Vie sociale
Posté le 25.05.2006 par cessenon

Samedi 2 février les téléspectateurs ont pu voir aux actualités régionales quelques images de la fête du cochon qui se déroulait le jour même à Cessenon. Concours de cris imitant l’animal et course de porcelets étaient au menu de la fête.
Mme Annette Blézy, la Présidente de l’Office du Tourisme, a rappelé que le 2 février avait traditionnellement lieu à Cessenon une foire aux cochons et qu’il se vendait ce jour-là quelque 200 de ces suidés.
Cette foire se tenait au Plo d’en Haut, une place située à la sortie ouest du village, sur la route de Saint-Chinian. On trouvait là une « bascule » publique permettant de peser les bêtes.
Personnellement je n’ai qu’un souvenir assez vague des cochons présents en nombre au Plo d’en Haut. Ce que je me rappelle par contre ce sont les cochons que l’on saignait et que l’on dépeçait dans les rues. En général c’étaient les bouchers et charcutiers de Cessenon qui opéraient. Il y avait à cette époque trois bouchers et deux charcutiers au village. Leurs métiers étaient bien différenciés, les bouchers ne vendaient pas de porc et les charcutiers ne vendaient que de la charcuterie.
C’était pour un enfant un spectacle passionnant que de suivre le déroulement des choses. Une grande planche était placée sur un immense cuvier en bois. On chauffait de l’eau dins de pairòls (dans des chaudrons) posés sur des trépieds sous lesquels brûlaient des fagots de sarments. Le porc saigné, pendant qu’une femme recueillait le sang dans un seau et le touillait pour en faire du boudin, on versait l’eau chaude sur le corps afin de racler la couenne.
On ouvrait ensuite le ventre et l’officiant séparait les différents viscères. La botariga (la vessie) était une pièce qui dans le temps servait de jouet, à la manière d’une baudruche. Je ne l’ai jamais vue utilisée ainsi. J’ai entendu dire aussi qu’on pouvait en faire des blagues à tabac ou d’étonnants abat-jour. On l’employait également comme poche alimentaire que l’on remplissait de saindoux m’a-t-il été indiqué.
Les quartiers du porc disparaissaient ensuite à l’intérieur de la maison de celui qui avait acheté le cochon, le boucher ou le charcutier respectant les instructions de son client concernant le nombre de jambons (ou d’épaules) que celui-ci voulait garder et qui étaient conditionnés à cette fin, les autres servant à la fabrication de saucisse ou de saucisson.
Il arrivait qu’un cochon soit acheté par deux familles. La symétrie extérieure de la bête favorisait un partage équitable. Une expression amusante était employée par celui qui ne voulait pas (ou ne pouvait pas ?) se payer un cochon entier. C’était « Tuer la moitié d’un cochon ». Evidemment l’autre moitié n’avait aucune chance de rester en vie !
On parodiait les paroles qui accompagnent le signe de la croix d’un : « Au nom du père, de la tindéla (le filet), du cambajon (le jambon), il est bien bon ».
Certains, mais c’était assez rare, engraissaient un jeune cochon. Cela pouvait provoquer un conflit au sein de la famille entre ceux qui voulaient maintenir cette tradition et ceux qui souhaitaient l’abolir. On cite la déclaration ambiguë d’un mari qui disait : « Tant que je serai là il y aura un cochon à la maison »
Ce n’était pas toujours une réussite que d’élever un cochon. Un voisin de rue en avait acheté un qui pesait 30 kg et guère plus quelques mois plus tard quand il s’était résigné à le tuer. Il faut dire que c’était au lendemain de la guerre et qu’il n’avait pas grand chose, sinon de l’herbe, pour le nourrir.
Ce voisin avait trois enfants adolescents qui auraient mangé volontiers la charcuterie issue d’un cochon de plus de 200 kg. Après avoir compté les plis de saucisse pendus à une barre il leur avait recommandé de ne pas y toucher d’un « e ara fasètz pas los faicistas » (et maintenant ne faites pas les fascistes !)
