manan répondait « Semblava de porcèl ! » (cela ressemblait à du cochon !)
A ses activités professionnelles Manan ajoutait des talents de rebouteux. Il arrêtait le feu et le zona m’a affirmé un Cessenonais qui avait dans sa jeunesse bénéficié de ses prestations en la matière. Il était aussi capable a ajouté mon informateur de désarticuler un agneau et de tout remettre en place sans faire souffrir l’animal.
La Lolotte, un voisin et familier de la forge, avait été sceptique devant le remède qui lui avait été prescrit pour son mal aux reins : une cordelette savonnée dont il devait entourer sa taille. Face au piètre résultat obtenu le patient avait déclaré qu’un traitement efficace aurait consisté à lui interdire de faire des « escaucèls » (les godets que l’on creusait au pied de chaque cep).
Manan avait été plus heureux avec le cheval de Favette que le vétérinaire avait condamné. Il lui avait administré un lavement avec un tuyau d’arrosage. Mon père qui avait tendance à en rajouter précisait même qu’il l’avait laissé branché toute la nuit.
Dans le quartier du pont une autre personne, Laure Chauvin, tireuse de cartes de son état, exerçait également ses dons de guérisseuse, au point disait mon père qu’il y avait matière à créer une clinique dans le secteur !

Aurelhut de Papadòs

Posté le 12.06.2007 par cessenon
Photo Bruno Bastélica

Ah lui il s’appelait Maurice Lattres mais on le surnommait « Aurelhut de Papadòs ». Aurelhut vous avez compris pourquoi en regardant la photo (c’est celui qui est debout à droite) prise près du pont, Al cafe de l’escopinha. Pourquoi Papadòs ? Je l’ignore !
C’était un petit viticulteur. Il avait toutefois un cheval me semble-t-il !
Il était connu pour être, comme on dit ici, estabosit. Comment vous traduire ? Etonné, dans le sens de « étourdi, hébété… »
Il avait été prisonnier en Allemagne et cela l’avait profondément marqué. Il parlait du froid qu’il y avait connu. Son copain La Lolotte qui justement craignait le froid disait que lui n’aurait pas survécu. Quand on lui rétorquait que Maurice l’avait supporté il avait ce commentaire « Maurici aima lo freg ! »
Il était vieux garçon et sa sœur qui était mariée et habitait de l’autre côté du pont, s’occupait assez de son intendance. On la voyait passer à vélo se rendant au domicile de son frère.
J’ai de lui un souvenir amusant. Il avait vers la « campagne » du Viala une vigne voisine de celle de mon père. Dans cette dernière il y avait cinq ou six cerisiers. J’étais en train de cueillir des cerises quand Maurice s’est pointé, me déclarant qu’il avait abandonné son travail per venir faire un ventrat de cerièras !
Il avait un cyclomoteur avec lequel il s’était mis à aller le dimanche à Valras-Plage où on commençait à voir des femmes en monokinis.
Il n’avait pas, sur le code de la route, toutes les données requises. Un jour en revenant de son expédition à la mer il n’avait pas respecté un stop. Les gendarmes qui se trouvaient là l’arrêtent et lui demandent s’il n’a pas vu le stop. « Un stop, qu’es aquò un stop ? » La réponse fut lapidaire « C’est 10 francs ! » racontait-il après avoir été verbalisé.

Junior Peytavi

Posté le 10.10.2006 par cessenon
Junior sur la fin de sa vie
Photo Bruno Bastelica

