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cessenon
Description du blog :
Histoires de Cessenon et d'ailleurs, avec des textes d''actualité (cf. articles parus dans l'HdJ)
Catégorie :
Blog Journal intime
Date de création :
27.04.2006
Dernière mise à jour :
22.07.2008
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Souvenirs d enfance

Petite histoire foraine

Posté le 30.06.2006 par cessenon
J’étais tout jeune, sans doute avais-je à peine sept ou huit ans. C’était en été et c’était la fête à Cazouls les Béziers. J’y avais été emmené par ma tante Rose, la sœur de mon père, et mon oncle Aimé dont la fille vivait là bas. Le dimanche celle-ci tenait un petit commerce de bonbons ou autres friandises.
Nous avions pris le train en gare de Cessenon. Les billets comportaient des perforations. Ne fallait-il pas les couper au niveau de ces perforations ? C’est ce que fit ma tante. Et puis elle eut des doutes à ce sujet et déclara que si un contrôleur demandait des comptes elle dirait que c’était moi qui étais en cause. Il n’y eut pas de contrôle.
J’imagine que nous avons mangé chez ma cousine, laquelle vit toujours et s’appelle Simone. C’était aussi ma marraine et elle était mariée à Roger qui est mort très jeune, à 39 ans je crois.
La foire, c’est ainsi qu’en français méridional on appelle l’ensemble des manèges et des stands divers, se tenait sur une place en haut d’un escalier. Je n’en ai gardé qu’une vague image.
Je sais qu’il y avait mon cousin Jeannot Cros, de trois ans plus âgé que moi. Je me rappelle qu’il s’amusait, avec un ballon de baudruche percé, à recevoir l’air qu’il contenait sur son visage.
J’avais à ma disposition un peu d’argent de poche dont je devais réserver une partie, 11 F je crois, pour le retour qui devait se faire vers minuit avec ma grand-mère paternelle. Je suppose que mes oncle et tante devaient rester pour coucher chez leur fille et gendre.
J’étais déjà très sérieux, très raisonnable et pourtant j’avais dépensé plus que ce que je devais et il me restait moins que les 11 F qui m’étaient nécessaires pour payer le billet de retour. Certes ma grand-mère m’aurait subventionné mais cette situation était quand même gênante pour moi !
Il y avait un jeu de hasard constitué par un cercle compartimenté en cases par une suite de clous et un bras terminé par une plume qui tournait autour d’un axe central. Une roue de la fortune en somme avec des lots en général de moindre valeur que la mise. Dans l’une des cases était plié un billet de 50 F, le gros lot bien sûr !
J’avais assez pour miser. Je l’ai donc fait. La roue a tourné et la plume s’est immobilisée dans la case du billet de 50 F. Je revois assez précisément l’arrêt de la plume entre les deux clous. La dame qui faisait tourner la roue ne devait pas être heureuse, ça se sentait ! Et moi j’avais alors non seulement de quoi payer mon retour mais encore de quoi faire la fête !
Le temps s’est écoulé ensuite avec la lenteur caractéristique de la jeunesse jusqu’à l’heure de notre train. Tout ce qui me reste comme souvenir du retour c’est une rue droite qu’avec ma grand-mère nous avions empruntée pour nous rendre à la gare.



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Découverte d'un phénomène de physique

Posté le 30.06.2006 par cessenon
J’étais très jeune. Cinq, six ans ? Il m’est difficile de le préciser. Cela devait se passer aux vacances de Noël.
Quand il n’y avait pas école mes parents m’emmenaient avec eux au jardin. J’avais une petite houe qu’on me confiait pour participer aux travaux horticoles (dire que je n’ai toujours pas le Mérite Agricole !) En fait je n’étais pas rentable et c’était uniquement pour m’occuper qu’on me demandait une collaboration.
Je me rappelle avoir protesté parce qu’après que j’aie eu pioché un bout de terrain mon père avait tout recommencé comme si je n’avais rien fait. Devant ma déconvenue mon père m’avait affirmé que ce que j’avais fait lui avait facilité sa tâche. Je ne sais pas trop si j’avais été dupe !
Mais je vois que je m’égare. Je reviens donc à mon sujet. Quand j’en avais assez de jardiner j’allais me laver les mains. A cette époque le réservoir qui a été construit par la suite près du cabanon n’existait pas. Il l’a été en août 1950 et j’étais en vacances à Millau lorsque l’œuvre a été réalisée. Un événement, important pour la vie familiale, qui a duré plusieurs jours. Ma mère ne manquait pas de m’informer de l’évolution des choses quand elle m’écrivait !
A cette époque il n’y avait donc pas d’eau accessible et il n’était pas question pour moi de mettre en marche le moteur à essence, un moteur de marque Conord, qui d’ailleurs donnait souvent bien des soucis à mon père !
J’allais donc dans le jardin du voisin, une parcelle qui, au décès de son propriétaire, a été achetée aux héritiers par mon père afin d’agrandir la surface du sien. Il y avait une pompe à chapelet installée à côté d’un puits étroit qui existe toujours. Un petit bassin circulaire se trouvait à côté et en général il contenait de l’eau. C’est donc là que j’avais pris l’habitude d’aller me laver les mains.
Cette fois, à mon arrivée devant le bassin, il me fut impossible d’accéder à l’eau. Une substance solide, transparente m’en empêchait ! Je revins donc auprès de mes parents en déclarant que le voisin ne voulait plus qu’on se lave les mains dans son bassin et qu’il avait mis une « vitre » dessus pour l’interdire !
Naturellement mon interprétation de ce à quoi j’avais été confronté laissa mes parents incrédules. Mon père alla se rendre compte de visu de ce que je racontais. Eh oui, une épaisse couche de glace s’était formée à la surface du bassin. Il sortit d’ailleurs le disque, d’une dizaine de centimètres, qu’elle formait et le transporta dans notre jardin où il le plaça à cheval sur les murettes qui formaient une petite serre. Exposée au soleil ma « vitre » se mit à fondre !
Plus tard j’eus le loisir de vérifier, en déposant par temps froid, sur le rebord de la fenêtre de notre cuisine, des récipients remplis d’eau, qu’en se solidifiant celle-ci augmentait de volume. Les boîtes de coco avec lesquelles j’opérais s’en trouvaient déformées !