Il existait une formule empirique, tenant compte des dimensions de la bête, longueur et tour de taille sans doute, qui permettait d’apprécier le poids approximatif du cochon. J’ai eu un professeur de physique, devenu plus tard mon Inspecteur Pédagogique Régional, qui nous racontait que c’était le premier usage qu’il avait fait de sa règle à calcul.
Plus on s’éloignait de la mer et plus les salaisons étaient de qualité. A Cessenon on prétendait qu’elles étaient meilleures qu’à Cazouls les Béziers pourtant à peine distant d’une dizaine de kilomètres.
On jouait avec un type de phrase pratiquement incompréhensible quand on l’entend sans la voir écrite. Ici c’était : « Jean, porc tua, sel manqua, ver s’y mit ».
En Languedoc on appelle le cochon « lo porcèl » (prononcer poussel). En Lozère on dit « lo pòrc » et le repas qui a lieu entre parents, amis et voisins, le jour où l’on tue le cochon, est désigné sous le nom de « charbonnade ». Vers le Tarn et l’Aveyron on emploie l’expression curieuse de « Fatigue du cochon » pour évoquer les opérations de charcutage.
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Posté le 18.05.2006 par cessenon

Photo Colette Dumas
C’est bien d’une jarre, en terre cuite, encastrée dans une façade, qu’il s’agit. Il en existe trois autres, alignées sous l’avancée du toit de ce bâtiment qui se trouve à La Moline, une campagne située sur la commune de Cessenon, entre le Vernazobres et le Récambis.
Quelle était la fonction de ces jarres ? Elles servaient de nichoirs als muralhièrs (c’est à dire aux moineaux). Mais qu’on ne se méprenne pas, ce n’était pas dans un but « philanthropique » qu’on plaçait ces nichoirs. Les occupants des lieux aimaient certes les oiseaux, mais à la manière avec laquelle Boby Lapointe aimait « la maman des poissons »... avec du citron. Pour tout dire on les aimait à la casserole (une casserole en terre) avec des lardons, de l’ail, du thym, du genièvre… et ma foi ce n’était pas si mauvais que ça !
La jarre était accessible, par l’arrière, depuis l’intérieur de la maison. Avant que les oisillons ne soient en mesure de s’envoler, on les « récupérait » pour les manger.
J’ai connu un certain Paul Marsinhac, ramonet à La Moline, et y ayant donc son « logement de fonction » (c’est ainsi qu’on dirait aujourd’hui mais à l’époque on appelait cela un ramonetatge), qui avait eu l’occasion d’utiliser lesdits nichoirs de la manière que j’ai indiquée. Il m’avait même raconté qu’une fois les petits moineaux étaient encore vivants et s’égaillaient dans la cuisine quand sont passés des gendarmes en patrouille. Il avait prétexté qu’il leur fallait attendre que son épouse s’habille avant de les faire rentrer chez lui comme les lois de l’hospitalité l’y conduisaient. En fait le temps de supprimer et cacher les volatiles !
Eh oui, bien que ces nichoirs aient eu en quelque sorte « pignon sur rue » leur usage était interdit. L’était également celui de pièges à ressort (las tendas) que l’on plaçait, munis de vers de farine, désignés sous le nom de babottes, sur de petits revers de terre pour attraper pinsons, alouettes, rouges-gorges… tourdres et merles. Il y avait toute une activité autour de ces babottes. Mon père qui, comme beaucoup de gens de sa génération, a placé des tendas sa vie durant, élevait des babottes dans un grand bidon. Il y mettait des chiffons, de vieux journaux, des croûtons…
J’ai le souvenir d’oiseaux, pendus par un fil qui passait par leurs becs, en attente d’être suffisamment nombreux pour une casserolée. Le plus souvent cependant ils étaient simplement entreposés dans un tiroir. Les mois de février et de mars constituaient une bonne période pour les tourdes et l’hiver les chutes de neige étaient une aubaine pour ce type de braconnage.
Comme le produit de la pêche, pratiquée sous diverses formes, cela entrait dans l’économie de nombreuses familles du village.
Posté le 16.05.2006 par cessenon

Clément Enjalbert à sorti pour nous un "baganaud"
[SIZE=14] Le fleuve Orb, que nous appelions « la rivière », a offert aux jeunes de Cessenon, une source inépuisable de loisirs. Parmi ceux-ci la pêche tenait une bonne place.