J’ai longtemps ignoré son nom de famille, autour de moi je ne l’entendais appeler que Junior. Il habitait près de l’entrée du pont, une maison assez cossue pour l’époque. Une maison de maître disait-on. C’était un viticulteur, aisé sans plus, toutefois tellement économe qu’on pouvait considérer qu’il était riche. Il avait une petite propriété mais à cette époque on pouvait vivre avec 5 ou 600 hectolitres de vin. Il avait un cheval, le dernier en date, le seul que je lui ai connu, était roux.
J’ai même été témoin d’un accident qu’il avait eu avec sa charrette. C’était pendant les vendanges, à la fin de la journée. J’avais une dizaine d’années, je revenais de la vigne, juché sur le cadre de la bicyclette de mon père. La file des charrettes, chargées des comportes et des personnels qui étaient installés au-dessus, s’était arrêtée au passage à niveau de Limore pour laisser passer la Micheline qui venait de Saint-Chinian. Junior était descendu de la charrette pour tenir son cheval par la bride. Son pied se trouvait sous la roue gauche quand le cheval a malencontreusement avancé. Evidemment ce ne fut pas sans conséquence.
Junior était né en 1900. Il suivait donc le siècle. Il avait effectué son service militaire en Allemagne, en partie occupée après la guerre de 14-18. Il n’était pas marié et vivait avec sa mère et son frère, lequel était handicapé, tant au plan physique que mental. Son frère avait pour prénom Julien mais on l’appelait Coco-Bel-oeil. Il avait un regard sournois, assez vicieux. Le père avait dû mourir jeune car je n’ai aucun souvenir de lui. C’est la mère, « La Mamà », qui dirigeait la maison, et ce d’une main ferme.
Les circonstances de la vie ont fait que mon père s’était lié d’amitié avec lui et je tiens beaucoup de choses que je sais de Junior de la fréquentation qu’il en avait eue.
En fait il y a eu deux périodes dans la vie de Junior : avant et après la mort de La Mamà. La période que je connais le mieux c’est la deuxième. Avant, la vie de Junior gardait un peu de mystère, du moins un certain secret.
La Mamà ? Elle est morte âgée, à 96 ans et encore parce qu’elle s’était entravée à une caisse, où Junior mettait le bois, qu’il avait laissée au milieu de la cuisine. Elle s’était fracturée le col du fémur et ne s’en était pas remise. D’ailleurs Junior se culpabilisait à ce sujet estimant dix ans plus tard que s’il n’avait pas eu cette négligence « La Mamà seriá pas morta. » (La Maman ne serait pas morte.) Le frère lui était décédé peu de temps avant.
Le dernier cochon tué l’avait été quand La Mamà vivait mais longtemps après Junior préparait sa soupe en utilisant le lard, il devait être devenu rance, qui restait encore dans le saloir.
J’ai fini par savoir que Junior votait communiste et ce dès la création du parti communiste. Enfin aux élections de 1924 celui-ci n’était pas encore structuré et n’avait pas pu présenter de candidat. Mais l’intention y était, faisant état des gens dans sa situation, il disait : « Voterem Lenina ! » (Nous avons voté Lénine !)
Malgré ce vote il était très individualiste. D’ailleurs il continuait à vinifier sa récolte, en partie du moins, chez lui, bien après la création de la cave coopérative. J’ai vu fonctionner le pressoir dans le « magasin » situé en face de sa maison, de l’autre côté de la rue. Un magasin qui affichait sur la façade un panneau publicitaire de La Marseillaise. Mais ce n’était pas par militantisme qu’il avait accepté que ce panneau soit placé là. Cela lui avait donné droit gratuitement au journal pendant dix ans… et même plus car au terme du contrat on avait oublié d’arrêter de le lui servir !
Après la disparition de La Mamà, Junior avait requis les services d’une certaine Nina… dont les prestations ne se limitaient pas aux seules tâches du ménage. Cette Nina avait fait la Une du journal Midi Libre car elle avait retrouvé sa mère, cinquante ans après l’avoir perdue de vue.
Il y avait dans la famille de Nina une histoire sordide. Le père qui habitait Cessenon avait tué, je ne sais pour quel mobile, un voisin d’un coup de hache. Un oncle par alliance, parent avec le meurtrier avait eu l’occasion de lui rendre visite à Lyon où il avait été incarcéré et où lui-même faisait étape en rejoignant le front. Nina avait alors deux ans et la mère, Albérine, s’était prostituée. Pendant la guerre de 14-18 les Cessenonais qui se saluaient alors qu’ils étaient mobilisés faisaient part de leur rencontre avec Albérine : « Veni de veire l’Alberina » (Je viens de voir l’Albérine.) On avait l’impression qu’elle couvrait tout l’espace entre Dunkerque et Les Dardanelles ! Nina avait, elle aussi, vécu semble-t-il, de cette activité.
Junior employait un ouvrier, Roger Marcoul, qui avait connu l’époque stricte pendant laquelle La Mamà dirigeait la maison. Avec sa disparition il y avait évidemment un certain relâchement dans les moeurs. Roger avait donc apostrophé son patron d’un : « Me sembla Juniòr que se La Mamà sortissiá… » (Il me semble Junior que si La Maman sortait…) A quoi Junior, conscient de la dégradation des choses, avait répliqué « Paure enfant, se La Mamà sortissiá, veriás quanes còps de balaja ! » (Mon pauvre enfant, si La Maman sortait, tu verrais quels coups de balai !)
Le dimanche La Nina était invitée à manger chez Junior et en général celui-ci préparait un potage qu’il servait dans un plat en terre, une jatte plus précisément, ébréchée mais qui était disait-il commode pour l’appliquer contre le pot où avait eu lieu la cuisson afin d’en retirer les légumes et la viande. Comme du liquide coulait il construisait avec les poireaux ou le céleri une espèce de digue afin de le contenir. Una passièra commentait mon père qui se trouvait souvent là au moment de l’opération !