La crue de 1953

Posté le 15.06.2006 par cessenon
Vue de l'Orb en crue

Nous étions en décembre. Le temps était à la pluie en ce début de mois. Il avait fait doux jusque là et il y avait pas mal de choses au jardin, des salades en particulier.
C’est sans doute à partir du samedi 5 qu’il s’est mis à pleuvoir de manière conséquente. La journée du dimanche les choses se sont aggravées. Par moment il pleuvait très fort et quand cela semblait s’arrêter il pleuvait quand même beaucoup.
Je n’avais pas tout à fait 14 ans et j’avais entendu parler de la crue de 1931 qui avait emporté le pont. Le jardin avait été ravagé et en plus on ne pouvait le rejoindre qu’en allant faire le tour par Roquebrun. Depuis on a construit le pont suspendu que nous connaissons et qui est très au-dessus du lit de l’Orb. En attendant qu’il soit fini on avait d’ailleurs installé un bac au niveau du vieux rempart. On voit encore sur le dessus une assise de ciment qui servait à fixer un mécanisme.
Naturellement en ce 6 décembre 1953, comme pour toute crue, les Cessenonais allaient sur le pont pour voir l’aigat. Ils profitaient pour cela des espèces d’accalmies qui, comme je l’ai dit plus haut, n’en étaient pas vraiment. Avec le niveau de l’eau qui augmentait le fleuve « charriait ». C’est l’expression que l’on employait pour désigner le passage de troncs, de branches, de débris divers…
Moi aussi j’allais voir l’aigat et comme les fenêtres de notre maison donnaient côté est sur une rue et côté ouest sur un mur je m’étais installé un moment au fenestron du grenier qui permettait de voir par-dessus le mur en question.
J’ai de là haut assisté à une scène dont j’ai eu les explications plus tard. Mon père et mon oncle Aimé revenaient de vers le jardin. Ils avaient dû avoir l’intention de pêcher au baganaud (un truble). Etait avec eux François Borras qui devait avoir eu le même objectif. Mon oncle Aimé passait près de la rive en frappant le sol avec un bâton. En fait, je l’ai su après, François Borras, qui ne savait pas nager, avait été pris de panique et il s’agissait de le rassurer.
La journée s’est passée pour moi entre le spectacle de la crue depuis le pont ou l’observation des choses depuis mon perchoir. Vers la tombée de la nuit j’avais traversé le pont pour voir si l’eau avait sauté de l’autre côté. Il y avait à cette époque une gravière d’importance située à peu près en face du vieux rempart. Elle était alimentée en électricité et un transformateur avait été construit à cet effet. J’ai assisté de loin à l’éclair lumineux qui a accompagné sa destruction.
Il paraît qu’un arbre a touché le tablier du pont et a provoqué un mouvement de celui-ci parfaitement perceptible pour ceux qui étaient dessus. Personnellement je n’étais pas présent à ce moment là.
Dans les rues qui se finissent en cul de sac au contact du nouveau rempart, l’eau de l’Orb était montée par les boyaux d’évacuation. Elle avait atteint les maisons les plus basses et des caves étaient inondées. Chez moi nous étions à une dizaine de mètres du niveau atteint.
Malgré ce je ne crois pas avoir mal dormi cette nuit là. Le lendemain matin une surprise attendait les habitants du quartier. Une partie du rempart qui protégeait le village s’était effondrée en amont du pont, la voie ferrée était suspendue dans le vide. Je crois que Joseph Farret avait été témoin de la scène. Le rempart ne fut reconstruit qu’en 1957 et je m’étais même embauché sur le chantier comme man½uvre l’été de mon premier bac. Jusque là le train passait au ralenti sur la voie qui avait été déplacée.
Dans la rue des Tendes Hautes qui se trouve du côté du château un viticulteur avait demandé du secours car son cheval se noyait ! On crut d’abord à une plaisanterie tant sa maison était éloignée de l’Orb. Eh non, suite au descellement de blocs de rochers le ruisseau qui vient de La Pairòla, et qu’on appelait Lo Cagaròt, avait bien envahi son écurie.
Je n’ai aucun souvenir précis de la journée du lundi. Je suppose que je suis allé à l’école comme d’habitude même si l’ambiance générale au village était imprégnée de l’inondation catastrophique.
Le mardi il a plu à nouveau et une nouvelle crue, un peu moins forte que celle du dimanche s’est produite. Pour celle du 6 décembre le débit de l’Orb a été évalué à 2500 m3/s c’est à dire plus que celui du Rhin à son embouchure ! La municipalité a pris des mesures pour évacuer ceux qui étaient trop près de l’Orb. C’est ainsi que nous allâmes : mes parents chez la s½ur de mon père, moi chez son frère. Nos voisins d’en face, Mme et M. Alonso, des gens plus très jeunes, d’origine espagnole, furent hébergés chez le notaire.
J’ai retenu de ma nuit chez mon oncle l’emploi d’une expression que je ne connaissais pas. Comme je m’étais levé de bonne heure, ma tante Lucienne avait en effet déclaré que je m’étais réveillé « aux aurores » !
Je ne sais plus si c’est le lendemain ou dans les jours qui suivirent mais une tornade vint encore compléter le désastre : une cinquantaine de toitures furent endommagées. Fort heureusement la nôtre ne fut pas touchée.
Il faut encore signaler le passage d’une horde de quatorze sangliers qui, sans doute dérangés par la crue, traversèrent en partie le village. L’un d’eux fut égorgé à l’aide de ses ciseaux par un viticulteur qui taillait une vigne !
Evidemment les dégâts matériels furent considérables. A Béziers il y eut même deux morts au faubourg. Chez nous au jardin c’était une vision d’apocalypse. Le cabanon des outils avait été rasé au niveau du bassin qui le jouxtait, le puits avait été ensablé, le moteur enlisé, les arbres fruitiers déracinés, les barrières en roseau défoncées et pleines de débris divers que l’on désigne sous le vocable de forralhaca. L’eau avait creusé d’énormes trous dans le jardin. Les paillassons qui protégeaient les semis des gelés avaient été emportés, les châssis étaient abîmés… bref c’est un spectacle de désolation qui se présentait à la vue.
Pendant les vacances de Noël j’ai aidé ma mère à nettoyer une à une les briques, les dégageant du ciment qui y collait afin de pouvoir les réutiliser pour la reconstruction de la cabane, laquelle avait été confiée à Raoul Bascoul, un maçon qui habitait en haut de notre rue.
Le puits ne fut pas curé car après la crue le lit de l’Orb s’était déplacé et se trouvait à présent à une dizaine de mètres du bas du jardin. A partir de 1953 et pendant des années mon père a pompé l’eau dans la « rivière », un petit barrage formé de pierres rassemblées grossièrement, reconstitué chaque année, créait une retenue suffisante.
Autre particularité : des peupliers poussèrent sur le rivage situé entre le fond du jardin et l’Orb. Ils devinrent très hauts et aujourd’hui, plus de cinquante ans après, beaucoup commencent à mourir. J’en avais d’ailleurs planté un en mettant en terre une branche.
Une expertise des pertes subies fut réalisée. Chez nous elles furent évaluées à 200 000 francs. Il s’agissait de francs anciens. Mes parents ne reçurent jamais aucune aide si ce n’est celle… de Monsieur le curé Guippert qui m’accosta dans la rue pour me remettre une somme de 2 000 francs et un royaume. Une cousine de Montpellier et son mari envoyèrent également un mandat du même ordre.
Mon père reconstitua le jardin qui depuis a connu d’autres crues mais jamais de l’ampleur de celle de 1953. En aval de Béziers on a par contre vu depuis des inondations avec des débits plus importants que celui de la crue centennale que nous avons vécue alors.