J’ai dû commencer à attraper mon premier poisson vers l’âge de 6 / 7 ans. L’équipement était rudimentaire : un roseau, choisi parmi les plus longs et les plus droits, servait de canne à pêche.
Le premier problème rencontré était celui d’attacher l’hameçon au bout du fil. Ah certes on vendait des hameçons avec des ½illets, c’est à dire un anneau en bout, mais un vrai pêcheur n’utilise que des hameçons à palette ! Pendant quelque temps c’est mon frère, mon aîné de neuf ans, qui s’en occupait. Il me compliquait la vie car il tenait à mettre deux hameçons au bas de ma ligne. Ce que j’ai pu souffrir de son autoritarisme à ce sujet ! Assez rapidement j’ai su régler ce problème. Il existait deux méthodes pour fixer un hameçon. Je n’en ai retenu qu’une que j’utilise toujours.
Au début des grandes vacances un investissement financier était nécessaire mais j’étais très modeste dans mes demandes de subvention auprès de ma mère. Il fallait certes de la « soie » et un bouchon, lequel était invariablement un « toulousain », les flotteurs plus élaborés, plus sensibles, plus chers… me paraissaient un luxe inaccessible. Pour ce qui est du plomb je découpais avec des tenailles, dans le lest d’un filet de pêche que mon père suspendait dans le cabanon du jardin, une lamelle du précieux métal que j’enroulais puis pressais sur mon fil, entre hameçon et bouchon.
Les premières prises furent sans doute des vairons que, par francisation du mot Occitan « lusièras », nous appelions « lisières ». De même les goujons étaient désignés par le vocable de « brettes » mais là je n’ai pas trouvé l’origine du nom !
J’ai un temps cru qu’il y avait plusieurs espèces de goujons, ceux qui avaient des taches noires et les autres qui étaient plus clairs. C’est que je ne connaissais pas encore le phénomène de mimétisme qui fait que la surface des taches sombres et claires varie en fonction de l’environnement.
Au début des années 50 apparut dans l’Orb une espèce jusqu’alors inconnue, la perche-soleil, qui a proliféré par la suite. C’est un poisson très coloré, plat et large, en forme d’écusson. Vus de dessus il paraît filiforme. Très vorace il est capable de se précipiter sur l’hameçon même quand il n’y a plus d’appât sur celui-ci !
Ah, les appâts ? Nous allions chercher des vers de terre dans des lieux humides. L’écoulement des égouts constituait un endroit favorable. Armé d’un simple bâton nous fouillions le bord et mettions notre récolte dans une boîte de conserve récupérée dans les ordures. L’été on utilisait des vers d’eau que l’on découvrait en retournant les pierres dans les « rajòls » c’est à dire les courants peu profonds.
Avec l’âge, le fruit de cette activité de pêche, devenu plus conséquent, entrait dans l’économie familiale, le poisson pris l’après-midi était souvent servi au repas du soir.
Mon père aimait particulièrement les anguilles et l’été, après un orage, il lui est arrivé de venir me réveiller le matin pour me signaler que la rivière était « rouge comme du chocolat » et donc propice à leur capture. Je n’en prenais pas beaucoup, trois ou quatre, mais cela permettait à ma mère de préparer ce qu’à tort, elle appelait un « court-bouillon ». Assez souvent d’ailleurs elles étaient simplement frites à la poêle, découpées en tronçons.
La pêche aux anguilles était différente de celle des goujons et autres perches-soleil. Comme l’eau était trouble on ne voyait rien et le départ du bouchon était chargé d’une certaine émotion. Le plus souvent les prises se faisaient au début de la matinée puis c’était beaucoup plus aléatoire.
Plus tard j’ai appris à les attraper avec une fourchette. On soulevait délicatement les pierres et on piquait quand on voyait un bout de corps qui dépassait sous l’une d’elles. Mais l’idéal a été par la suite de nager en surface, équipé d’un hublot et d’un tube de plongée. On pouvait alors voir, au plus chaud de l’après-midi, les anguilles la tête enfouie dans le sable mais le reste pouvant être apparent par un mètre de fond. J’en ai eu pris ainsi plus d’une quinzaine. Un détail concernant la fourchette que l’on sacrifiait à cette activité : pour ne pas que le manche blesse la paume on le recourbait tandis que l’on aplatissait la partie qui porte les dents.