Mon père avait droit à quelques détails de la vie intime de Junior. Il y avait eu cette appréciation générale : « N’ai margat de pus polidas me n’ai margat que l’eran pas tant » (j’en ai emmanché de plus jolies mais j’en ai emmanché qui l’étaient moins !) Une autre fois il avait reçu cette confidence : « Uèi avem fatch aquò sus potatgièr » (Aujourd’hui nous avons fait cela sur le potager.) A quoi mon père avait répondu : « Vos cal ensajar sus la pendula ! » (il vous faut essayer sur la pendule !) Plus tard, mon père était à l’agonie et Junior était venu lui rendre visite comme il le faisait très régulièrement. S’installant sur une chaise dans la chambre du mourant, il avait eu cette entrée en matière : « Veni d’aveire de relacions sexualas » (Je viens d’avoir des relations sexuelles.) Mon père qui ne pouvait plus parler mais qui était encore conscient avait eu un sourire jusqu’aux oreilles. Il faut dire que Junior avait alors quelque 82 ans. Ce n’était d’ailleurs plus Nina qui était en cause, elle avait été placée d’autorité dans un hôpital car, souvent ivre, elle offrait, aux gens de Cessenon, aux jeunes notamment, un spectacle assez peu ragoûtant !
Junior racontait volontiers à Roger Marcoul qu’il n’avait pas été très heureux dans la vie avec son frère fada. Il évoquait notamment l’histoire de l’expédition à Saint-Chinian où il conduisait son cheval à ferrer. Oui, ce cheval étant vieux il fallait un travail pour le soutenir pendant l’opération et les maréchaux-ferrants de Cessenon n’en disposaient pas. Rendez-vous était donc pris et c’était un événement que de partir à Saint-Chinian distant d’une dizaine de kilomètres. Hélas toute la nuit Coco-Bel-¼il tapait à la cloison de la chambre de son frère en lui rappelant « Juniòr, pensas que deman te cal anar faire farrar lo chaval ? » (Junior tu penses que demain il te faut aller faire ferrer le cheval ?) Et Junior qui voulait dormir en était ainsi empêché. Roger s’était permis un conseil : « Me sembla que se l’aviatz tustat… » (Il me semble que si vous l’aviez frappé…) A quoi Junior avait répondu : « Tustat ? Paure enfant, un ase n’i seriá mort ! » (Frappé ? Mon pauvre, un âne en serait mort !)
Junior s’était offert un poste de télévision couleur à une époque où c’était encore une rareté. Aussi dans le quartier plusieurs personnes, dont mon père, allaient voir la télévision chez Junior. Une manière de télé-club en somme. Junior aimait cette compagnie et les absences étaient remarquées. La Lolotte, le copain de mon père, était passionné par une émission pour les enfants dans laquelle entraient en scène Croque-Tout le renard, Sidonie une jeune truie naïve et Agénor un coq (ou un jars ?) Un soir La Lolotte n’était pas au rendez-vous quotidien d’avant « souper. » Le lendemain des quasi-reproches avaient été formulées par le maître des lieux. «Siás pas vengut ièr al ser, i aviá lo rainal ! » (Tu n’es pas venu hier soir, il y avait le renard !)
Le télé-club était fréquenté par une voisine, Jeanne, l’épouse de Denis Jean, qui, quand passait l’émission « La Piste aux Etoiles », ne manquait pas de dire, devant les numéros de trapèze ou autre, avec une voix peu féminine, « Je ne le ferais pas ça moi ! » Elle avait été soupçonnée, peut-être non sans raison, d’avoir volé un ½uf dans le réfrigérateur de Junior. Si elle était coupable elle avait été bien maladroite. Au lieu de prendre un ½uf au bout de la rangée, elle l’avait pris vers le milieu laissant ainsi une alvéole béante, parfaitement évidente !
Quand mon père partait chez Junior avant le « souper » il annonçait « M’en vòi veire Garcimore » (Je m’en vais voir Garcimore.) C’est ainsi qu’il avait pendant un temps, baptisé son ami Junior, en référence à un magicien espagnol de ce nom qui se produisait régulièrement sur l’antenne.
Détail pittoresque, Junior allait chaque semaine chez le coiffeur Martial Azorin pour se faire raser et ce dernier avait gardé, spécialement à son intention, un fer à friser les moustaches qu’il chauffait préalablement avant de s’en servir.
Tout économe qu’il était Junior pouvait engager des dépenses importantes quand l’envie lui en prenait. Cela avait été le cas avec le poste de télévision couleur. Mais cela pouvait se produire en d’autres circonstances. C’est ainsi qu’un soir, accompagné de la fille d’un copain de régiment et du mari de celle-ci il était allé dîner à Londres ! L’affaire avait coûté 5000 F !
Pour Noël ou le Jour de l’An il payait le restaurant à ce couple et en enfilade, du moins les derniers temps de sa vie, il allait « au porno » (c’était l’expression qu’il employait) c’est à dire qu’il allait voir un film X dans une salle de Béziers.
Le compte en banque de Junior était assez garni. Je ne sais pas comment mon père avait eu l’information mais il avait fait état de plus de 400 000 F. Il y avait d’ailleurs dans la chambre de Junior, encastré dans une cloison, un coffre-fort. Un jour Junior était malade et mon père était allé lui rendre visite. Intrigué par la porte de ce coffre-fort, dispositif assez rare sans doute dans le village (chez nous il n’y aurait pas eu grand chose à mettre dedans !) mon père avait regardé les choses de près. Il s’était fait sermonner d’un : « T’apròcha pas ! » (Ne t’approche pas !) C’est du moins la version que mon père nous avait rapportée, mais je me méfie car il savait très bien enjoliver les histoires !