Nos animaux domestiques

Posté le 12.06.2006 par cessenon
J’ai presque toujours vu chez moi des chats et des chiens. Le plus ancien de ceux-ci dont je me souviens est un certain Dick. Il a péri dans des conditions inquiétantes. Je ne sais pas s’il était devenu agressif mais mon père craignait qu’il n’ait la rage et l’avait enfermé à la cave dans l’attente d’une décision. Hélas mon frère l’avait laissé s’échapper et on a retrouvé son cadavre dans les vignes à un ou deux kilomètres du village. Il y avait eu un moment d’angoisse après qu’il se soit enfui et avant qu’on ne constate sa mort.
Celui que j’ai connu le plus longtemps est Médor. Autant que je me le rappelle c’est moi qui l’avais introduit dans la famille et sans doute aussi l’avais baptisé. C’était un vrai bâtard, blanc avec des taches jaunes, d’une rare intelligence. Il accompagnait mon père quand celui-ci défilait avec la clique du village dans laquelle il jouait soit des cymbales soit de la grosse caisse. Il le suivait à la vigne mais une fois il y avait eu des reproches clairement formulés. Médor faisait partie d’une troupe de mâles qui serraient de près une chienne en chaleur. Passant à côté de son maître il ne s’était pas détourné et avait poursuivi son équipée malgré des appels répétés.
Je n’ai jamais su si c’était un hasard ou s’il s’agissait d’un acte réfléchi mais je l’ai vu une patte dans le caniveau faisant barrage au filet d’eau lequel formait alors en amont une petite retenue qui lui permettait de se désaltérer.
Une autre fois, il s’était fait prendre par le train mais avait pu s’en tirer sans dégât en s’aplatissant sous le convoi et en glissant sa tête dans un espace formé sous un rail.
Mon père prétendait qu’il lui avait appris à compter jusqu’à trois : il montrait un doigt, Médor aboyait une fois, deux doigts, le chien aboyait deux fois, trois doigts, il aboyait trois fois. Au-delà ce n’était plus maîtrisé ! Qu’en était-il vraiment ? C’est difficile à dire.
Mon père prétendait aussi qu’il savait reconnaître l’annonce du crieur public faisant état de « Vente d’âne à la place » et qu’il partait derechef voir s’il n’aurait pas quelque déchet à glaner. Ce qui est sûr c’est qu’une fois il est revenu avec une belle balafre sur le museau et que nous avons soupçonné le boucher chevalin, lassé par le comportement de Médor qui peut-être n’attendait pas toujours qu’on le serve, de lui avoir administré un coup de son couteau à découper.
Le passage du marchand « Les bons biscotins de Bédarieux » ne le laissait pas non plus indifférent. Enfin c’était la version qui était avancée mais il faut dire que mon père avait le talent de mettre sur le dos des bêtes des tas d’histoires dont certaines relevaient de ses propres fantasmes.
La première chatte que nous avons eue dans notre nouvelle maison nous avait été donnée par une cousine dont le mari était ramonet à la campagne de Capel. Dans un premier temps mon père l’avait appelée « Routoumique de la Clarinette » puis c’était devenu Clarinette et enfin Clarine. Cette chatte avait essaimé et dans le quartier il y avait plusieurs voisins qui avaient des chats issus en quelque sorte de Capel. « C’est la dynastie des Capéliens » disait mon père.
Parmi les histoires que mon père mettait sur le compte de cette chatte (ou de sa fille qu’il avait baptisée Gipette) il y en avait une selon laquelle elle était institutrice et son mari, un gros chat gris qu’il dénommait Pierre Fer, travaillait dans une carrière mais qu’il ne rentrait chez lui qu’en fin de semaine.
Médor aurait eu de l’instruction toutefois il avait raté son certificat d’études car il n’avait pas su répondre à la question : « A quoi servent les trous dans une poêle à châtaignes ? » Racontant plus tard l’histoire à mon frère qui ne la connaissait pas, celui-ci avait renchéri en déclarant que c’était injuste car la poêle à châtaignes n’était pas au programme et qu’ainsi il n’avait pas pu être titularisé comme chef cantonnier !