On pouvait aussi prendre des anguilles en plaçant des « cordes ». Le soir, à la tombée du jour, on tendait en travers de la rivière des cordes auxquelles étaient reliées cinq ou six gros hameçons que l’on allait relever le matin de bonne heure. Il pouvait ainsi se prendre également de gros poissons.
Avant de continuer je vais en finir avec la pêche aux anguilles en citant « los vergèls » (les verveux). Ce sont des nasses dont l’intérieur est fait de cônes emboîtés qui permettent au poisson de rentrer mais difficilement de sortir. On y plaçait de petits escargots blancs, « las cagarauletas » et on ne relevait les verveux que le surlendemain, le temps que les escargots bavent et attirent les anguilles.
Mon grand-père citait souvent à ce propos l’histoire de Gépoix, père et fils. Elle commençait invariablement par « S’apelavan Gepo totes dos » (ils s’appelaient Gépoix tous les deux). Donc le père et le fils avaient pris en quantité des poissons aux cordes et des anguilles aux verveux. Tout heureux de leur pêche miraculeuse ils dansaient tout nus au bord de la rivière, le père déclarant au fils « La candela brula de tot bot » (la chandelle brûle par les deux bouts). Malheureusement les gendarmes qui les surveillaient leur avaient mis la main dessus et Gépoix père s’était résigné d’un « La candela s’es atudada » (la chandelle s’est éteinte.)Un autre, qui avait été pris deux fois dans la même semaine en train de braconner dans la rivière, avait déclaré « Sòi una bona pera » (je suis une bonne poire). Il en avait gardé le surnom de « Bonne Poire » !
En même temps que l’utilisation d’une fourchette pour attraper les anguilles j’avais acquis la technique de la pêche à la main, beaucoup plus productive. Que de barbeaux furent ainsi ramenés à la surface ! Il faut dire qu’ils étaient assez faciles à saisir, sous les pierres où ils se cachaient et même quelques fois simplement « assolés », c’est à dire plaqués sur le sol au fond de la rivière.
Les périodes d’été voyaient l’eau se retirer dans le lit du Vernazobres, un affluent de l’Orb dont le confluent avec celui-ci est situé à un ou deux kilomètres en amont du village. Il restait dans les trous beaucoup de poissons prisonniers et il était commode de s’en saisir. D’ailleurs il en mourait aussi pendant les périodes de sécheresse quand l’eau avait complètement disparu des espaces où ils s’étaient réfugiés.
Il arrivait aussi, après une crue, que des poissons, gros quelquefois, restent prisonniers dans des flaques et même se retrouvent carrément sur le sol à l’air libre, l’eau s’étant retirée rapidement.
La pêche aux grenouilles fournissait une matière première particulièrement prisée : les cuisses de ces batraciens. Là j’utilisais un hameçon à trois pointes que nous appelions « un trident ». On enfilait un morceau de chiffon rouge entre les pointes et on faisait danser le trident entre les joncs, les herbes, si possible devant la gueule des grenouilles. Il arrivait que l’on « ferre » l’animal avant d’attendre qu’il ait mordu à l’hameçon, en glissant celui-ci sous son corps.
J’ai eu l’occasion de pratiquer une pêche également productive et dite « à la lumenada ». Armé d’un trident – un vrai celui-là – emmanché on progressait en remontant le lit du cours d’eau, éclairé par une lampe qui éblouissait le poisson et faisait que celui-ci restait immobile. Il suffisait de le harponner pour remplir « la galigosta » (un panier à pêche, en général en osier, que l’on portait en bandoulière). C’étaient surtout les barbeaux qui étaient victimes de cette méthode de pêche. La lampe était soit à pétrole soit à acétylène. Dans ce dernier cas on faisait tomber de l’eau sur du carbure de calcium et on enflammait l’acétylène produit qui sortait en jet par un tuyau effilé. Naturellement l’opération se faisait en pleine nuit et était repérable de loin, inconvénient majeur car cette pêche, quoique pratiquée, était interdite. J’ai le souvenir d’une course-poursuite avec les gendarmes qui heureusement ne sont pas venus du côté de la rivière où j’avais accosté !A propos de panier à pêche j’ai longtemps fait sans ! Et comme ce n’était pas encore l’ère des sacs en plastique, j’utilisais tout simplement un jonc, noué à son extrémité, ou une branche de vergne dans lesquels j’enfilais mes poissons par les ouïes.