Tranche de vie

Posté le 21.09.2006 par cessenon
Dans le cimetière de Bonneval, les trois tombes de la terre non bénite
Photo Marianne Perrot

Cet été, après une randonnée effectuée avec des amis du côté de La Salvetat, nous avions été invités par l’ami Pepone (de son vrai nom Pierre Escande) à connaître un coin de cette commune où il est né et où il a vécu jusqu’à l’âge de 12 ans.
Nous l’avons retrouvé près de l’église de Bonneval située au lieu-dit Le Gazel. Il n’y a d’ailleurs guère plus qu’une église à cet endroit. Si quand même, à côté il reste l’ancien presbytère, reconverti en gîte par la commune. Il y a aussi la maison que Pierre habite en juillet / août. C’était la maison natale de son grand-père maternel.
L’église de Bonneval a pu être restaurée grâce à l’acharnement de Pierre qui a obtenu de la mairie de La Salvetat que des crédits soient dégagés et des travaux entrepris. Pierre a d’ailleurs participé à la restauration, même qu’il a été vu, dans le cadre de la rénovation des tableaux du chemin de croix, en train de « poncer Pilate » !
Curieusement, et bien qu’elle date du XIX° siècle, l’église de Bonneval a des allures d’édifice roman. On peut s’étonner de la présence ici, en pleine campagne, d’un édifice religieux d’une certaine importance. C’est qu’à l’époque de sa construction il desservait quelque 80 fermes disséminées dans les environs.
Pierre a dégagé le petit cimetière attenant, supprimant les broussailles et les ronces, redressant les stèles renversées… Passée la porte qui permet d’y accéder, on découvre, sur la gauche, trois tombes insolites. Insolite d’abord leur emplacement, en dehors du reste du cimetière. Ici nous ne sommes pas en terre bénite. Oui, l’une des tombes est celle d’un pendu, l’autre celle d’un divorcé et la troisième celle d’un enfant qui n’avait pas reçu le sacrement du baptême. Si cette dernière est quand même pourvue d’une croix en bois, les deux premières n’ont pour pierre tombale qu’une manière de bloc de rocher grossièrement taillé, sans inscription. Ah le curé qui officiait ici ne faisait pas de concession à l’orthodoxie !