Une autre chienne que nous avons gardée longtemps est un caniche, genre loulou de Poméranie, achetée aux Canaries par mon frère qui y avait fait escale en revenant de son service militaire effectué au Tchad. Tou-Fou était très jolie avec un beau pelage blanc un peu frisé et elle tranchait sur les autres chiens du village. Plusieurs personnes nous demandaient de leur garder des chiens mais c’était vraiment risqué, nous n’avions aucun contrôle en ce qui concerne les géniteurs. Celle-là aussi avait eu des malheurs, elle avait été heurtée par une voiture, une vieille Rosengard qui avait la particularité de ne pas avoir de différentiel et qui était conduite par un percepteur d’Olargues, originaire de Cessenon, où il venait régulièrement voir sa mère. Mais Tou-Fou s’en était sortie et n’est morte que beaucoup plus tard, de vieillesse. En dernier elle avait d’ailleurs de l’eczéma et mon père la soignait en lui envoyant un jet avec la soufreuse quand il traitait les vignes.
Le derniers chien qui a habité la maison est un nommé Jupiter, affectueusement appelé Jupi et même Jupitou. Il restait le plus souvent à côté de mon père assis sur un des bancs près du pont al cafe de l’escopinha. Ce Jupiter avait été adopté en récompense de la constance dont il avait fait preuve dans la cour assidue qu’il avait faite à une chienne que nous avions et qui était d’humeur. Celle-ci était d’ailleurs particulièrement bête à tel point que nous l’appelions rebaptisé « La Bolhaca » (son nom d’origine était Folette), ce qui se traduit par « Souillon », l’expression pouvant être étendue au registre intellectuel ! Ce Jupiter a survécu à mon père et a été tué par une voiture en 1983 alors que je l’avais emmené avec moi pour cueillir des asperges sauvages du côté de Comeyras. C’est dans ce secteur que je l’ai enterré, un viticulteur qui se trouvait dans sa vigne m’avait prêté une pioche pour creuser le trou. Mon frère, qui avait pris le relais de mon père pour raconter les histoires sur les bêtes, affirmait que la chatte qui lui avait survécu était allée porter une tulipe noire sur sa tombe.
A propos de La Bolhaca, qui était vieille et dégradée sur la fin, mon père, qui lui-même n’était plus guère en forme, avait lâché cette phrase : « Anara a las Pauretas ! » (littéralement « Elle ira chez les Pauvrettes ! ») Il évoquait ainsi l’hospice, que la congrégation des petites S½urs des Pauvres, celle de Saint Augustin sans doute, tenait à Saint-Chinian. Cet hospice accueillait en effet les personnes en fin de vie.
Parmi les nombreux chats qui ont peuplé la maison il en est un qui a eu une existence éphémère. Il s’agit de République, ainsi appelé parce qu’il était né un 14 juillet. Le malheureux avait eu l’imprudence de me voler la saucisse que j’étais chargée de surveiller pendant que mes parents accompagnaient mon frère à la gare d’où il partait pour Argentan où il avait été nommé postier. Le pauvre République y avait laissé sa vie et moi j’en avais attrapé une crise d’urticaire !
Il y a eu aussi une pie dans la maison. Elle a dû rester un été chez nous. Je l’avais naturellement prise dans un nid avant qu’elle ne s’envole. Je ne pense pas qu’on lui avait coupé les ailes, mais pendant un temps elle n’a pas cherché à s’enfuir. Elle circulait sur la table pendant que nous mangions, y faisant éventuellement ses besoins ! Elle aimait par-dessus tout le fromageon que deux fois par semaine j’allais prendre chez Kléber Bonnafous (puis chez son fils César) qui tenait un troupeau de moutons et de chèvres. Les fromageons étaient livrés dans des faisselles en terre cuite avec des trous pour égoutter le petit lait. La pie se chargeait de récupérer le fromage qui restait dans les trous. Elle était d’un naturel voleur et cachait des tas de choses un peu partout : derrière le poste de TSF, dans le guidon du vélo… Je ne sais plus comment elle a disparu.
Il y a eu aussi un renard, capturé jeune et qui logeait à la cave où il avait fait un terrier sous les fagots de sarments. Je ne l’ai jamais vu, mais la nuit je l’ai entendu glapir. Seul mon père, qui lui portait à manger pouvait l’apercevoir.
Je ne mentionnerai que pour mémoire un lapin blanc que l’on avait offert à mon frère. On lui avait trouvé un nom presque scientifique : Lapinardus. Il a dû finir ses jours à la casserole mais ce dont je me souviens avec certitude c’est qu’emmené au jardin il s’était introduit dans les tuyaux d’arrosage et qu’il avait fallu les démonter intégralement pour le retrouver dans le tout dernier.