Ah j’ai un souvenir à placer ici à ce sujet. J’avais déjà fait quelques prises et mon jonc plongeait dans l’eau, retenu à la rive par un caillou. Ne voilà-t-il pas qu’un serpent d’eau, une couleuvre vipérine pour employer un terme scientifique, vient prélever sa dîme sur ma pêche, emportant ainsi le jonc et emmenant mes poissons vers le courant ! Vous pouvez imaginer l’état d’esprit, colère, indignation, révulsion aussi, d’un enfant d’une dizaine d’années devant une telle situation !
J’ai quelquefois placé des filets mais je n’ai pas très souvent pratiqué cette pêche. Il y avait deux sortes de filets : l’une simple que l’on appelait « lisa » et dont le nom Français est « araignée » et l’autre pourvue de poches que l’on désignait par « batuda » et qui est un trémail.
Il existait deux façons de les utiliser. On pouvait effectuer « una plantada ». On mettait le filet en travers de la rivière, fixé aux berges aux extrémités, et on faisait du bruit en aval en tapant dans l’eau pour faire remonter le poisson. Eventuellement on pouvait laisser le filet en place toute une nuit. On le mettait alors « a la dormida ». Il y avait un autre procédé « la rabalada » qui consistait à déplacer le filet de l’amont vers l’aval, un opérateur à chaque extrémité. L’inconvénient de cette technique c’est que l’on risquait de heurter un obstacle et d’abîmer le matériel.
Mon père, son beau-frère et un ami formaient une équipe de pêcheurs qui se livrait régulièrement à cette activité, surtout l’été. La rivière était à cette époque très poissonneuse et sous le pont il y avait des bancs de « sòfias » (des ablettes ?) qui par endroits cachaient le fond. Quand l’équipe faisait le coup sous le pont il y avait souvent un public nombreux qui observait et commentait les man½uvres.
Dans ce secteur, un peu en amont, un filet était mis autour des restes du rempart qu’une crue avait fait s’écrouler. C’était un repaire de barbeaux, certains assez gros, qui s’abritaient dans les cavités ainsi formées. On les délogeait alors avec un chiffon, contenant du sulfate de cuivre, placé au bout d’un bâton. Mon oncle, qui était un très bon plongeur, commandait d’un « fai passar la pelha » qu’on lui fasse passer le chiffon.
Cet oncle avait également un autre talent : il savait réparer les filets. Je le revois avec son aiguille de pêcheur, sur laquelle était logé le fil, refaire les mailles qui avaient été déchirées. Il suspendait son tramail dans la rue, sur la façade de sa maison, le faisant défiler devant lui, en déplaçant des pans d’un crochet à un autre, et s’arrêtant quand c’était nécessaire.
Evidemment tout le poisson pris ne pouvait pas être consommé et il s’en vendait quelque peu mais beaucoup moins que cela avait été dans le temps. Autrefois en effet certains petits viticulteurs complétaient leurs revenus en se livrant à la pêche au moment où la vigne n’exige pas une présence impérative. Les femmes allaient même vendre le poisson dans les villages voisins où il n’y a pas de rivière. Il faut dire qu’à cette époque la marée de la mer n’arrivait pas jusque là. Plus tard avec l’apparition des camionnettes on a pu entendre les professionnels de la côte chanter leur « a la traina… e lo vairat e la sarda que la donan » (à la traîne… et le maquereau et la sardine que nous la donnons.)
Le prix du poisson de rivière allait dans l’ordre croissant : des ablettes aux barbeaux (los barbèus) en passant par les vandoises (las siéjas) et les chevesnes (los cabeires). Les gros barbeaux, les chevesnes également, étaient le plus souvent cuits au four et on pouvait à cet effet apporter son plat chez le boulanger. L’été las sòfias avaient malheureusement un peu trop goût à vase ! Elles étaient par contre prisées au début du printemps quand elles étaient « aux ½ufs », ceux-ci constituant en quelque sorte le caviar du pauvre ! Les vandoises, comme les barbeaux d’ailleurs, avaient l’inconvénient majeur d’avoir beaucoup d’arêtes.