Dans le cimetière de Bonneval, les trois tombes de la terre non bénite
Photo Marianne Perrot

Tiens, justement à propos de curé, Pierre croit avoir identifié la tombe d’un de ceux qui ont exercé leur ministère à Bonneval. La croix qui la surmonte porte en effet, ½uvre probable du forgeron du coin, un clou, de la vraie croix bien sûr, et une pointe de lance en fer, celle qui a servi à percer le flanc du Christ. Les grands-parents maternels de Pierre sont enterrés pas très loin.
Le père de Pierre lui était originaire d’Escande, un hameau voisin, qui a donc le même nom que le patronyme de Pierre. Il paraît d’ailleurs que par ici beaucoup de gens s’appellent Escande. Le hameau d’Escande n’est déjà plus dans l’Hérault mais dans le Tarn, sur la commune de Lacaune, limitrophe de celle de La Salvetat.
C’est à Escande que la mère de Pierre aurait dû accoucher quand il est né mais la maison était si petite, si inconfortable, un cagador a-t-il dit, qu’elle est revenue, pour ce faire, dans la ferme de ses parents située au-dessus de Bonneval. Presque un cas de divorce que la décision qu’elle avait prise alors !
Pierre nous a emmenés ensuite jusqu’à ladite ferme, elle s’appelle Caumezelle, où il est donc né. Nous ne la verrons que de loin car aujourd’hui elle n’est plus dans le giron familial, elle appartient à des Hollandais. La route qui y conduit passe devant les bâtiments, à présent désaffectés, de l’ancienne colonie de vacances de la Caisse d’Allocations Familiales de Béziers.
Pierre nous montre une photo prise au début du XX° siècle. Le paysage a un peu changé et le jardin que le curé cultivait est aujourd’hui en friche. Les bois ont gagné sur les terres consacrées à l’agriculture. A l’époque ce devait être une ferme importante : une centaine d’hectares, une quinzaine de vaches, une soixantaine de moutons, des champs produisant des céréales et des prés fournissant du foin… Il y avait même l’électricité nous dit Pierre mais dans trois pièces seulement. Et par souci d’économie les lampes étaient de faible puissance : 25 « bougies » estime Pierre. Il ajoute cependant que quand on saignait le cochon on en plaçait provisoirement une de 100 bougies dans la pièce principale. Elle était remplacée dès le lendemain par celle de plus faible puissance !
A Escande le père de Pierre faisait figure de miséreux avec 4 ou 5 vaches et une quinzaine de moutons ! Aussi il décida de descendre dans le pays bas pour se louer comme « ramonet ». C’est ainsi qu’à l’âge de 3 ans Pierre se retrouvera au domaine de Mus sur la commune de Murviel. Un logement qui ne valait pas mieux que la maison paternelle d’Escande ! Des chambres sans fenêtre, des cafards…
On était à la veille de la guerre. Pierre fut finalement réexpédié à la ferme des grands-parents maternels exploitée par un frère et une s½ur de sa mère, tous deux célibataires. Il devait y rester jusqu’à l’âge de 12 ans. Il allait à l’école – enfin quand il n’y avait pas trop de neige ou qu’il ne fallait pas garder les moutons – au hameau d’Escande distant de quelques centaines de mètres.
Finalement Pierre a rejoint ses parents à Murviel où son père avait changé de place. Il y arrivait avec sa boule à zéro et se sentait, dans un milieu si différent de celui dans lequel il avait grandi, comme un immigré.
Par la suite Pierre a réussi une bonne ascension sociale, devenant propriétaire viticulteur. A Murviel il jouit de la considération générale et c’est aujourd’hui un personnage populaire du village.
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