Mes diverses bicyclettes

Posté le 23.05.2006 par cessenon
Mon père avait un vélo de couleur noire qu’il avait acheté pendant la guerre à un réfugié belge. C’était un vélo sans guère d’accessoires : pas de garde-boue, pas d’éclairage… Il y avait quand même, à l’avant, un porte-bagages sur lequel mon père m’installait quand j’étais tout petit. Je n’ai qu’un vague souvenir de cette façon d’être transporté mais je me rappelle quand même que j’avais une belle peur quand je me retrouvais juché là-dessus et que la bicyclette prenait de la vitesse dans les descentes. Plus tard, quand nous allions aux champignons, j’étais placé sur le cadre.
Ce vélo était en quelque sorte un outil de travail pour mon père qui l’utilisait quand il allait faire des journées chez les deux s½urs (deux vieilles filles) qui l’employaient pour divers travaux (taille, déchaussage, sulfatage, vendanges…) Il était hors de question que je m’en serve pour jouer. Il était d’ailleurs parfaitement inutile de me faire des recommandations à ce sujet. Soit parce que je craignais mon père, soit parce que je considérais que ce vélo était sacré, je ne le touchais pas. Pendant longtemps je n’ai pas eu de bicyclette à ma disposition. Conséquence j’ai dû apprendre à « faire du vélo » plus tard que la moyenne des enfants du village.
En général la bicyclette (en pareilles circonstances on employait ainsi l’article défini !) était achetée avec l’argent que le jeune avait gagné lors de ses premières vendanges, soit autour de la douzième année. Chez moi il y avait d’autres urgences et pendant longtemps j’ai fait sans vélo.
Le premier que j’ai eu a une genèse amusante. Mon frère avait rapporté de Normandie, où il avait débuté sa carrière de postier, un vélo « demi-course. » Hélas il avait eu un accident au pont de Réals et la bicyclette avait été gravement endommagée, elle n’était pour ainsi dire pas réparable. Mon frère était d’ailleurs revenu de Réals en empruntant le train d’intérêt local qui s’y arrêtait avec le vélo accidenté. Pendant des années l’épave a été entreposée dans une pièce du deuxième étage de la maison de nos parents qui servait de débarras.
Mon père, qui travaillait comme ouvrier agricole à la campagne de Saint Blaise, avait un jeune collègue un peu mécanicien à ses heures. Il a négocié avec celui-ci l’échange des pièces du vélo de mon frère contre une bicyclette reconstituée à partir d’éléments de récupération.
Ce vélo était réduit à sa plus simple expression : un seul frein et un catadioptre car c’était obligatoire, telle était la série des accessoires autres que ce qui était vraiment indispensable. Le cadre devait être déformé car les roues n’étaient pas exactement parallèles ni même sans doute verticales. Pour un peu il aurait tenu droit tout seul ! Le guidon était gainé d’un plastique noir. Bébert, un camarade de classe, avait baptisé l’engin d’un nom qui avait connu un franc succès : « Le prototype » ! Je ne sais plus exactement quelle fin a eu cette première acquisition. Je me souviens cependant d’avoir tordu l’axe d’une pédale dans un virage mal négocié.
Je suis donc resté encore quelque temps à nouveau démuni en matière de bicyclette. Je crois que c’est en 1953 que j’ai eu un début d’été privilégié. Cette année-là le Tour de France passait dans le secteur et il avait été question d’aller voir les coureurs (il y avait Fausto Coppi et Robic me semble-t-il !) ainsi que la caravane au col de Bel Air près de Faugères. Un garçon de Cessenon, de trois ans mon aîné, avait lui, un superbe « vélo de course. » Il avait toutefois conservé l’ancien. Ce dernier, muni d’un guidon recourbé, m’a été prêté pour l’expédition. Comme dans les jours qui suivirent l’expédition à Bel Air personne ne se manifestait je l’ai gardé et utilisé quelques semaines. J’avais même eu un accident avec et la roue avant s’était retrouvée quelque peu en 8. Coût de la réparation : 400 F (anciens naturellement !) Lorsque le garçon qui m’avait si gentiment prêté un vélo qui faisait mon bonheur me signala que sa mère en réclamait le retour, il n’y avait évidemment qu’à s’exécuter !
Ma deuxième bicyclette était d’un autre standing que le prototype décrit plus haut. Mon frère avait un copain, Manuel, ouvrier à la tuilerie du village, qui venait d’être reçu au concours de facteur. Il liquidait ses biens avant de partir et parmi ceux-ci il y avait un vélo qui disposait je crois de garde-boue. Certes il n’y avait ni éclairage ni dérailleur permettant de changer de vitesse, mais tout de même c’était un progrès sensible par rapport à la situation antérieure. Mon frère s’est porté acquéreur pour me l’offrir. Je revois la scène. Manuel voulait carrément donner le vélo mais mon frère a insisté pour le lui payer : 3 000 francs, il s’agissait toujours d’anciens francs bien sûr ! Impossible là aussi de retrouver dans ma mémoire ce qu’est devenu ce deuxième vélo.
Plus tard mon frère a rapporté de Normandie sa dernière acquisition en la matière : un vélo qui, sans être… le must… dirait-on aujourd’hui, avait des garde-boue, un système d’éclairage, un porte-bagages sans doute et un dérailleur commandant, tenez-vous bien, un système quatre pignons, quatre vitesses quoi ! Certes le guidon était plat et il n’y avait pas de double-plateau, mais tout de même ! J’ai gardé l’usage de celui-là jusqu’à la fin de mon adolescence, mon frère ne l’ayant pas repris avec lui en repartant après ses vacances.
Je sais à peu près ce qu’il est devenu : un jour que je l’avais consciencieusement astiqué, son propriétaire a jugé qu’il en avait l’utilisation et l’a donc gardé à Montpellier où il avait été muté. Je ne crois pas qu’il s’en soit jamais vraiment servi et je sais qu’il a rouillé dans le jardin de cousins chez lesquels mon frère avait été hébergé.