Los cabeires étaient l’objet d’un jeu de mots intraduisible en Français. En Occitan cela donnait : « un cabeire, per lo manja lo cal aveire » (un chevesne pour le manger il faut l’avoir.)
A peu près en même temps que les perches-soleil sont apparues les tanches qui étaient tout simplement délicieuses cuites au court-bouillon (le vrai cette fois) et servies avec de la mayonnaise. Ma mère surveillait leur présence dans une boucle de l’Orb située en aval du jardin familial et les signalait à mon père. Une expédition était alors rapidement organisée et de la tanche ne tardait pas à figurer au menu.
J’ai encore une histoire à raconter, à propos de tanche cette fois. Donc ce jour-là, après qu’une grosse tanche ait été prise, un autre coup de filet avait été programmé et en conséquence les vêtements laissés sur la rive. Le feu s’est mis à ceux-ci et tout a brûlé. L’explication était simple. Mon père fumait et avait l’habitude de récupérer ses mégots que provisoirement il entreposait dans la poche de sa chemise. Il avait donc dû mettre un mégot non éteint dans ladite poche et celui-ci avait provoqué l’incendie. Mais comment avouer sa faute à son ami et à son beau-frère ? Alors il avait déclaré qu’ayant des allumettes dans son pantalon – c’étaient des allumettes qui s’allumaient par frottement sur n’importe quelle surface – la tanche en frétillant les avait enflammées provoquant le désastre. Je revois les trois compères revenant au jardin en maillot de bain, la boucle d’une ceinture à la main, seule relique du drame. Des maillots qui d’ailleurs pendaient largement entre les jambes, ne cachant pas grand chose, du moins pour mon oncle et l’ami de mon père !
Pour en finir avec le registre des filets je vais signaler « lo rasal » c’est à dire l’épervier. Je ne l’ai jamais lancé mais j’ai accompagné un fois un collègue de travail de mon père qui le maniait avec dextérité. Il fallait tenir un coin de l’épervier entre ses dents et donc… en être pourvu ! Opérer avec un dentier aurait posé problème ! Cette pêche se pratiquait dans des endroits peu profonds, le plus souvent donc dans les « rajòls. »
Ah mais non, je n’en avais pas tout à fait fini avec les différents filets de pêche. En vacances à Millau, d’où ma mère était originaire, un oncle m’avait montré la pratique de la pêche au « drapeau ». Un filet carré de quelque 50 cm de côté était attaché au bout d’une canne. On posait celui-ci sur le sol et on l’enroulait sur les goujons qui s’y posaient.
C’est aussi à Millau que j’ai été initié, par mon autre oncle, à la pêche à la truite. Nous étions allés du côté de Creissel et j’avais vu comment il fallait opérer. Approchant avec précaution des trous d’eau, on laissait tomber une sauterelle enfilée au bout de l’hameçon. Si une truite était en chasse, sa réaction était immédiate, elle gobait aussitôt la sauterelle.
En fait il existait beaucoup de techniques de pêche. Un instrument était particulièrement répandu « lo baganaud ». Ce n’est que très récemment que j’ai appris qu’en Français cela s’appelle un truble. Il s’agit d’un cône en grillage fixé à l’extrémité d’une longue barre. On l’utilisait quand la rivière était en crue, plus particulièrement quand elle grossissait. On plongeait le cône en amont le long de la berge et on le ramenait rapidement vers soi. En général on attrapait des poissons que l’on qualifiait de « fuèlha d’oliu » c’est à dire de la taille d’une feuille d’olivier. S’y mêlaient aussi des crevettes d’eau douce. On récupérait la friture en secouant verticalement lo baganaud, un seau la recevant ensuite. C’était ma foi très bon, avec un léger goût d’amertume car évidemment on ne vidait pas le poisson.Une variante était la cuillère qui se pratiquait non pas en raclant le fond mais en man½uvrant, à la manière d’un levier, une espèce d’épuisette qui avait le profil de l’instrument de cuisine précité. Autre variante aussi : le rond. C’était un cercle de fer auquel était accroché un filet. Le tout était attaché à une longue corde et on le plongeait à la verticale dans un remous formé au moment d’une crue dans un angle du nouveau rempart qui protège le village. On laissait reposer quelques instants et on relevait rapidement.