Des cerises et des prunes

Posté le 22.05.2006 par cessenon
La vigne voisine de notre jardin appartenait à Monsieur Berlan. Il y avait plusieurs arbres fruitiers dans ou au bord de cette vigne. J’ai deux histoires sur ces arbres fruitiers.
La première a trait aux cerisiers qui étaient le long du chemin qui se trouvait côté est. Suite à un remembrement, ce chemin a été déplacé de quelques dizaines de mètres, plus à l’est.
Ces cerisiers, je crois qu’on les appelle « Bigarreau Napoléon », donnaient des cerises blanches, une variété un peu tardive. En juillet on trouvait encore des fruits sur les arbres.
J’étais vraiment tout jeune, peut être six ou sept ans. Ces cerises me tentaient mais on avait cueilli celles qui étaient les plus accessibles et il ne restait que les plus hautes. Avec un roseau j’avais entrepris, sans grand succès, d’en faire tomber quelques-unes.
Hélas pour moi est juste passé à ce moment là Duot, je ne garantis pas l’orthographe, le garde-champêtre. Il m’a, c’était son rôle, sermonné. Il n’a sans doute jamais su le drame qu’il avait provoqué en moi ! C’est que je me voyais déjà en prison et j’ai été vraiment malheureux !
Côté ouest de la vigne, juste au-dessus de notre jardin étaient de petits pruniers produisant des prunes sucrées, absolument délicieuses. Quand je venais de me baigner j’avais grand faim et je montais dans la vigne pour me ravitailler. Je mangeais des prunes tant que je pouvais !
Je ne sais pas pendant combien d’étés j’ai régulièrement visité les pruniers de M. Berlan. Je pensais être suffisamment discret et que personne ne se rendait compte de rien. Jusqu’à ce que je découvre qu’en fait…
Mais voyons la suite. Je devais avoir une dizaine d’années. Un jour mon père s’était loué pour vendanger la vigne de Georges Borras, un voisin qui était l’ouvrier de M. Berlan. Pour les vendanges j’avais l’habitude de rejoindre mon père à la vigne l’après-midi quand il travaillait pour les demoiselles Aïn chez lesquelles il était employé, quoique de manière intermittente, habituellement. Dans ce cas j’allais retrouver Joseph Corbière, le ramonet, au « magasin » des demoiselles.
Ma mère m’avait dit d’aller chez M. Berlan, qu’il n’y aurait aucun problème qu’il me prendrait volontiers sur la charrette pour rejoindre mon père. C’est ce qui se fit. M. Berlan avait un cheval noir, bien plus beau et bien plus gros que celui des demoiselles Aïn. Je n’étais pas peu fier !
Mais voilà, à peine monté dans la charrette, M. Berlan m’avait interpellé d’un : « Alors ces prunes, tu m’en as volé combien de paniers ? » Ma confusion avait dû être à son comble !
Je vais ajouter un complément au déroulement de cette journée. La vigne de Georges était dans un tènement appelé Les Planels. A cette époque on charriait les comportes avec les fameux pals semalièrs. Mon père les sortait de la vigne avec Georges.
La charrette était lourdement chargée, dix-huit comportes peut-être, et Georges avait dû accompagner M. Berlan pour serrer la « mécanique » dans le chemin en forte pente. Ne voilà-t-il pas qu’il se met à pleuvoir. Comment mettre les comportes à l’abri dans la « baraque » qui se trouvait dans la vigne voisine ?
A part mon père, le seul homme présent était François, le père de Georges, déjà âgé. Finalement c’est Eloise, la mère de Georges, un peu plus jeune que son mari, qui empoigna les pals semalièrs pour participer avec mon père à l’enlèvement des comportes de la vigne. Je revois la scène, elle m’avait impressionné.

L'histoire des sandalettes

Posté le 21.05.2006 par cessenon
La question des chaussures occupait une place non négligeable dans l’univers de notre enfance. A cette époque personne ne portait plus de sabots. Mais je me rappelle les galoches à bout carré qui équipaient les pieds de la plupart d’entre nous pendant la saison d’hiver. Nous ne disposions pas d’autre chose pour les séances de sport. Il faut reconnaître toutefois qu’à l’occasion des interminables parties de football, une reprise de volée avec le bout carré d’une galoche avait quelque chose de… percutant.
A l’arrivée du printemps lesdites galoches cédaient la place à des espadrilles dont la semelle était en corde et le dessus en toile. Cela nous changeait beaucoup et nous sautions comme des cabris quand s’opérait la mutation. Il y avait aussi des sandalettes en cuir mais il y a sur le sujet une histoire particulière que voici.
Je devais avoir… 7 ou 8 ans ? Ma mère m’avait emmené chez le marchand pour me « chausser. » C’était le début des grandes vacances. Je revois les sandalettes qui m’avaient été achetées : d’un rouge bordeaux avec des lanières jointives. Je me rappelle très bien le prix : 400 F. Evidemment il est difficile de faire la conversion. A cette époque n’existaient pas encore les « nouveaux francs. » Selon l’expression consacrée, « j’étrennais. »
C’était dans la matinée et je revenais du jardin. J’ai décidé de traverser la rivière pour aller au plus court. Oui, je pouvais, en évitant le pont, gagner quelques dizaines de mètres pour rejoindre la maison de mes parents. J’avais l’habitude de prendre ce raccourci. Pour cela je choisissais un endroit où l’eau n’était pas profonde, vers la fin « d’una landa » (un endroit où l’eau est stagnante) et avant un courant assez fort que nous appelions « Le courant de Miro » parce qu’un certain Miro était propriétaire d’une terre dans le coin.
Naturellement je me suis déchaussé et j’ai entrepris de franchir l’Orb en tenant mes sandalettes à la main. Hélas, vers le milieu du gué, qui n’en était pas vraiment un, perturbé peut-être par les cailloux glissants sur lesquels je devais progresser, j’ai lâché mes chaussures et elles sont parties dans le courant. Je les ai vues disparaître au fil de l’eau. Impossible de les rattraper. Quel drame !
Je suis revenu vers le jardin complètement affolé par les conséquences de ce qui venait de m’arriver. J’étais naturellement pieds nus et dans ma petite tête d’enfant je cherchais une solution à… un problème insoluble. Je me disais qu’on avait vu parfois des élèves venir à l’école sans chaussure. J’imaginais que je pourrais semer, récolter et vendre des radis pour récupérer la somme de 400 F nécessaire au remplacement des sandalettes !
Rester sans souliers ne passe pas inaperçu et au repas de midi on me demanda des comptes sur ce que j’avais fait de mes sandalettes. J’avouais ce qui s’était produit et là ce fut la suite du drame, terrible ! C’est que 400 F ce n’était pas rien dans le budget familial !
Evidemment on ne manqua pas de me poser des tas de questions afin que j’explique clairement comment les choses s’étaient déroulées. J’eus droit à des remontrances sur ce que j’aurais dû faire et ne pas faire, parfaitement inutiles car l’histoire est irréversible ! J’étais suffisamment malheureux sans qu’il soit besoin d’en rajouter. Mon père fut particulièrement odieux. Il écrivit sur un carton « Je suis un âne, j’ai perdu mes chaussures. » Il attacha une ficelle au carton et me le passa autour du cou en me disant que je serai obligé de sortir ainsi. Naturellement cela ne se fit pas.
La fin de l’histoire ? Mon frère, qui devait avoir 16 / 17 ans, alla « al cabus » (en plongeant) fouiller le fond de l’eau à la fin du « courant de Miro » et récupéra les sandalettes ! Quel soulagement et quelle gratitude j’avais eu de cela !