Toujours à propos de baganaud je vais signaler que mon frère avait été attrapé par les gendarmes alors qu’il se livrait à cette activité de pêche interdite. Comme il devait aller, les jours suivants, faire les championnats de France de cross-country à Vichy, mon père n’avait pas manqué de se gausser de ce qu’il s’était avéré incapable de courir devant la maréchaussée !
Il existait une technique de pêche au nom évocateur : « a la pèira sorda » (à la pierre sourde.) Elle consistait à taper avec une masse sur les cailloux sous lesquels se réfugiaient les petits poissons, les vairons notamment. Assommés par le choc ceux-ci remontaient en vrille à la surface quand on retournait la pierre. Mon grand-père qui avait été verbalisé pour avoir été pris en flagrant délit s’était vu signifier l’inculpation d’« assommeur de poissons. »
Une autre méthode poursuivant le même but consistait à placer una flasca. Dans son dictionnaire Christian Laux indique que le mot est féminin mais il était communément employé au masculin. Quoi qu’il en soit il faut prononcer flasco et traduire par carafe. Il s’agit d’une grande bouteille en verre dont l’indice de réfraction, voisin de celui de l’eau, la rendait transparente et presque invisible quand elle était immergée. Le fond était percé et on fermait le goulot avec un bouchon d’herbes ou de branches feuillues. On pouvait canaliser l’entrée des petits poissons dans le piège avec des alignements de pierres qui formaient un > à l’aval de la bouteille. Une fois entré dans celle-ci, le poisson n’en trouvait plus la sortie.
Un procédé que je n’ai vu utiliser qu’en Algérie pendant la guerre, mais je sais que mon grand-père l’appliquait régulièrement quand il était jeune, toujours le 14 juillet, et dans un bras de l’Orb, « la ribièreta », qui coulait devant le jardin, consistait à jeter une grenade dans l’eau. Son explosion ravageait la faune qui vivait dans le secteur. Un système anti-écologique dans son principe même !
Un peu dans le même registre, mais je ne l’ai jamais pratiqué ni même je n’y ai jamais assisté, on empoisonnait un gorg (un gouffre) faisant ainsi périr tout ce qui s’y trouvait. On pouvait pour cela utiliser des fagots d’une plante qu’on appelle le bouillon blanc et, de manière plus moderne, des berlingots de concentré d’eau de Javel. Si je n’ai pas vu faire la chose j’ai par contre vu, en Lozère, les berlingots vides et quelques poissons oubliés le ventre à l’air !
Naturellement il existait des techniques parfaitement légales et tout à fait efficaces : la pêche à la mouche par exemple. Les spécialistes, dont je n’ai jamais été, fouettaient inlassablement l’air avec leur canne, envoyant au loin leur… « mouche beau mensonge »… comme disent les paroles qui ont été mises sur l’air de la Truite de Schubert.
Voilà, il n’est pas sûr que ma liste soit exhaustive, je la crois quand même assez riche. Je peux ajouter pour conclure que je m’étais reconnu dans le texte d’une chanson de Brassens « … cependant que je pêche et que je m’ennoblis… » ou, comme je l’avais déclaré à une amie qui pratiquait le yoga, « la pêche à la ligne, ça a le même effet, ça relaxe ! » Il faudrait toutefois ajouter, « à condition de prendre du poisson ! »
Je pourrais donner aussi le point de vue d’Edmond Albi, un professeur de physique occitaniste, très tôt disparu, qui, à la fin d’un livre sur los peisses d’aiga doça (les poissons d’eau douce) déclare : « aimi mai una jornada de pesca à la trocha qu’una nuèit amba una femna » (je préfère une journée de pêche à la truite qu’une nuit avec une femme). Toutefois il ajoute « veni vièlh » (je viens vieux.)
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