Les étés de mon enfance

Posté le 20.05.2006 par cessenon
L’Orb y jouait un grand rôle. Il permettait la pêche bien sûr, j’en parle par ailleurs, la baignade aussi. A cette époque les piscines n’existaient pratiquement pas, aussi les jeunes de Cessenon étaient privilégiés car ils avaient « la rivière ».
Tout le monde ou presque apprenait à nager tout seul. Personnellement c’est l’été de mes sept ans que j’ai découvert que je flottais naturellement, sans rien faire de vraiment précis pour cela. Je revois l’endroit, qu’on appelait « Les arbres de Berlan » et où la profondeur ne devait guère dépasser 50 cm. La tête sous l’eau, entraîné par le courant, je venais de m’apercevoir que je savais nager. Il restait bien encore à savoir le faire en sortant la tête hors de l’eau mais cela n’a pas tardé à se réaliser.
Il y avait un test qui permettait de pouvoir affirmer que l’on savait nager : la traversée d’un gouffre de quelques mètres de longueur, où on n’avait pas pied, située en face du jardin de mes parents et que nous appelions La Vache. Pourquoi ce nom ? Je ne l’ai jamais su. Ici il y avait les vestiges d’un chenal qui avait été construit pour faire tourner les meules d’un moulin situé sur la route de Saint-Chinian. Celui-ci n’a jamais fonctionné, l’eau est bien arrivée jusqu’aux pales mais elles n’ont pas eu suffisamment de force pour les entraîner. Le tracé de ce chenal est resté longtemps visible depuis le sommet de Forcas Esquinas (Echine Fourchue) qui, sur la rive droite, domine la vallée.
Un deuxième test, plus significatif encore, consistait à franchir l’Orb au niveau du vieux rempart du village, devant lequel se trouve aujourd’hui le camping. Plonger la tête la première du haut du rempart avait valeur initiatique. Je ne l’ai fait qu’une fois, beaucoup plus tard. Sauter les pieds en avant était beaucoup plus banal.
Le lieu de baignade privilégié des adolescents était le Baus, qu’on rejoignait le plus souvent à bicyclette car il était à un ou deux kilomètres du village, en amont. Comme son nom l’indique c’est un endroit rocheux. Il y avait une retenue d’eau formée par una paissièra (on disait pansièra et cela désigne une digue) qui alimentait une petite centrale hydroélectrique, qu’on a toujours appelée la turbine, laquelle fournissait du courant électrique au domaine de la Grange-Neuve. L’installation a été détruite par la crue de 1953.
Quelques privilégiés se procuraient des chambres à air de camion, désaffectées, qui leur servaient de bouées. On pouvait aussi réaliser des radeaux avec des fagots de typha. Evidemment ces radeaux supportaient le poids d’un enfant à condition que celui-ci soit quand même largement immergé !
Bien que nous n’en soyons qu’à 35 km, je n’ai pas souvent vu la mer. On pouvait certes par temps clair l’apercevoir depuis certaines hauteurs mais y aller n’était pas tout à fait évident. Mon père estimait que « la rivière c’était la mer du pauvre. » Et comme nous rentrions dans cette catégorie sociale…
Je suis allé à Valras Plage pour la première fois peut-être le 20 juillet 1947. J’ai pu retrouver cette date car je crois me rappeler que ce jour-là Robic gagnait le Tour de France au cours de la dernière étape et que l’information, reçue par les postes de TSF, circulait dans les rues de la station balnéaire. Mais je ne jure de rien. Je pense même que c’était plus tard alors que j’avais une dizaine d’années.
Mes parents et moi avions pris le matin un autobus, parti de Saint-Chinian, qui devait nous ramener à Cessenon le soir peu avant minuit. Le chauffeur était bien connu des Cessenonais car en semaine il faisait la ligne Béziers / Saint-Chinian. Il s’appelait Antoine et était assez obèse.
J’ai encore dans ma tête l’image du passage sous une arche du pont canal. Plus loin quand j’ai vu la mer, j’ai eu l’impression qu’elle était au-dessus de ma tête. « Ce toit tranquille… » a écrit Paul Valéry !
Pour ce premier contact avec la Méditerranée le temps a été assez variable. Il y a eu un peu de pluie, un peu de vent, un peu de soleil aussi. Et nous avons mangé au restaurant. Mon père avait demandé conseil à une connaissance, un pêcheur de Valras qui venait vendre son poisson à Cessenon et s’installait devant l’église à côté de l’endroit où mes parents tenaient également le marché avec du plançon et des légumes. C’était plutôt la femme du pêcheur qui gardait l’étal. Une personne très grosse qu’on désignait sous le nom de Louisette « de la mer ». Je crois par ailleurs que le mari de cette marchande de poisson et mon père avaient des affinités idéologiques.
Pour préciser les choses à ce sujet il avait fait part de son sentiment négatif sur le fait que certains allaient jouer de l’argent au Casino tandis que d’autres partaient en mer sur leurs barques de pêche pour gagner leur vie. Mais peut-être qu’il avait fait cette diatribe à ce moment là parce qu’il était tout simplement de mauvaise humeur car au fond cette sortie ne l’intéressait guère. Je crois avoir compris que ma mère n’avait pas apprécié qu’il gâche ainsi la journée.
Le repas au restaurant ne fut pas du tout du goût de mon père. Nous eûmes droit en effet à des courgettes, un plat qu’il tenait en parfait mépris ! C’est peut-être de cette époque que date mon aversion pour les restaurants ? Pourtant j’aime bien les courgettes !
Pendant plusieurs années je ne suis pas revenu à Valras. Je fis plus tard une expédition avec mon frère dans des conditions dont je n’avais absolument pas la maîtrise. Je n’en ai pas gardé un bon souvenir, nous sommes en effet revenus à Cessenon de nuit en faisant du stop. C’est peut-être à cette occasion que j’ai acquis certains blocages !
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